Archive for mai, 2020

29 MAI 2005 : GENÈSE D’UNE VICTOIRE QUI SECOUA L’EUROPE

Ce mercredi 3 septembre 2003, il règne au Parlement de Strasbourg l’effervescence des grands jours : c’est aujourd’hui que Valéry Giscard d’Estaing doit présenter en séance plénière « son » projet de traité constitutionnel européen issu des travaux de la « Convention sur l’avenir de l’Europe » qu’il a présidée durant 16 mois. L’ancien Chef de l’Etat est aux anges, cite Thucydide ( historien du Vème siècle avant notre ère ), invite avec insistance l’honorable Assemblée à « écouter les citoyens »,  égraine les « valeurs » de l’Union…Dans le débat qui suit, je lui fait remarquer qu’il a fait l’impasse sur toute la partie de la « Constitution » (340 articles, deux tiers du texte !) qui traite des dispositions érigeant l’Europe libérale en modèle intouchable.  En fait, tout comme le discours de Giscard, l’édition-« grand-public » du projet de « Constitution » en circulation à cette époque avait été drastiquement expurgée ! Du coup, ce qui est présenté à l’opinion est, pour l’essentiel, consensuel. 

Le même jour encore, je me mets au travail pour préparer, avec la direction du PCF et celle de l’ « l’Humanité », une édition « tirée à part » de quatre pages, destinée à révéler à un très large public « La face cachée du traité-Giscard ». Nous sélectionnons, pour ce faire, une série de passages-clés du texte « omis » dans sa présentation tronquée, accompagnés de brèves explications à même d’en faciliter la compréhension par tout un chacun. C’est ainsi qu’avant la mi-septembre 2003 -soit 20 mois avant le référendum (qui, à cette époque, était loin d’être acquis)- , les communistes français lancent à grande échelle ce qui deviendra, au fil d’une campagne qui ne cessera de gagner de nouvelles forces, l’expérience de démocratie citoyenne la plus poussée que nous ayons connue, appliquée à l’Europe.

Trois caractéristiques essentielles de notre contribution à cette campagne méritent, à mes yeux, d’être retenues.

D’abord, le choix de l’appel à l’intelligence : un effort d’information rigoureuse, excluant la caricature (Exemple : la diffusion massive du texte complet  du traité, rendu accessible par des annotations en marge des passages-clés) ; une préférence pour les débats de fond, sans effet de tribune, plutôt que les meetings du type « grand-messe »; le refus du simplisme et de la démagogie (Exemple : un démenti clair à la rumeur selon laquelle un succès du OUI obligerait la France à participer à la guerre d’Irak !).

Ensuite, le parti-pris du rassemblement le plus large, à gauche, autour de la position : « Non à l’Europe libérale, Oui à l’Europe sociale ! » Les révélations sur la « Directive Bolkestein » ont favorisé, sur cette base, un élargissement spectaculaire. 

Enfin, un refus absolu de tout repli  -à plus forte raison de toute forme de xénophobie ( la référence perverse au « plombier polonais » est le thème cher à la droite anti-européenne)-  et une attitude résolument solidaire avec les progressistes d’autres pays européens, souvent invités à prendre la parole dans nos réunions publiques.

On sait que l’Union européenne, avec le concours actif de Nicolas Sarkozy, a purement et simplement ignoré cette victoire si exceptionnellement mûrie du NON  en rebaptisant « traité de Lisbonne » le traité constitutionnel élagué de quelques fioritures et reconfiguré pour le rendre illisible . Pour autant, il serait erroné d’en conclure que ce message adressé aux cercles dirigeants européens par la majorité des citoyennes et des citoyens de l’un des principaux pays fondateurs de la construction européenne ainsi que  la qualité de la campagne qui a conduit à ce résultat auraient laissé indifférente toute la hiérarchie des décideurs européens ! J’ai perçu auprès de certains d’entre eux un vent de panique, à l’idée que « le consensus sur lequel repose l’Union européenne risquait de se briser ». La question était précisément de faire en sorte que l’ « Europe » change pour répondre au consensus émergeant parmi les citoyens européens ! J’avais d’ailleurs répondu par avance, face à Giscard d’Estaing, à cet argument du « consensus qui risque de se briser » : « Parce que je suis profondément convaincu qu’il y a, de nos jours plus que jamais, un besoin d’Europe pour espérer transformer le monde, j’estime qu’il serait très dommageable de pousser ainsi nombre d’anti-libéraux à devenir anti-européens ». D’une certaine façon, le jugement porté sur cette expérience -trois jours…avant le résultat du référendum- par le Président de l’Eurogroupe de l’époque, Jean-Claude Juncker, abondait, de fait, dans le même sens (voir encadré).
C’est encore bien plus vrai aujourd’hui : pour sauver l’Europe, il faut la changer. 

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JUNCKER : « UN EXEMPLE À SUIVRE ! »

« La perspective du référendum a déclenché en France un débat vertueux dont la qualité impressionne (…) Le peuple français investit les lieux du débat, fait savoir que c’est de lui qu’émane tout pouvoir, que c’est lui qui décide et qu’il n’est pas près – au delà du 29 mai – de se dessaisir d’un sujet qui désormais le passionne. Si toutes les opinions publiques avalent la même envie de débattre de l’Europe que les Français, nous assisterions enfin à la naissance d’une opinion publique européenne qui nous fait si cruellement défaut aujourd’hui. Une fois de plus, le peuple français donne un exemple à suivre; une fois de plus, il prouve sa maturité démocratique, il ne faut pas s’en plaindre ».
Jean-Claude Juncker Président de l’Eurogroupe Le Figaro (26/5/2005)

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28 mai 2020 at 1:59 Laisser un commentaire

LE RAPPORT « AMBIVALENT » DES FRANÇAIS A L’EUROPE

« La France fait partie du groupe de pays dont les habitants sont les moins favorables à l’UE », note un récent rapport de plusieurs spécialistes des enjeux européens, tout en soulignant « l’ambivalence » des relations de nos concitoyennes et concitoyens avec « l’Europe » (1). C’est principalement l’analyse de cette « ambivalence » qui fait l’intérêt de cette étude. Les résultats de l’enquête confirment, en effet, de façon éclatante la thèse que nombre d’entre nous défendons, au moins depuis la campagne pour le « NON de gauche » au Traité constitutionnel européen de 2005 : une grande partie des Français n’est pas anti-européenne mais anti-libérale, donc opposée au modèle que structurent les traités de l’UE ! Il semble, d’après cette enquête, que, malgré toutes les expériences européennes calamiteuses vécues depuis dix ou quinze ans, la révolte légitime à l’encontre de « l’Europe réellement existante » n’ait pas réduit à néant l’intérêt pour une autre vision de l’Europe, voire l’ambition de lutter pour sa concrétisation. Citations.

Si « 57% des Français estiment que l’Union européenne est éloignée et 65% qu’elle n’est pas efficace »,  53% des Français se disent, dans le même temps, « attachés à l’Europe ». Ce sont bien les orientations et le fonctionnement de l’UE qui sont incriminés , non le principe d’une construction européenne qui serait coopérative et solidaire. Mieux : le rapport en question évoque, sans le dire explicitement, un clivage de classe « significatif pour tous les pays », même si c’est particulièrement le cas pour la France : « L’appartenance aux catégories sociales les moins favorisées correspondent très largement  à une représentation de l’Europe comme une menace de perte de protections sociales nationales » . Et pour cause !

« Non à l’Europe libérale, oui à l’Europe sociale ! » scandions-nous en 2005. L’enquête citée confirme l’actualité de ce slogan : « les représentations négatives du libéralisme, du libre-échange et de la concurrence impactent négativement le rapport que maints Français entretiennent avec le marché, qui constitue le cœur de l’Union européenne ». Elle note, dans le même esprit notre « défiance vis-à-vis du Pacte de stabilité » et, a contrario, notre « préférence pour les dépenses publiques ».

Mais, si, notamment donc sur le terrain social, « la France se classe parmi les pays où les jugements eurosceptiques sont les plus répandus (…), les attitudes pro-européennes peuvent (sur certaines questions) rassembler près des trois-quarts des Français ». Par exemple, sur « l’ouverture aux autres », les « politiques communes » ou « la voix de l’UE dans le monde ». Ainsi, les mêmes « ambivalents » sont-Ils à peine 22% à avoir « plutôt confiance » dans l’UE, mais 84% à apprécier positivement « le droit de travailler dans tous les Etats membres », 73% à attacher de l’importance à la place de l’UE sur la scène internationale, et même 76% à se prononcer pour l’Euro ! Nous sommes loin d’être un peuple anti-européen ! Mais, pour sauver l’Europe, il faut la changer.

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(1) « Les Français et l’Europe :  entre défiance et ambivalence » de Thierry Chopin, Bruno Cautrès et Emmanuel Rivière (publié le 8/5/2020).

28 mai 2020 at 1:52 1 commentaire

27 ET 29 MAI : DEUX COMMÉMORATIONS, UN MÊME PROJET

Le 27 mai prochain, nous commémorerons la naissance du Conseil National de la Résistance. Cela fera, en effet, 77 ans que le CNR a tenu sa première réunion. La puissance de ce symbole -celui de l’union des forces antifascistes pour la renaissance démocratique et l’émancipation sociale- en fit, longtemps, une référence intouchable en France. Son programme, adopté le 15 mars 1944,  à l’unanimité de ses composantes -communiste, gaulliste, socialiste, centriste…- , fut, durant quatre décennies, considéré comme la pierre angulaire du fameux « modèle social français »,  souvent gravement écorné, mais jamais récusé. 
Tout changea au milieu des années 80, marqué par le début de la fin du système soviétique et, concomitamment, par l’explosion de la mondialisation capitaliste : âge d’or du « Reaganisme » d’un côté de l’Atlantique et, de l’autre, grand tournant néolibéral de la Communauté européenne, avec la signature de l’Acte unique européen, véritable trait d’union entre dirigeants  politiques « Thatcheriens », chrétiens-démocrates et sociaux-démocrates (1986). Il faudra attendre encore une vingtaine d’années de plus -et l’élection de Nicolas Sarkozy- pour que le MEDEF ose s’attaquer frontalement à la référence « systémique », voire civilisationnelle, du CNR. C’est Denis Kessler qui s’y emploiera dans le magazine « Challenges » (4/10/2007) avec sa véritable « leçon de choses » devenue célèbre : « Le modèle social français est le pur produit du CNR (dont le programme)  se traduit par la création des caisses de Sécurité sociale, le statut de la fonction publique, l’importance du secteur public productif et la consécration des grandes entreprises françaises qui viennent d’être nationalisées, le conventionnement du marché du travail, la représentativité syndicale, les régimes complémentaires de retraite, etc.(…) Il y a une profonde unité à ce programme ambitieux (…) Il s’agit aujourd’hui de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ! » Bel hommage du vice à la vertu , tel un rappel, « a contrario », des grandes batailles de notre temps !  Il faut croire que « l’effet-CNR » est toujours vivace dans la mémoire collective pour qu’Emmanuel Macron se soit cru obligé d’y faire subrepticement allusion en concluant l’une de ses récentes allocutions télévisées par ces mots directement tirés de cette belle page de notre histoire contemporaine : « Nous retrouverons les jours heureux »…
Par un hasard du calendrier, deux jours après la commémoration de la première réunion du CNR, nous célébrerons un événement bien plus récent, dont nombre de actrices et d’acteurs étaient empreints de l’esprit du CNR : la mise en échec du Traité constitutionnel européen, symbole de « l’Europe libérale »  et l’affirmation de la volonté d’agir ensemble pour l’émergence d’une « Europe sociale ». Le fait que le fruit de cette victoire a pu être confisqué est un échec politique, non la fin de l’ Histoire. Restent une expérience exemplaire de démocratie citoyenne et d’une mobilisation solidaire au-delà des frontières; une volonté irrépressible de conquête sociales , écologiques et éthiques; et aussi  la conscience d’une communauté de destin de toute l’humanité, sans laquelle une « autre Europe » n’aurait de « refondée » que le nom. Les 27 et 29 mai : deux commémorations, un même projet. 

21 mai 2020 at 4:45 Laisser un commentaire

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