Posts filed under ‘Etats-Unis’
Une nouvelle approche du développement
L’Interview paru le 25 janvier 2010 dans l’Humanité
Pour le député européen honoraire (GUE-GVN) au Parlement de Strasbourg, la Tunisie aura besoin d’une «véritable solidarité sur le fond et dans la durée».
En marquant le début de la présidence française du G20, Nicolas Sarkozy n’a pas annoncé d’infléchissement de la politique française à l’égard de la Tunisie. Une erreur, selon vous ?
Francis Wurtz. Comme tous les dirigeants occidentaux, il est évidemment très mal à l’aise, pris au dépourvu par la révolution tunisienne. Le fond de l’affaire, c’est que les relations, aussi bien entre la Tunisie et la France que plus généralement entre l’UE et la Tunisie, reposent fondamentalement sur un accord de libre-échange. Et autant dire un accord entre le pot de fer et le pot de terre, qui contribue à une relation très précaire, avec des conditions offertes aux « investisseurs » de bas salaires, de docilité, pour des délocalisations d’emplois peu qualifiés qui sont en opposition complète avec les attentes et les exigences du peuple tunisien.
Craignez-vous qu’on ne leur «vole» leur révolution ?
Francis Wurtz. Il faut rester vigilant car il y a un risque de bras de fer, de menace, voire de chantage de la part des dirigeants occidentaux et des dirigeants économiques dans la prochaine période, quand l’attention internationale sera retombée. Il faudra faire vivre une véritable solidarité sur le fond et dans la durée, car ce que les Tunisiens sont en train d’exiger, c’est la promotion des capacités humaines, l’éducation, la formation, la recherche. Ce sont des vrais emplois pour tous, alors qu’il y a un chômage et une précarité massifs. Ils réclament des services publics, une économie du développement et, évidemment, la démocratie. Toutes choses qui sont à contre-courant du type structurel de relation établie dans le cadre de ce que l’on appelle le partenariat euroméditerranéen. Partenariat dans lequel la France joue un rôle central. Il faut non pas une simple adaptation du langage mais des changements structurels.
De quelle nature ?
Francis Wurtz. Une nouvelle approche du développement, ce que, par exemple, Paul Sindic, dans son ouvrage sur les Urgences planétaires, appelle un « développement humain durable ». C’est-à-dire la promotion des capacités humaines, la défense de l’environnement, la régulation des échanges, des financements les moins dépendants possible des marchés financiers… Il faut, par exemple, reconnaître à ces pays du sud de la Méditerranée un « droit à la protection », comme cela fut le cas pour d’autres pays qui sont devenus depuis des pays émergents. C’est-à-dire qu’une part notable de leur marché intérieur puisse être réservée aux productions nationales, afin de pouvoir se développer sans être immédiatement déstructuré par la concurrence du Nord. Il faudrait en outre assurer à ces pays une garantie d’accès à une part limitée, mais réelle, du marché des pays développés, parce qu’ils ont besoin de devises pour leur développement. Et puis il faut une aide publique au développement rénovée, entièrement axée sur la réponse aux besoins populaires, et transparente, contrôlée. Plus généralement, se repose la question des financements qui échappent à la domination des marchés financiers. Ce qui rejoint une idée que nous développons souvent, y compris pour les besoins de pays européens, d’une monnaie commune mondiale, à partir des droits de tirage spéciaux aujourd’hui inutilisés par le FMI.
La relance de l’Union pour la Méditerranée par Sarkozy répond-elle au moins partiellement à ces besoins ?
Francis Wurtz. Au moment où elle a été proposée par Nicolas Sarkozy sur la base d’un constat indéniable qui était l’impasse du processus de Barcelone, lancé en 1995, nous avons dénoncé le fait que les mêmes fondements pervers étaient repris : maintien du libre-échange d’abord, mise en concurrence des peuples des deux rives, discriminations et chasse aux migrants ensuite, ce qui est à l’opposé de la logique de coopération euroméditerranéenne. Enfin, la question du Proche-Orient est éludée, alors qu’elle est très structurante pour l’ensemble des peuples arabes. À partir du moment où l’UE reste inerte sur le plan politique et accorde l’impunité aux dirigeants israéliens en matière d’occupation de la Palestine, elle n’est pas crédible aux yeux des peuples du Maghreb. Le nouveau cours auquel aspirent les Tunisiens ne passe donc pas par une nouvelle étape dite « avancée » de ce type de relation. Il y a réellement une situation exceptionnelle où un peuple rebat les cartes, exige une réorientation profonde de la politique menée jusqu’ici. Chacun pourra montrer s’il se situe effectivement à l’écoute des peuples, et cela en acceptant des ruptures nettes avec le modèle de relation actuellement en œuvre.
LA LECON TUNISIENNE A L"EUROPE"
"Selon les indicateurs de la gouvernance dans le monde établis par le World Bank Institute, la Tunisie se situe très en avance en termes d’efficacité des pouvoirs publics, de primauté du droit, de lutte contre la corruption et de la qualité de la réglementation". C’est en ces termes qu’était décrit le régime de Ben Ali dans la "note de présentation de la Tunisie pour 2010" par la Banque mondiale! Voilà qui complète l’appréciation de l’autre institution internationale de référence dans le monde occidental, le Fonds Monétaire Internationale, selon les mots de son Directeur général, Dominique Strauss-Kahn, récemment rappelés dans "l’Humanité": "la politique économique adoptée (en Tunisie) est une politique saine et constitue le meilleur modèle à suivre pour de nombreux pays émergents".
L’Union européenne n’était pas en reste. La Tunisie fut le premier pays à signer un "accord d’association euro-méditerranéen", entré en vigueur en 1998. Or, rappelle la Commission de Bruxelles sur son site: "Le respect des principes démocratiques et des droits fondamentaux constitue un élément essentiel des accords d’association." Pourtant, jamais la relation privilégiée avec les autorités tunisiennes ne fut mise en cause par les dirigeants européens. Pourquoi cette sollicitude? Le directeur de l’ "Agence Europe", agence de presse spécialisée dans les affaires européennes, avance, parmi ses explications, le fait que "M. Ben Ali et son parti étaient membres de l’Internationale socialiste" (jusqu’au 17 janvier 2011) et que "l’UE officielle aurait pu difficilement rejeter auparavant un régime qui avait l’aval de l’Internationale Socialiste." Version troublante pour le PSE, mais, à vrai dire, un peu courte! Elle ne nous dit pas, par exemple, pourquoi Bruxelles avait manifesté un tel engouement pour son partenaire tunisien qu’il était en train de mettre en place un "statut avancé" de leur coopération.
La vérité est que les critères selon lesquels est géré le "partenariat euro-méditerranéen" ne poussent nullement à l’émancipation des peuples, bien au contraire! Ses fondements essentiels sont "la libéralisation des échanges de biens, de services et de capitaux"; "l’établissement progressif d’une zone de libre-échange en Méditerranée"; "l’interdiction des droits de douane (tout comme) des restrictions quantitatives à l’exportation et à l’importation"; à quoi s’ajoutent "les actions de coopération (visant) principalement à encadrer la circulation des personnes et des travailleurs" (sic) ainsi qu’un "dialogue régulier" qui soit "de nature à renforcer (…) la sécurité et la stabilité dans cette région." [1] Tout le reste n’est qu’habillage. Or, pour la libre circulation des capitaux, les délocalisations à bas coûts, le libre échange, entre le pot de fer et le pot de terre ainsi que la rétention des migrants et la "guerre au terrorisme", Ben Ali faisait parfaitement l’affaire. Ses multiples émissaires "pluralistes" tenaient aux parlementaires européens les discours usés réputés chers aux Occidentaux: grâce à notre gouvernement, la Tunisie est "stable". C’est un "rempart contre l’islamisme" où l’éducation progresse, où le sort des femmes est enviable. Un "ami de l’Europe"…
Le sursaut de dignité du peuple tunisien vient de donner aux "élites" européennes une leçon de grande portée. Faisons en sorte qu’il en soit tiré, et vite, les bonnes conclusions.
[1] Voir site de la Commission européenne, présentant une "synthèse" sur les "Accords euro-méditerranéens d’association": http://europa.eu/legislationsummaries
Il faut relancer d’urgence le débat sur le climat
Durant cet été, des informations très préoccupantes concernant la lutte contre le réchauffement climatique sont passées largement inaperçues. Loin
d’avoir progressé depuis l’échec de la réunion préparatoire de Copenhague, les principaux États sont en passe de revenir sur les maigres acquis de 2009. Or, dans exactement trois mois (29 novembre), doit s’ouvrir à Cancun (Mexique) la conférence des Nations unies sur le climat, censée déboucher sur un accord global et contraignant. D’ici là, il ne reste qu’un rendez-vous intermédiaire, en octobre, en Chine. Les discussions sont pourtant bien mal engagées.
Ainsi apprenait-on, fin juillet, que le Sénat américain avait ajourné le vote du projet de loi sur l’énergie et le climat. Cela signifie que même l’engagement minimal du président Obama à Copenhague (la promesse de réduire de… 4 % d’ici à 2020 par rapport à 1990 les émissions de gaz à effet de serre des États-Unis) risque de ne pas être ratifié par le Congrès de Washington. Cette incurie est d’autant moins acceptable qu’elle est le fait du pays dont le système économique porte, et de loin, la responsabilité la plus lourde dans la brutale augmentation des émissions, notamment depuis la Seconde Guerre mondiale (de l’ordre
de 1 à 8). Les enjeux climatiques y sont au demeurant parfaitement connus : la NASA n’a-t-elle pas annoncé, durant ce même mois de juillet, que les six premiers mois de l’année ont été les plus chauds jamais enregistrés ?
Autre fait relevé cet été, qui a soulevé une
légitime colère parmi les pays du Sud, premières victimes des dérèglements climatiques qu’ils n’ont pas provoqués : le seul engagement chiffré pris à Copenhague par les pays industrialisés (verser 30 milliards de dollars aux pays en développement d’ici à 2012 dont 10 dès cette année pour les aider à « s’adapter » ) n’a pas connu, à ce jour, le moindre début d’application. Y compris de la part des États européens. Dans ce contexte, le nouvel échec de la dernière conférence sur le climat, qui s’est tenue presque en catimini à Bonn (Allemagne) début août, ne surprend guère mais inquiète beaucoup ! Sans une relance
sérieuse du débat public et de la mobilisation populaire à l’échelle nationale, européenne et internationale, il n’y a aucune chance
d’aboutir à des avancées réelles de la part des pays les plus puissants à même de débloquer les négociations globales.
« Il faudra une âpre bataille de classes pour que la logique de développement humain
durable supplante la logique capitaliste », souligne lucidement à ce propos Paul Sindic dans un ouvrage qui vient de paraître on ne peut plus opportunément (1). Ancien cadre d’une multinationale de l’énergie, l’auteur illustre, en expert rigoureux et pédagogue, l’affrontement entre ces deux logiques. Militant progressiste, il ouvre le débat, tant sur les « fausses solutions du marché » que sur les « limites de l’idéologie écologique dominante ». Réchauffement climatique ; crise environnementale ; crise énergétique… le champ couvert est vaste. On n’est naturellement pas obligé de partager toutes les analyses ou propositions de cet homme de convictions, mais il est difficile de ne pas le suivre dans son
vibrant appel à relever le défi de la « misère du Sud » ou dans sa conclusion que « nous sommes en quelque sorte obligés de dépasser le capitalisme si nous ne voulons pas que l’humanité sombre dans les guerres et la barbarie ». à lire sans attendre !
(1) « Urgences planétaires », Paul Sindic, Éditions Le Temps des cerises, 14 euros.




Commentaires récents