Archive for janvier, 2011

Une nouvelle approche du développement

L’Interview paru le  25 janvier 2010 dans l’Humanité

Pour le député européen honoraire (GUE-GVN) au Parlement de Strasbourg, 
la Tunisie aura besoin d’une «véritable solidarité sur le fond et dans la durée».

En marquant le début de la présidence française du G20, Nicolas Sarkozy n’a pas annoncé d’infléchissement de la politique française à l’égard de la Tunisie. Une erreur, selon vous ?

Francis Wurtz. Comme tous les dirigeants occidentaux, il est évidemment très mal à l’aise, pris au dépourvu par la révolution tunisienne. Le fond de l’affaire, c’est que les relations, aussi bien entre la Tunisie et la France que plus généralement entre l’UE et la Tunisie, reposent fondamentalement sur un accord de libre-échange. Et autant dire un accord entre le pot de fer et le pot de terre, qui contribue à une relation très précaire, avec des conditions offertes aux « investisseurs » de bas salaires, de docilité, pour des délocalisations d’emplois peu qualifiés qui sont en opposition complète avec les attentes et les exigences du peuple tunisien.

Craignez-vous qu’on ne leur 
«vole» leur révolution ?

Francis Wurtz. Il faut rester vigilant car il y a un risque de bras de fer, de menace, voire de chantage de la part des dirigeants occidentaux et des dirigeants économiques dans la prochaine période, quand l’attention internationale sera retombée. Il faudra faire vivre une véritable solidarité sur le fond et dans la durée, car ce que les Tunisiens sont en train d’exiger, c’est la promotion des capacités humaines, l’éducation, la formation, la recherche. Ce sont des vrais emplois pour tous, alors qu’il y a un chômage et une précarité massifs. Ils réclament des services publics, une économie du développement et, évidemment, la démocratie. Toutes choses qui sont à contre-courant du type structurel de relation établie dans le cadre de ce que l’on appelle le partenariat euroméditerranéen. Partenariat dans lequel la France joue un rôle central. Il faut non pas une simple adaptation du langage mais des changements structurels.

De quelle nature ?

Francis Wurtz. Une nouvelle approche du développement, ce que, par exemple, Paul Sindic, dans son ouvrage sur les Urgences planétaires, appelle un « développement humain durable ». C’est-à-dire la promotion des capacités humaines, la défense de l’environnement, la régulation des échanges, des financements les moins dépendants possible des marchés financiers… Il faut, par exemple, reconnaître à ces pays du sud de la Méditerranée un « droit à la protection », comme cela fut le cas pour d’autres pays qui sont devenus depuis des pays émergents. C’est-à-dire qu’une part notable de leur marché intérieur puisse être réservée aux productions nationales, afin de pouvoir se développer sans être immédiatement déstructuré par la concurrence du Nord. Il faudrait en outre assurer à ces pays une garantie d’accès à une part limitée, mais réelle, du marché des pays développés, parce qu’ils ont besoin de devises pour leur développement. Et puis il faut une aide publique au développement rénovée, entièrement axée sur la réponse aux besoins populaires, et transparente, contrôlée. Plus généralement, se repose la question des financements qui échappent à la domination des marchés financiers. Ce qui rejoint une idée que nous développons souvent, y compris pour les besoins de pays européens, d’une monnaie commune mondiale, à partir des droits de tirage spéciaux aujourd’hui inutilisés par le FMI.

La relance de l’Union pour 
la Méditerranée par Sarkozy 
répond-elle au moins partiellement 
à ces besoins ?

Francis Wurtz. Au moment où elle a été proposée par Nicolas Sarkozy sur la base d’un constat indéniable qui était l’impasse du processus de Barcelone, lancé en 1995, nous avons dénoncé le fait que les mêmes fondements pervers étaient repris : maintien du libre-échange d’abord, mise en concurrence des peuples des deux rives, discriminations et chasse aux migrants ensuite, 
ce qui est à l’opposé de la logique 
de coopération euroméditerranéenne. Enfin, la question du Proche-Orient est éludée, alors qu’elle est très structurante pour l’ensemble des peuples arabes. À partir du moment où l’UE reste inerte sur le plan politique et accorde l’impunité aux dirigeants israéliens en matière d’occupation de la Palestine, elle n’est pas crédible aux yeux des peuples du Maghreb. Le nouveau cours auquel aspirent les Tunisiens ne passe donc pas par une nouvelle étape dite « avancée » de ce type de relation. Il y a réellement une situation exceptionnelle où un peuple rebat les cartes, exige une réorientation profonde de la politique menée jusqu’ici. Chacun pourra montrer s’il se situe effectivement à l’écoute des peuples, et cela en acceptant des ruptures nettes avec le modèle de relation actuellement en œuvre.

30 janvier 2011 at 5:54 Laisser un commentaire

LA LECON TUNISIENNE A L »EUROPE »

« Selon les indicateurs de la gouvernance dans le monde établis par le World Bank Institute, la Tunisie se situe très en avance en termes d’efficacité des pouvoirs publics, de primauté du droit, de lutte contre la corruption et de la qualité de la réglementation ».  C’est en ces termes qu’était décrit le régime de Ben Ali dans la « note de présentation de la Tunisie pour 2010 » par la Banque mondiale!  Voilà qui complète l’appréciation de l’autre institution internationale de référence dans le monde occidental, le Fonds Monétaire Internationale, selon les mots de son Directeur général, Dominique Strauss-Kahn, récemment rappelés dans « l’Humanité »: « la politique économique adoptée (en Tunisie) est une politique saine et constitue le meilleur modèle à suivre pour de nombreux pays émergents ». 

         L’Union européenne n’était pas en reste.  La Tunisie fut le premier pays à signer un « accord d’association euro-méditerranéen », entré en vigueur en 1998.  Or, rappelle la Commission de Bruxelles sur son site: « Le respect des principes démocratiques et des droits fondamentaux constitue un élément essentiel des accords d’association. »  Pourtant, jamais la relation privilégiée avec les autorités tunisiennes ne fut mise en cause par les dirigeants européens.  Pourquoi cette sollicitude?  Le directeur de l’ « Agence Europe », agence de presse spécialisée dans les affaires européennes, avance, parmi ses explications, le fait que « M. Ben Ali et son parti étaient membres de l’Internationale socialiste » (jusqu’au 17 janvier 2011) et que « l’UE officielle aurait pu difficilement rejeter auparavant un régime qui avait l’aval de l’Internationale Socialiste. »  Version troublante pour le PSE, mais, à vrai dire, un peu courte!  Elle ne nous dit pas, par exemple, pourquoi Bruxelles avait manifesté un tel engouement pour son partenaire tunisien qu’il était en train de mettre en place un « statut avancé » de leur coopération. 

         La vérité est que les critères selon lesquels est géré le « partenariat euro-méditerranéen » ne poussent nullement à l’émancipation des peuples, bien au contraire!  Ses fondements essentiels sont « la libéralisation des échanges de biens, de services et de capitaux »; « l’établissement progressif d’une zone de libre-échange en Méditerranée »; « l’interdiction des droits de douane (tout comme) des restrictions quantitatives à l’exportation et à l’importation »; à quoi s’ajoutent « les actions de coopération (visant) principalement à encadrer la circulation des personnes et des travailleurs » (sic) ainsi qu’un « dialogue régulier » qui soit « de nature à renforcer (…) la sécurité et la stabilité dans cette région. » [1]  Tout le reste n’est qu’habillage.  Or, pour la libre circulation des capitaux, les délocalisations à bas coûts, le libre échange, entre le pot de fer et le pot de terre ainsi que la rétention des migrants et la « guerre au terrorisme », Ben Ali faisait parfaitement l’affaire.  Ses multiples émissaires « pluralistes » tenaient aux parlementaires européens  les discours usés réputés chers aux Occidentaux: grâce à notre gouvernement, la Tunisie est « stable ».  C’est un « rempart contre l’islamisme » où l’éducation progresse, où le sort des femmes est enviable.  Un « ami de l’Europe »… 

         Le sursaut de dignité du peuple tunisien vient de donner aux « élites » européennes une leçon de grande portée.  Faisons en sorte qu’il en soit tiré, et vite, les bonnes conclusions.


[1] Voir site de la Commission européenne, présentant une « synthèse » sur les « Accords euro-méditerranéens d’association »: http://europa.eu/legislationsummaries

27 janvier 2011 at 8:14 Laisser un commentaire

LE SOUFFLE NOUVEAU DE LA GAUCHE EUROPEENNE

Le Parti de la Gauche européenne (PGE) serait-il en train de faire sa mue ? Nombreux sont, en tout cas, les membres de son instance dirigeante (le « Bureau exécutif ») qui se réjouissaient, le week-end dernier, à Bruxelles, du « nouveau souffle » qu’ils disaient percevoir depuis son dernier congrès (3-5 décembre 2010 à Paris). Comment expliquer ce changement d’atmosphère : plus politique, plus unitaire, plus combative ?

Il y a d’abord le climat ambiant : nombre de pays européens connaissent en ce moment des mobilisations sociales exceptionnelles. De même, nul ici n’est indifférent au soulèvement populaire en Tunisie dont l’exigence démocratique résonne sur les deux rives de la Méditerranée. Compte également dans ce renouveau la nouvelle présidence du PGE, plus collective et plurielle. C’était pour elle la première occasion d’animer ensemble les travaux du bureau de 70 membres représentant la trentaine de partis qui composent le PGE – y compris de pays non membres de l’Union européenne. Autour de Pierre Laurent, Secrétaire national du PCF et tout nouveau Président du PGE, siégeaient ainsi, dans une évidente relation de confiance mutuelle, Maïté Mola, dirigeante féministe de la Gauche Unie d’Espagne ; Marisa Matias, jeune députée du Bloc de Gauche portugais au Parlement européen ; Alexis Tsipras, le dynamique leader de Synaspismos en Grèce ; et Grigore Petrenco, du Parti communiste de Moldavie. Le nouveau trésorier, Dieter Dehm, siège, quant à lui, pour Die Linke, à l’assemblée nationale allemande, le Bundestag. En outre, un Secrétariat, chargé de la mise en œuvre des décisions, élargit encore l’éventail des origines et des sensibilités des animateurs du PGE, avec l’apport, notamment, de Kinga, la progressiste hongroise ; Weltraut, la communiste autrichienne ; Inge, la « rouge-verte » danoise; et Fabio, le communiste italien…

Enfin, dernier élément nouveau – et non des moindres ! – : le lancement de la première de la première campagne politique d’envergure du PGE à l’échelle de l’Europe : la fameuse « initiative citoyenne » visant à collecter un million de signatures en faveur de la création d’un « Fonds européen de développement social ». En fait, l’essentiel des discussions de la nouvelle direction du PGE a porté sur ce projet, très emblématique de la gauche européenne. Rappelons qu’il vise à faire financer, dans des conditions permettant de s’affranchir de la domination des marchés financiers, des investissements publics créateurs d’emplois, développant la formation, la recherche, les services publics, les infrastructures utiles, les réalisations dans le domaine de l’environnement.

Il s’agissait, à ce stade, d’établir la « feuille de route » de cette campagne de deux ans : 2011 pour le travail d’information, de sensibilisation, de mobilisation, en liaison permanente avec les évolutions de la situation et le développement des luttes sociales ; 2012 pour la collecte proprement dite des signatures -y compris en ligne. Bien des aspects restent naturellement à préciser, mais la campagne est désormais sur les rails.

Agir pour la relance d’une logique de progrès social ; ouvrir le débat sur les moyens de réduire substantiellement la dépendance aux marchés financiers ; stimuler l’implication démocratique des citoyens : la gauche européenne va-t-elle (enfin) retrouver pleinement sa raison d’être ?

24 janvier 2011 at 8:28 Laisser un commentaire

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