Archive for avril, 2015

TRAGEDIES EN MÉDITERRANÉE ET RAPPORTS NORD-SUD

wurtz-l-humanite-dimancheNoël 1996 : 283 migrants trouvent la mort au large de la Sicile. Ce fut « le désastre le plus meurtrier en Méditerranée depuis la Seconde Guerre mondiale » (1) . Entre cette tragédie et celles qui viennent de s’y succéder, faisant plus de 1000 victimes en l’espace d’une semaine, ce sont l’équivalent de dix « 11 septembre » qui ont eu lieu aux portes de l’Union européenne. Et l’Organisation Maritime Internationale, qui dépend de l’ONU, prévient solennellement : sans changement de politique, 2015 risque de se solder par un nouveau et terrifiant record de disparus au large de nos côtes! Face à un tel défi de civilisation, les échappatoires sont inacceptables.

Dans un témoignage d’une grande force, notre amie Aminata Traoré , grande figure progressiste malienne et africaine en général, et Nathalie M’Dela-Mounier, soulignent avec raison: « C’est la nature de l’Europe qui est en question. La question n’est pas seulement de savoir si elle a fait assez et comment elle s’y prend  pour sauver des vies humaines en Méditerranée. Mais qu’a-t-elle fait et que fera-t-elle en amont dans les pays d’origine des candidats au départ?  » (2) A cet égard, on est stupéfait de n’entendre aucun responsable évoquer la lourde part de responsabilité de ceux qui, en Europe, on participé à la désastreuse guerre d’Irak ou pris l’initiative de l’irresponsable aventure militaire en Libye !

De même, on cherchera vainement un début d’autocritique de l’Union Européenne sur son acharnement à faire passer ses anciens « partenaires privilégiés » du Sud sous les fourches caudines de l’Organisation Mondiale du Commerce et des « Accords de Partenariat Économique » qui les privent de ressources vitales (droits de douane) et les exposent au grand vent de la concurrence des multinationales . « Pouvons-nous vraiment prendre la responsabilité de conduire l’Afrique (…) vers davantage de chaos sous couvert de respect des règles de l’OMC? » avertissaient des observateurs lucides il y a près de dix ans ! (3) Or, que peut-on lire dans les conclusions du dernier Sommet Europe-Afrique, qui s’est tenu il y a juste un an pour définir les priorités d’ici 2017, et à l’issue duquel les dirigeants des deux régions se déclaraient « particulièrement fiers de l’étendue et de la profondeur de leur partenariat » ! Au-delà des habituelles pétitions de principe sans rapport avec les orientations réelles, on y retrouve des références éloquentes:  « partenariats public-privé »; « zone de libre-échange »; « adhésion à l’OMC »; « Accords de Partenariat Économique »…

Le mal est donc beaucoup plus profond que ne le laisse entendre le discours officiel. Il faut naturellement agir avec détermination pour arracher une vraie politique européenne de sauvetage des migrants en danger!  Il faut, bien sûr, obtenir une politique de droit d’asile digne de ce nom à l’échelle des « 28 »! C’est le plus urgent.  Mais, au-delà, c’est bien toute la politique européenne vis-à-vis des pays du Sud que les tragédies en Méditerranée appelle à remettre en cause : la paix, la dignité et l’espoir d’un avenir meilleur passent par une priorité absolue à la promotion des capacités humaines et au développement sain de ces pays-partenaires à partir des richesses locales; par le transfert de technologies adaptées et les crédits à long terme; par une coopération de grande envergure dans la lutte contre le réchauffement climatique..! La « refondation » de l’Europe, c’est aussi cela.

——–
(1) Ferruccio Pastore, Directeur du Forum international de recherche sur l’immigration
(2) voir Humanité (24/4/2015)
(3) Jean-Claude Lefort : Rapport d’information, Assemblée Nationale, Juillet 2006.

30 avril 2015 at 7:08 Laisser un commentaire

LA GAUCHE EUROPÉENNE ET LE GÉNOCIDE ARMÉNIEN

wurtz-l-humanite-dimanche« Certains ont dit que j’étais d’origine géorgienne. Et, encore plus déplaisant, ils ont prétendu, excusez-moi, que j’étais arménien. » L’auteur de cette saillie raciste n’est autre que le Chef de l’Etat turc, Erdogan, s’exprimant à la télévision comme candidat à l’élection présidentielle, en août dernier. C’est également lui et son régime qui s’insurgent avec véhémence contre quiconque pousse le culot jusqu’à reconnaître l’existence, entre 1915 et 1917, sous l’Empire ottoman, du génocide arménien. Nier des faits établis de cette gravité extrême -massacre ou déportation de plus d’un million deux cents mille personnes sur la base de leur origine ethnique et selon un plan d’extermination !- porte un nom: le négationnisme.

Pourtant, 100 ans après le crime, le ministre des affaires étrangères d’Ankara continue d’affirmer que « qualifier les événements de 1915 de génocide (…) reste une calomnie. » En, effet, argue-t-il, « Il n’y a pas de décision de la Cour Internationale de Justice (CIJ) ». Et pour cause ! Seul un État peut saisir la CIJ et aucun d’entre eux ne veut prendre le risque d’une crise ouverte avec la Turquie. Ni les Etats-Unis ou la Grande Bretagne , naturellement conciliants à l’égard de leur important allié de l’OTAN. Ni la Russie, que les sanctions occidentales ont poussé à faire d’Erdogan un partenaire stratégique par défaut. Ni la France , qui a elle-même beaucoup de mal à assumer ses responsabilités passées, tant en Algérie qu’au Rwanda…La Commission européenne ne fait pas preuve de davantage de courage politique: sa vice-présidente, Kristalina Georgiéva, vient de saluer à sa manière le vote très majoritaire du Parlement européen en faveur de la reconnaissance du génocide arménien, en soulignant que… »quel que soit le mot utilisé (…) , il ne pouvait y avoir de déni de cette affreuse réalité ». Erdogan avait répondu à l’avance à ce type d’interpellation parfaitement hypocrite en exprimant l’an dernier ses « regrets pour tous les morts de la (première) guerre (mondiale), y compris les Arméniens » !

C’est l’honneur de la gauche européenne d’avoir, de longue date, refusé de céder à la banalisation du génocide arménien. Sans jamais -est-il besoin de le rappeler !- se prêter à l’instrumentalisation de la cause arménienne contre le peuple turc ! C’est ainsi que notre groupe de la « Gauche Unitaire Européenne  » accueillit au Parlement européen, en 2004, la première Convention des Arméniens d’Europe et organisa parallèlement , à partir de la même année, la tenue annuelle d’une grande Conférence principalement animée par des forces démocratiques de Turquie. Certes, l’objet de ces rencontres est la recherche d’une solution politique de la question kurde. Mais les forces en question, et tout particulièrement le HDP, l’un des quatre partis représentés au Parlement d’Ankara, ont explicitement reconnu le génocide arménien. En Turquie même , malgré l’intense pression nationaliste qui y sévit présentement, une minorité de l’ordre de 10% se prononce en faveur de la reconnaissance du génocide arménien. C’est la voie de l’avenir : la vérité historique au service d’une réconciliation durable entre les peuples turc et arménien !

23 avril 2015 at 9:52 Laisser un commentaire

AGRICULTURE PAYSANNE OU AGRO-BUSINESS ?

wurtz-l-humanite-dimanche Le colloque organisé samedi dernier à Paris par la Fondation Gabriel Péri (« Europe : une crise existentielle. Et maintenant ? ») a tenu ses promesses. (1) Les intervenants étaient brillants et les thèmes abordés passionnants. Chacun d’eux mériterait amplement qu’on y revienne. Commençons aujourd’hui par l’un d’entre eux : « Que serait une bonne Politique Agricole Commune (PAC) ? » La question mérite d’être posée au moment où celle en vigueur se libéralise sous nos yeux ! Avons-nous tous pleinement mesuré la signification et la portée de la suppression des quotas laitiers le 1er avril dernier? « La filière laitière française basculera dans un univers de concurrence rimant avec volatilité, mondialisation, industrialisation, économies d’échelle et prises de risque (…) La révolution qui s’annonce fera des gagnants mais aussi incontestablement des perdants. » avertissent les libéraux eux-mêmes (2) Encore la fin des quotas n’est-elle qu’un pas de plus sur la longue voie de la dérégulation de ce secteur emblématique. À cet égard, il est clairement apparu au cours des débats du week-end dernier évoqués plus haut combien le type d’agriculture choisi -agriculture paysanne ou agro-business- constitue le marqueur d’un modèle de société.

Pour l’un des intervenants, le journaliste-expert Gérard Lepuill, toujours concret et pédagogue, une bonne PAC doit « nourrir la population sans manger dans l’assiette des autres (exemple: le poisson); rémunérer correctement le travail des paysans et réduire les émissions de gaz à effet de serre ». Il faut, souligne-t-il, maintenir des droits de douane -à l’opposé d’une tendance poussée à l’extrême par le projet de « grand marché transatlantique »- si l’on veut encourager de bonnes pratiques agricoles telles que la rotation des cultures , la réintroduction de l’élevage là où règne le tout-céréales, ainsi que la relance de l’agroforesterie -l’arbre , en plus de contribuer le cas échéant à l’alimentation , étant un « puits de carbone »(réservoir naturel absorbant le CO2). Dans le même esprit, le redéveloppement de ceintures vertes est, selon lui, souhaitable autour des grandes villes comme en Ile de France. « Une production laitière de qualité et au faible bilan carbone suppose de donner aux vaches de l’herbe et du foin et non du maïs pauvre en protéines et du soja importé des États-Unis ». Et de citer en exemple le mode de fabrication du Comté, au cahier des charges très strict garantissant la qualité du lait et du fromage, seul moyen de justifier un prix rémunérateur dans le grand vent de la concurrence que va provoquer la suppression des quotas laitiers.

Même son de cloche de la part d’Aurélie Trouvé, parlant comme agroéconomiste. Elle aussi fustige la disparition de cet instrument de régulation et met en garde contre ses conséquences. La production de lait va se concentrer là où elle revient moins cher au risque de désertifier par exemple les zones de montagne. Elle aussi plaide pour les circuits courts, la restauration des droits de douane et le rejet du grand marché transatlantique « qui serait catastrophique, notamment pour la viande bovine ». Elle en appelle en outre avec passion au développement du bio. Très critique à l’encontre d’une PAC conçue pour favoriser le capital foncier et non le petit producteur, elle sait aussi reconnaître des mérites à la Commission lorsque Bruxelles se montre plus soucieuse de l’environnement que les États membres. Au final, on retiendra une conviction partagée: les enjeux agricoles appellent un débat de civilisation !

————
(1) voir HD No 21643 : « N’oublions pas les dossiers chauds de l’Europe ».
(2) Les Échos (31/3/2015)

16 avril 2015 at 12:17 Laisser un commentaire

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