GAZA, PHASE 2 DU PLAN TRUMP : ON VOUDRAIT Y CROIRE
Que peut attendre de positif le peuple de Gaza de la fameuse « deuxième phase » du prétendu « Plan de paix » échafaudé par la Maison-Blanche ? C’est la première question qu’on se pose, plus de trois mois après l’entrée en vigueur du (faux) cessez-le-feu, tandis que plus de deux millions de personnes, adultes et enfants, y affrontent toujours, outre une situation humanitaire désastreuse dans les conditions hivernales particulièrement éprouvantes, les frappes aériennes et les tirs meurtriers incessants de l’armée israélienne. Rappelons que, durant le seul premier mois du dit-« cessez-le-feu », l’ONU a dénombré 369 violations israéliennes de la trêve, ayant fait plus de 700 victimes ! Dès lors, on imagine que la première attente de la population est que cesse une fois pour toutes cet enfer ! Est-ce possible ? On voudrait y croire. Et on s’accroche, pour cette raison, à tout élément permettant de l’espérer.
L’un de ces éléments est la personnalité désignée pour diriger l’administration transitoire palestinienne de la bande de Gaza, composée de 15 experts palestiniens : Ali Shaath. Cet ingénieur civil de formation, Gazaoui de naissance et ancien vice-ministre de l’Autorité palestinienne dans les années 1990 et 2000, a, dans ses premières déclarations, mis l’accent sur « l’urgence humanitaire » et évoqué la mise en place de centres d’hébergement, la réhabilitation de réseaux d’eau, d’assainissement et d’électricité et d’autres mesures « garantissant des conditions de vie dignes ». Évoquant les volumes colossaux de gravats laissés par deux ans de bombardements israéliens -les Nations unies les évaluent à 68 millions de tonnes, soit l’équivalent de 270 fois le navire de croisière le plus lourd du monde !- Shaath a dit s’attendre à des années de travaux nécessaires pour « rebâtir entièrement » le territoire palestinien.
Une autre personnalité appelée à jouer un rôle dans la supervision de cette administration provisoire palestinienne est Nickolay Mladenov, ancien émissaire de l’ONU pour les territoires palestiniens occupés. C’est lui qui avait admonesté le Conseil de sécurité en octobre 2018 en ces termes : « Gaza est en train d’exploser ! Tous les indicateurs clés -humanitaire, économique, sécuritaire et politique- continuent de se détériorer. Nous restons au bord d’un nouveau conflit potentiellement dévastateur, un conflit que tout le monde dit ne pas vouloir, mais qui demande bien plus que des mots pour l’éviter ».
Problème : ces personnes lucides et de bonne volonté sont placées sous l’étroit contrôle, non pas des Nations unies mais du « Conseil de la paix » créé et présidé par Trump, et comprenant notamment le gendre de Trump (Kushner), le partenaire de golf de Trump (Witkoff), le Secrétaire d’Etat ultra-réactionnaire de Trump (Rubio)…et Tony Blair ! Ajoutons que le Hamas n’accepte de déposer les armes que si Israël met fin à son occupation, tandis qu’Israël refuse le retrait de ses troupes -pourtant prévu dans la phase 2 du Plan Trump- et continue d’entraver l’entrée de l’aide humanitaire…C’est dire si le combat de la solidarité est, plus que jamais d’actualité si on veut « y croire » !
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NB : Je veux rendre hommage à Pierre Ivorra, journaliste de talent, pédagogue hors pair et ami bienveillant, qui vient de nous quitter.
QUEL AVENIR POUR NOTRE SYSTÈME INTERNATIONAL ?
Si les Etats-Unis décidaient d’attaquer militairement le Groenland, « ce serait la fin de tout », déclarait récemment la Première Ministre du Danemark. On imagine que, dans l’esprit de cette alliée, jusqu’ici inconditionnelle, de Washington, le « tout » désigne l’OTAN. Mais qu’en est-il de notre système international lui-même ?
Il est durement mis à l’épreuve, en particulier par des États membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies, censés veiller au maintien de la paix et à la sécurité internationale ! Ce n’est que trop évident depuis quatre ans de la part de la Russie de Poutine en Ukraine. Quant à « l’Amérique » de Trump, en plus d’avoir apporté un soutien militaire et politique au génocide perpétré par l’armée israélienne à Gaza, d’avoir bombardé les installations nucléaires de l’Iran, d’avoir pulvérisé le droit international au Venezuela et menacé Cuba, elle envisage de s’approprier de gré ou de force un territoire lié à un pays allié au motif que « les Etats-Unis en ont besoin ». Le Président de la première puissance mondiale vient, par ailleurs, de retirer son pays de 66 organisations internationales, au prétexte qu’ « elles ne servent plus les intérêts américains » ! Ce nationalisme prédateur exacerbé s’était déjà manifesté avec l’annulation de 83% des financements de l’USAID destinés à l’étranger, menaçant la vie de plus de…6 millions de personnes dans les quatre années à venir (selon Amnesty International) !
Dans ce contexte toxique pour les relations internationales, rien ne serait pire que la démobilisation des citoyennes et les citoyens eux-mêmes à l’égard de la construction d’une politique du bien commun. « Nous voulons encore croire au rôle du droit dans les relations internationales, aux fonctions utiles des institutions internationales, à l’esprit de coopération entre les peuples », souligne à cet égard Guillaume Devin, spécialiste reconnu de ces enjeux, dans son récent ouvrage consacré à « Notre système international » (1).
Mais sur qui compter aujourd’hui pour promouvoir ces valeurs ? L’auteur estime que ce serait « une vision très partielle » que de « réduire ce qui se passe dans le système international à une lutte interétatique pour le pouvoir ». Il met en exergue « l’irruption des sociétés sur la scène internationale » et la « multiplicité d’acteurs nationaux et internationaux » de toute nature et de toute obédience : ONG, réseaux sociaux, médias, acteurs économiques, mouvements sociaux et autres lanceurs d’alerte : toutes et tous « pèsent directement ou indirectement sur et dans le système international ». Bref, nous vivons dans un monde dans lequel « les sociétés comptent autant que les chancelleries ». Ce « monde en commun » est inévitablement hétérogène et traversé de contradictions. Pourtant, « malgré les vicissitudes, il s’est plutôt consolidé depuis 1945: les espaces de délibérations internationales se sont multipliés, le droit comme référence commune a gagné en autorité, les sociétés sont mieux connectées et plus facilement mobilisables ». Certes, les grandes puissances sont toujours tentées de faire cavalier seul, mais l’interdépendance a atteint un degré tel qu’il leur est de plus en plus difficile d’agir -dans la durée- isolément.
Ne nous laissons pas paralyser par les insuffisances du multilatéralisme : agissons pour renforcer ses atouts : « l’action collective et solidaire, la négociation et la régulation ». Oui, Trump est dangereux, il faut stopper sa fuite en avant impérialiste, mais non : il n’a pas le pouvoir de provoquer « la fin de tout ».
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(1) NOTRE SYSTÈME INTERNATIONAL (Le Cavalier Bleu, Éditions), 2025
Guillaume Devin est professeur émérite des Universités à Sciences Po Paris .
IMPÉRIALISME
Lorsque la Maison Blanche publia, le 5 décembre dernier, sa « stratégie de sécurité nationale », les dirigeants européens n’en ont retenu que le passage -effectivement grave et menaçant- sur « l’effacement civilisationnel » de notre continent, véhiculant une vision clairement raciste et annonçant un soutien explicite aux « partis patriotes » de l’extrême-droite européenne. Cela n’avait pas empêché la médiocre et très réactionnaire cheffe de la diplomatie européenne -l’ancienne Première ministre d’Estonie, Kaja Kallas- de souligner que les Etats-Unis restaient « le plus grand allié » de l’Union européenne, ajoutant même que « certaines (de ses) critiques (étaient) fondées » !
Une lecture élargie de ce texte de 33 pages aurait fait apparaître un autre volet des priorités de Trump : « restaurer la suprématie américaine » en Amérique latine, conformément à la « doctrine Monroe » -du nom d’un Président des Etats-Unis…du début du 19ème siècle- autrement dit considérer cette région comme la chasse gardée de Washington ! Le coup de force ahurissant contre le Venezuela en est une (première ?) illustration. Après « la paix par la force » qui justifia notamment le soutien de Trump aux crimes de Netanyahu à Gaza, voilà « le changement de régime par la force » au Vénézuela, quitte à prendre le risque d’un bain de sang. Dans les deux cas, les Etats-Unis prétendent même « diriger » le pays à la place de son peuple, en attendant « quelqu’un qui pense comme nous » ! Cela porte un nom : l’impérialisme.
Le président américain couvre (à peine) ses objectifs économiques -l’exploitation des immenses réserves pétrolières du Venezuela- de prétextes plus présentables (en l’occurrence, celui du pseudo-combat contre le trafic de drogue). À ces cibles directement lucratives s’ajoute une visée stratégique majeure : affirmer son hégémonie en tentant de briser quiconque y résiste. À commencer par Cuba, dont est originaire la famille du Secrétaire d’Etat (ministre des Affaires étrangères) Marco Rubio, ultra parmi les ultras, mais aussi la Colombie, le Mexique, voire le Brésil dont la résistance à l’arrogance trumpiste est jugée intolérable à Washington.
Que, face à une telle prétention à faire plier tous les récalcitrants à l’ordre états-unien, l’Union européenne se contente d’appeler « à la retenue » et Macron justifie de facto le putsch de Trump est non seulement ignoble mais irresponsable. Après les menaces directes sur le Groenland (lié au Danemark, donc à l’Europe), après les tentatives d’intimidation des magistrats français ayant condamné en première instance Marine Le Pen, après l’interdiction de séjour aux Etats-Unis faite à l’ex Commissaire européen Thierry Breton, coupable d’avoir fait adopter des lois régulant la tech, jugées gênantes pour les géants américains du numérique, que faut-il de plus aux flagorneurs de Trump de ce côté-ci de l’Atlantique pour comprendre qu’à se coucher devant le suzerain américain, l’Europe risque fort d’être la prochaine victime de l’hubris du locataire de la Maison Blanche ! Rappelons leur que leur nouvelle égérie vénézuélienne, Machado, a dédié son prix Nobel à Trump et encense les champions de la démocratie comme le Brésilien Bolsonaro, l’Argentin Milei, le Hongrois Orban et le parti d’extrême-droite espagnol Vox…
On sait où commence le choix d’un droit international à géométrie variable. On ne sait pas toujours où il peut finir.




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