Archive for juin, 2019

« LES FAISEURS DE PAIX »

En marge des commémorations du 75ème anniversaire du Débarquement du 6 juin 1944 , s’est tenue, les 4 et 5 juin dernier, à Caen, la deuxième édition du Forum mondial « Normandie pour la Paix ». Son thème – « Les faiseurs de paix » – ne pouvait être plus actuel, alors que, du Sahel au Proche et Moyen-Orient, la guerre fait rage, et que, au-delà des conflits proprement dits, la pauvreté endémique, les ravages écologiques et toutes les crises sociales compromettant la dignité humaine si ce n’est la survie -qu’illustrent cruellement les tragédies des migrants- nous rappellent que nous sommes toujours très loin d’un monde de paix. Parmi les nombreuses personnalités prestigieuses invitées à s’exprimer sur le sujet, arrêtons-nous sur deux noms qui nous sont familiers : notre ami Bertrand Badie, éminent spécialiste des relations internationales, et Hubert Védrine, ancien Ministre des Affaires étrangères, lui aussi expert reconnu en la matière. Leurs témoignages respectifs nous incitent d’autant plus à la réflexion qu’ils sont, à bien des égards, contradictoires.

Pour le premier, clairement hostile à la militarisation des relations internationales et très attaché au concept de « sécurité humaine » promu par le Programme des Nations-Unies pour le Développement (PNUD), ce n’est plus seulement la puissance qui est en cause comme facteur de guerre, c’est aussi la décomposition des sociétés , des institutions, des Etats…Or, on ne répond pas à la décomposition d’une société par le canon ! « La paix, c’est la reconstitution de ce tissu humain dont la rupture est probablement l’une des sources majeures de conflictualité ». Aux yeux du second, au contraire, si l’on s’en tient à « un océan de bons sentiments, on est perdu d’avance »…Et de citer un ancien dirigeant du SPD allemand, Sigmar Gabriel, qui mettait en garde ses compatriotes contre ce qu’il estime être un dangereux travers : »Attention : nous sommes des herbivores géopolitiques dans un monde de carnivores géopolitiques. Bientôt, nous serons des vegans , puis des proies! »

Il ne s’agit pas là d’un débat académique, mais d’une vraie confrontation stratégique. Il nous faut choisir entre la pérennisation de l’OTAN; la mobilisation de 2% des ressources nationales pour les dépenses militaires dans chaque pays membre; la promotion, en parallèle, d’une « défense européenne » comme nouvelle réponse à l’insécurité dans notre voisinage; l’obsession du « leadership » européen de la France pour les interventions militaires, notamment en Afrique; et, partant, la course aux records en matière de ventes d’armements, y compris dans les zones de conflit…et, à l’inverse, l’ambition de « construire un monde qui soit protégé de toutes les peurs : en matière alimentaire, sanitaire, environnementale, sociale, culturelle » (Badie). Certes, cela ne signifie pas que la puissance ne puisse plus constituer une menace (Hubert Védrine cite à ce propos un risque d’affrontement USA-Chine, car « la Chine veut devenir No 1 d’ici 2049 et les Etats-Unis ne l’accepteront pas » !). Gardons-nous d’autant plus de nous inscrire dans la logique mortifère des « camps » -la « famille occidentale »- , qui risque de nous faire perdre de vue l’essentiel : « la conflictualité liée à l’insuffisance sociale » et la lutte contre « l’humiliation qui empoisonne les relations internationales et qui est la cause du ressentiment ». Vue ainsi, la puissance s’avère l’ennemie de la paix, et la reconstruction multilatérale de la sécurité humaine son plus sûr allié.

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21 juin 2019 at 9:25 Laisser un commentaire

RESTER DIGNE OU SE FAIRE ÉLIRE : FAUT-IL CHOISIR ?

Il y a des concomitances d’événements qui ont beau n’avoir aucun rapport entre eux : elles nous frappent et nous forcent à réfléchir. C’est le cas, à quelques jours d’intervalle, de la victoire électorale de la Cheffe des sociaux-démocrates au Danemark et…de l’assassinat d’un dirigeant chrétien-démocrate en Allemagne. C’est que la première doit son succès à sa ligne très dure contre les migrants tandis que le second vient de perdre la vie en raison de son engagement résolu en faveur de l’accueil des réfugiés. Résumé.

Depuis près de 20 ans, le pays de la « Petite Sirène » est, exceptée une courte parenthèse, dirigé par une coalition entre Libéraux et Extreme-droite. Le partenaire européen de Le Pen ( le « Parti populaire danois ») a beau être toujours resté minoritaire, c’est lui qui a donné le « LA » à la politique du gouvernement en matière d’immigration. Ainsi, en 2018, le gouvernement annonça-t-il par avance qu’il n’accorderait aucun droit d’asile durant l’année. En 2019, une nouvelle loi visa même les réfugiés déjà installés dans le pays, appelés à être « renvoyés chez eux » dès que possible…Or, aux élections générales qui viennent de se tenir au Danemark, le 4 juin dernier, si la droite au pouvoir améliorait encore ses positions, son allié xénophobe, lui, enregistrait son pire score depuis 1998. Dès lors, la fuite en avant anti-migrants allait-elle être enrayée ? Pas du tout. C’est que le parti social-démocrate a soutenu sans vergogne cette dérive réactionnaire -fermeture des frontières, placement des migrants en détention, saisie des bijoux et des biens des réfugiés…- quitte à perdre sur sa gauche les voix ainsi gagnées sur l’extrême-droite ! Au total, le parti social-démocrate recule, mais en affaiblissant l’allié de la droite, il s’est ouvert la voie vers le pouvoir…Désormais, annonce la probable future Cheffe du gouvernement -minoritaire- de Copenhague, Mette Frederiksen, elle compte sur l’appui de la gauche (la vraie) pour sa politique sociale et écologique, et sur la droite pour sa politique migratoire ! Ben voyons !

Rester digne ou se faire élire : faut-il choisir ? Espérons que l’on n’en arrive pas là et que cette lâcheté finisse par être sévèrement sanctionnée dans les urnes ! En tout cas, comment ne pas être saisi par cette malheureuse coïncidence : deux jours auparavant, en Allemagne, pays dont le « Ministre de l’Intérieur, des Travaux publics et la Patrie (sic) », l’ultra Seehofer, dirigeant de l’aile bavaroise de la CDU (la CSU), considère que « la question migratoire est la mère de tous les problèmes du pays », un tout autre responsable chrétien-démocrate, ancien député du Land de Hesse, devenu Président (CDU) du gouvernement local de Kassel, Walter Lübcke, régulièrement menacé de mort pour ses prises de position favorables à l’accueil des réfugiés, a été tué par balle par des inconnus. Un assassinat aussitôt salué par ceux qui vouaient à ce « catholique fier de ses valeurs » une haine féroce depuis 2015. Jusqu’où va-t-on laisser dériver la manipulation éhontée de la « crise migratoire » avant de se résoudre à l’indispensable sursaut !

13 juin 2019 at 8:49 Laisser un commentaire

ELECTRICITÉ + 5,9% : LE COÛT DE L’EUROPE LIBÉRALE

Depuis le 1er juin dernier, le tarif de l’électricité pour les particuliers que nous sommes -le « tarif bleu »d’EDF- a, comme on sait, augmenté de 5,9%, sur décision du gouvernement. Plus de 25 millions de foyers verront donc leur pouvoir d’achat rogné d’autant. C’est l’occasion de revenir sur l’une des dispositions les plus cyniques et scandaleuses des traités européens, notamment depuis l’Acte unique européen (1986) et Maastricht (1992) : l’obligation d’ouvrir à la concurrence tous les « monopoles publics » (comprenez : les entreprises publiques de service public : ferroviaire, postal, de l’énergie, etc…) . La France s’était d’autant plus exécutée qu’elle était co-rédactrice de ces traités. Restait le problème épineux des centrales nucléaires: difficile de céder au privé une partie d’un secteur aussi stratégique et aussi sensible ! Or, celui-ci fit des jaloux parmi les concurrents d’EDF car, les centrales étant amorties, les coûts de production y étaient particulièrement compétitifs, notamment à partir de 2005. Le principe sacro-saint de l’Europe libérale -« la concurrence libre et non faussée »- supposait donc que soit assuré urgemment l’accès des concurrents d’EDF à l’électricité bon marché de l’opérateur historique.

Sous leur pression, la Commission européenne finit par poursuivre la France en 2008 pour transposition insuffisante des directives concernées. C’est ainsi que, pour se mettre en règle, les autorités françaises adoptèrent en 2010 la loi NOME (Nouvelle organisation des marchés de l’énergie). Celle-ci oblige EDF à vendre le quart de sa production à ses concurrents à un prix fixé à l’avance et calculé pour être, sauf accident, sensiblement inférieur aux tarifs du marché, ce qui permet à des firmes comme Direct-Energie ou Total…de prendre plus facilement des clients à EDF tout en augmentant, eux aussi, leurs tarifs ! On marche sur la tête.

Les partisans de cette logique justifiaient cette mesure par le souci de satisfaire les services « à moindre coût » en évitant les « abus de position dominante » des fameux « monopoles publics »…On attend toujours leur commentaire sur la nouvelle augmentation que la « libre concurrence » (…faussée) vient de provoquer. Muets sur ce point, ils sont, en revanche, prolixes quand il s’agit de demander la prolongation au-delà de 2025 (date-butoir inscrite dans la loi de 2010) du mécanisme dit de « l’Accès Régulé à l’Electricité Nucléaire Historique », et même de plaider en faveur de l’augmentation de la part de la production d’électricité d’EDF (au-delà des 25% prévus dans la loi actuelle) mise à la disposition de ses concurrents. C’est dire si le moment se prête comme jamais à un réexamen complet de ce système pervers et contreproductif pour les usagers comme pour l’entreprise EDF.

6 juin 2019 at 2:28 Laisser un commentaire


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