Archive for juin, 2022

LA CANDIDATURE DE L’UKRAINE À L’UE : UN CASSE-TÊTE DIPLOMATIQUE 

    Comment dire aux autorités ukrainiennes, malgré la volonté de leur manifester une pleine solidarité face à l’agression armée dont leur pays est victime, qu’une intégration éventuelle  de l’Ukraine dans l’Union européenne ne saurait être ni rapide pour le pays, ni facile pour la grande majorité de la population  -indépendamment du fait qu’elle creuserait encore le fossé entre l’UE et la Russie ? Tel est le casse-tête diplomatique que les Chefs d’Etat ou de gouvernement des « 27 » ont à résoudre lors de leur Sommet, ces 23 et 24 juin . Il était temps. 

Cela fait trois mois que le Président Zelensky réclame avec force une entrée « sans délai » de son pays dans l’UE. Certains États membres, en tout premier lieu la Pologne, ont immédiatement apporté leur total soutien à cette requête, ce qui dans le cas de ce pays n’a rien de surprenant, même si l’attachement de son gouvernement  à l’Union européenne nous avait, jusqu’alors, échappé . Plus insolite : la Présidente de la Commission, Ursula Von der Leyen, qui connaît pourtant parfaitement l’extrême complexité du processus d’adhésion en général et du cas de cette candidature en particulier, avait, elle aussi, d’emblée choisi de susciter des espoirs -bien qu’elle n’ait aucun pouvoir de décision en la matière- en déclarant : « Les Ukrainiens sont des nôtres et nous les voulons avec nous ». Le Président du Conseil européen , Charles Michel, avait, quant à lui, courageusement botté en touche en soulignant que l’adhésion à l’UE nécessitait l’unanimité des Etats membres alors qu’il y avait « différentes opinions et sensibilités »entre eux. Par la suite, les deux dirigeants européens se rendront, séparément, à Kyiv, pour annoncer que la procédure conduisant, éventuellement, à l’octroi du statut de candidat (de l’Ukraine à l’adhésion à l’UE) serait sensiblement accéléré, mais en prévenant, cette fois, leurs interlocuteurs que le chemin vers l’adhésion effective passerait par le respect d’une série de « critères » politiques et la réalisation de « réformes » économiques…

C’est, en effet, le moins qu’on puisse dire ! Les « réformes » économiques ? Les traités nous rappellent assez crûment ce qu’on entend par là dans une Europe néolibérale : pour pouvoir entrer dans l’UE, y est-il rappelé, il faut démontrer sa « capacité à faire face aux forces du marché et à la pression concurrentielle à l’intérieur de l’Union » ainsi que celle de « mettre en œuvre avec efficacité les règles, les normes et les politiques » de l’UE. Ce serait un cadeau empoisonné pour la grande majorité de la population de l’Ukraine -plus pauvre aujourd’hui que lors de son accession à l’indépendance en 1991- que de l’exposer « sans délai » à cet univers impitoyable !

Quant aux obligations politiques à remplir pour pouvoir adhérer à l’UE -qui sont, en elles-mêmes, positives, même si nombre de pays membres les violent une fois admis dans l’UE-, elles ont en particulier trait à l’Etat de droit . Or, ce n’est pas un secret que l’Ukraine connaît de longue date une corruption endémique (122 ème rang sur 180 en 2022). Autant dire que la probable décision des « 27 », cette semaine,  d’attribuer à l’Ukraine le statut d’ « Etat-candidat » ne constituera que la toute première étape d’une longue course d’obstacles.
Les Ukrainiens doivent le savoir. Il n’y a pas de solidarité sans vérité.

23 juin 2022 at 7:02 Laisser un commentaire

COLOMBIE : L’AUTRE  ELECTION-PHARE  DU  19 JUIN !

Gageons qu’à Washington , dimanche prochain, les résultats de l’élection présidentielle de Colombie retiendront (presque) autant l’attention que le scrutin français du même jour ! C’est que, dans ce pays réputé pour sa violence endémique liée au narco-trafic, ses criantes inégalités, la pauvreté de masse et la répression impitoyable des mouvements sociaux, la droite -principale alliée des Etats-Unis dans toute l’Amérique latine – a des  chances d’être chassée du pouvoir pour la première fois depuis…212 ans ! 

L’espoir, à gauche, s’appelle Gustavo Petro, porté par une puissante soif de changement qui lui a valu, au premier tour, le résultat-record de 40% des suffrages exprimés ! Ajoutons que, s’il est élu, sa Vice-présidente s’appellera Francia Marquez, une Afro-Colombienne féministe, antiraciste et écologiste ! En face, un « homme d’affaires » de 77 ans, connu sous le sobriquet de « Trump colombien », a rallié tout ce que le pays compte de réactionnaires et de nostalgiques de la poigne de fer de l’ex-président Uribe. Les deux camps sont au coude à coude, tout est donc possible, le 19 juin prochain, dans un sens comme dans l’autre. Ce seul fait est en soi source de vives préoccupations à la Maison Blanche. 

Et ce, d’autant plus cette perspective inattendue survient après bien d’autres victoires du camp progressiste dans l’ancienne « arrière-cour » des Etats-Unis : Mexique (2018), Argentine (2019), Bolivie (2020), Chili (2021), Pérou (2021), Honduras (2021)…, en attendant le possible retour du Président Lula à la présidence du Brésil, en octobre prochain ! Les impressionnantes mobilisations populaires de ces dernières années donnent une idée des attentes émancipatrices  -notamment sociales, mais aussi sociétales, démocratiques et étiques- à satisfaire par les nouvelles équipes en place. Mais parmi ces exigences figure également le refus des ingérences au nom des intérêts « géopolitiques » du puissant voisin. 

C’est là que le bât blesse pour Joe Biden. Coup sur coup, il vient d’essuyer un double revers dans sa volonté d’exercer son impérium sur cette partie du continent. D’abord, concernant sa gestion « campiste » du conflit ukrainien : si l’Amérique latine a tout naturellement condamné l’invasion de l’Ukraine par la Russie, défendu le principe de souveraineté, demandé le retrait des troupes russes, elle n’a pas suivi Washington dans sa stratégie de puissance visant, par des sanctions sans précédent, à exclure la Russie du système international. Ensuite, lors du 9ème « Sommet de l’Amérique » (réunissant en principe tous les Chefs d’Etat du continent ) , qui s’est tenu du 6 au 10 juin derniers à Los Angeles. Le Président américain ayant décidé -pour flatter les « durs » du Congrès- de n’ inviter ni Cuba, ni le Venezuela ni le Nicaragua, le Président du Mexique, l’un des principaux partenaires économiques des Etats-Unis, a boycotté le Sommet, en expliquant « n’accepter l’hégémonie ni de la Chine, ni de la Russie ni d’aucun pays »…D’autres défections suivirent : celles des pays des Caraïbes et du Honduras, notamment. Pour la chercheuse Kevin Parthenay :  « Washington doit désormais prendre conscience que les Etats-Unis ne font la pluie et le beau temps » (1) . On ne saurait mieux dire.

——–

(1) Chercheuse au Centre d’Etudes et de Recherches Internationales (sur TV5 Monde, le 7/6/2022)

16 juin 2022 at 4:05 Laisser un commentaire

UKRAINE : « GAGNER LA GUERRE » OU FAIRE TAIRE LES ARMES ?

Les Ukrainiens « peuvent gagner s’ils ont les bons équipements » : on se souvient de cette sortie du chef du Pentagone, dépêché à Kiev le 24 avril dernier. Six semaines plus tard, marquées par des livraisons massives d’armements de plus en plus performants pour une pluie de milliards de dollars, la barbarie continue. Le courage des combattants ukrainiens impressionne, mais les faits sont là : malgré le soutien militaire spectaculaire de l’Occident, les embargos économiques sans précédent censés tarir les recettes du Kremlin et les lourdes pertes subies par l’agresseur, aucune issue du conflit n’est en vue et son bilan humain et matériel donne le tournis. Un constat s’impose : cette guerre « n’aura pas de vainqueur. (Elle) doit cesser » vient de rappeler le coordinateur de l’ONU dans le pays.

Que les Ukrainiens décident de tenter à tout prix de vaincre militairement l’envahisseur relève de leur choix souverain que nul d’entre nous n’a le droit de discuter. Que, par ailleurs, une partie de l’opinion publique européenne estime que la solidarité avec le peuple ukrainien exige que « les bons équipements »lui soient, dès lors,  livrés jusqu’à la victoire finale, peut s’expliquer. Rien de plus insupportable, en effet, que de se sentir confortablement installé et impuissant face aux images du calvaire subit par les victimes d’une impitoyable machine de guerre ennemie -et, qui plus est, des victimes proches de nous et qui nous ressemblent. Le problème est qu’il n’est, jour après jour, que trop évident que les sacrifices indicibles consentis par la population ukrainienne ne nous rapprochent pas d’un pouce de la paix.

Pourquoi alors un certain nombre de dirigeants du monde occidental, à commencer, bien sûr, par Washington, persévèrent-t-ils dans leurs encouragements à « gagner la guerre » contre la Russie plutôt qu’à favoriser l’option, fût-elle très complexe, de la négociation ? Pour le Secrétaire à la défense américain, la raison de cette stratégie est claire: « Nous voulons voir la Russie affaiblie à un degré tel qu’elle ne puisse pas faire le même genre de choses que l’invasion de l’Ukraine ». Un pari hasardeux, dans la mesure où les six trains de sanctions européennes n’ont jusqu’ici entamé ni la détermination de Poutine ni même le soutien massif des Russes à son offensive, et surtout un choix cynique, car il revient à faire une guerre à la Russie par procuration, les bénéfices stratégiques escomptés se payant en vies humaines ukrainiennes, sans oublier les victimes « collatérales » dans les pays du Sud . 

Il faut saluer à cet égard l’initiative originale   du Président de l’Union africaine, Macky Sall . Il a condamné l’invasion russe, mais a fait le choix de tenter d’obtenir par la voie diplomatique ce que les Occidentaux ont échoué à réaliser par la confrontation : en l’occurrence, la libération des stocks de céréales et d’engrais dont les Africains ont un besoin vital.
Souhaitons qu’il réussisse et qu’il inspire d’autres acteurs conscients que cette guerre « n’aura pas de vainqueur ». 

9 juin 2022 at 3:41 1 commentaire

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