Archive for décembre, 2013

UE-UKRAINE : LA GRANDE MANIPULATION

    wurtz-l-humanite-dimanche          Le refus du Président ukrainien de signer l’accord d’association avec l’Union européenne a déclenché dans ce pays des mobilisations populaires massives: que fait l’UE pour « mériter » cette confiance?

On peut facilement comprendre l’exaspération et la colère de millions d’Ukrainiens à l’égard de leur Chef d’Etat. Dans un pays où règnent une misère de masse et une corruption endémique, M. Ianoukowitch a, comme ses prédécesseurs, entretenu l’espoir de changements prometteurs grâce à une « association » voire , à terme,  une intégration de l’Ukraine à « l’Europe ». L’Europe des « 28 » a beau s’enfoncer dans la crise et connaitre de graves atteintes à la démocratie : vue depuis l’Ukraine d’aujourd’hui, en particulier dans sa partie occidentale, culturellement plus proche que le reste du pays, l’UE continue de fasciner. Au royaume des aveugles…C’est ce rêve que le dirigeant ukrainien a brisé brutalement par sa volte-face de dernière heure, à la veille du Sommet censé le concrétiser.

La question de fond à se poser est: l' »offre » européenne était-elle de nature à répondre effectivement à l’attente des Ukrainiens? La réponse est non. Sur le plan strictement financier, l’ « aide » promise était (et demeure) de 610 millions d’euros, alors que le coût de la seule mise aux normes européennes de toute l’économie que cette manne était censée accompagner est évalué à plusieurs dizaines de milliards ! Plus profondément, l’accord de libre-échange envisagé mettait en concurrence le pot de fer européen et le pot de terre ukrainien, sans égard pour les immenses besoins de développement de cette économie aux abois. Pire: le « programme de réformes » du Fonds Monétaire International auquel l’Union européenne a exigé que l’Ukraine se soumette aurait des conséquences sociales ravageuses sur une société déjà à bout.On frémit en imaginant les effets dévastateurs que pourrait engendrer une nouvelle et cruelle désillusion de masse parmi ces populations s’estimant une nouvelle fois flouées! Mesure-t-on, en effet, la confusion politique qui règne aujourd’hui à Kiev, où non seulement aucun des leaders émergeant des manifestants n’a de programme, mais où est accepté parmi les porte-parole du mouvement le chef du parti Svoboda (« Liberté »…), une faction qui s’appelait jusqu’en 2004… »parti national-socialiste ukrainien » et qui continue de se réclamer de l’ « Organisation des nationalistes ukrainiens » qui s’illustra durant la guerre au côté des criminels nazis ? Que resterait-il, une fois libérés ces vieux démons, de l’ambition affichée par l’UE de contribuer à la démocratisation des institutions ukrainiennes et à la consolidation de l’Etat de droit ?

Reposons dès lors la question essentielle: quel objectif stratégique motive-t-il les dirigeants européens dans leur empressement à attirer l’Ukraine dans l’orbite de l’UE, alors même qu’ils n’envisagent nullement de consentir aux investissements lourds qui seraient nécessaires pour répondre aux attentes, et encore moins d’intégrer dans l’Union un Etat de 45 millions d’habitants au bord du défaut de paiement ? Réponse: créer une « zone tampon » face à Moscou et réduire sensiblement l’influence de la Russie dans l’ancien espace soviétique et, par là même, en Europe et sur la scène internationale. Quitte à diviser l’Ukraine, voire à la déstabiliser; et au risque de provoquer sur le continent des tensions d’une autre époque. Cela ressemble fort à une grande manipulation .

C’est tout le sens du « Partenariat oriental » – lancé en 2009 sur l’insistance des dirigeants polonais-  dont l’accord avec l’Ukraine devait être la pièce maîtresse, mais qui structure la stratégie de l’UE vis-à-vis d’une région englobant le Bélarus, la Moldavie, la Géorgie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan! Une tout autre « politique de voisinage » est possible , sans arrière-pensée déstabilisatrice ! La crise ukrainienne doit être l’occasion d’ouvrir franchement ce débat.

19 décembre 2013 at 7:20 Laisser un commentaire

L’EUROPE AU TEMPS DE L’APARTHEID

 wurtz-l-humanite-dimanche          « Monsieur le Président, je proteste contre le fait que vous ayez autorisé une exposition de propagande communiste dans les murs de notre parlement ! » Nous sommes en 1980 au Parlement européen fraîchement élu pour la toute première fois. A la droite de l’hémicycle, un député s’époumone à fustiger l’exposition d’affiches contre le racisme et l’apartheid , dont le jeune groupe communiste a pris l’initiative à l’Assemblée de Strasbourg . A cette époque, pas si lointaine, le racisme institutionnalisé n’était pas un crime insupportable pour tout le monde…

Il en allait de même à l’ « Assemblée paritaire Communauté Économique Européenne – Afrique, Caraïbes, Pacifique  » (CEE-ACP) . Ce passionnant forum réunissait les représentants de 65 pays du Sud et autant de parlementaires européens pour assurer le suivi des relations entre la Communauté européenne et ses « partenaires privilégiés » du « tiers-monde ». La question de l’apartheid était à l’ordre du jour de chacune de ses sessions. Devant les délégués de toute l’Afrique subsaharienne , nombre d’Européens , mal à l’aise, consentaient à condamner les « excès » du pouvoir raciste ou à appeler à des « réformes », mais s’opposaient à la principale demande de l’ANC : les sanctions contre ce régime.

Pire: lorsqu’une résolution portant sur un chapitre de la coopération Europe-Afrique penchait dans un sens qu’ils jugeaient trop favorable aux demandes africaines et trop exigeant vis-à-vis de l’Europe, certains députés européens recouraient à un article indigne du règlement de cette assemblée atypique -« le vote séparé ». Dès lors,les Européens votaient entre eux, les « ACP » de même , la résolution n’étant considérée comme adoptée que si les deux « collèges » l’avaient approuvée ! Pour avoir qualifié cet article de « clause d’apartheid « , votre serviteur fut traité par un député RPR des années 80 d’ « ACP d’honneur », ce qui, dans la bouche de cet ultra, était une injure, mais qui me valut beaucoup d’amis par ailleurs…Le député en question, battu aux élections , reviendra traîner ses guêtres dans les couloirs du Parlement européen…comme lobbyste professionnel du régime d’apartheid.

Hélas, la résistance aux sanctions n’était pas l’apanage des réactionnaires. Un ancien ministre socialiste luxembourgeois doit s’en souvenir. Parlant au nom du Conseil des Ministres européens devant cette Assemblée CEE-ACP, il justifia les importations massives de charbon sud-africain (extrait dans des conditions dignes de l’époque de l’esclavage) par les « exigences de la population » qui veut « payer moins cher » son chauffage. La bronca qui accueillit sa démagogie mesquine doit encore tinter dans ses oreilles!

Même après la libération de Nelson Mandela, bien des gouvernements européens n’étaient pas décidés à en finir avec l’apartheid . Une résolution votée par l’Assemblée CEE-ACP le 28 septembre 1990 -soit huit mois après que « Madiba » a eu recouvré la liberté- évoque ainsi la « tournée internationale effectuée par Nelson Mandela (pour) rappeler la nécessité de maintenir la pression de la communauté internationale sur le régime d’apartheid « . Il faudra encore attendre quatre longues années de plus pour qu’aient enfin lieu les premières élections multiraciales, qui porteront à la présidence de son pays l’homme dont tout le monde célèbre aujourd’hui le combat victorieux. L’apartheid est mort. Pas le racisme ni l’oppression . Il y a vingt ans, la civilisation humaine a avancé d’un grand pas. Bien d’autres nous attendent.

12 décembre 2013 at 8:01 2 commentaires

LE DROIT EUROPÉEN ET LE « DUMPING SOCIAL »

wurtz-l-humanite-dimanche    Pour « re-fonder » l’Europe, il est bon de bien cerner ses fondements actuels , pour mieux les cibler dans les débats comme dans les actions. Exemple très actuel: la directive sur les « travailleurs détachés » de 1996 . Rappelons-en la teneur:  une entreprise établie dans un pays de l’Union européenne (UE) peut « détacher » des travailleurs dans un autre Etat de l’UE pour y fournir un service pendant une période limitée. Dans ce cas, l’entreprise étrangère peut appliquer les règles de son pays d’origine, sauf en ce qui concerne « un noyau dur de règles protectrices clairement définies »pour lesquelles s’applique le droit du travail du pays d’accueil. Dans ce « noyau dur » figure notamment le respect du salaire minimum du pays d’accueil, mais ….pas le versement des cotisations sociales . Celles-ci doivent être payées dans le pays d’origine (soit, selon l’Etat en question, deux voire trois fois moins qu’en France,par exemple.) Le « coût du travail » – qui obsède tant le patronat- sera donc bien moindre pour l’entreprise étrangère que pour ses concurrentes locales. Ce qui encourage naturellement les employeurs du pays d’accueil à accentuer encore leur chantage à l’emploi et les pressions à la baisse des salaires et des « charges » sociales , ou encore à sous-traiter les travaux qui s’y prêtent à des entreprises de pays voisins, aux législations plus douces aux patrons.

Il est beaucoup question de cette directive en ce moment . A Bruxelles, on fait grand cas de la préparation d’une nouvelle directive (annoncée par M. Barroso, le président de la Commission, depuis … 2009 ) visant à améliorer « l’application » de la précédente pour limiter (à la veille des élections européennes) les abus scandaleux qui révulsent légitimement les citoyens. Il faut naturellement suivre de près ces négociations .Toute (éventuelle) avancée, même très partielle , mériterait, le cas échéant , notre soutien. Mais la bataille ne peut s’arrêter là.

Elle doit éclairer les citoyens sur l’imposant arsenal juridique européen progressivement mis en place, et qu’il faut remettre en cause car il « légalise » le « dumping » social par la mise en concurrence des travailleurs et des modèles sociaux . La directive de 1996 sur les « travailleurs détachés »n’est que la partie émergée de cet iceberg . Elle était même censée en être le « garde-fou » grâce à son « noyau dur de règles protectrices » destiné à éviter des explosions sociales.

Le problème de fond, ce sont d’abord les traités, dont tout découle. La « libre circulation des services » est citée dès le traité de Rome en 1957 parmi les « libertés du marché », mais sa réalisation commence réellement à la fin des années 80 avec le « marché unique », puis se poursuit avec Maastricht. La directive « Bolkestein » était directement inscrite dans cette ligne stratégique. Par ailleurs, la Cour de Justice de l’UE s’est lancée , à partir de 1991 ,dans une interprétation de plus en plus libérale des traités, allant jusqu’à autoriser, en 2008, une entreprise de construction polonaise à payer ses ouvriers « détachés » en Basse-Saxe moitié moins que le …salaire minimum en vigueur dans le secteur du bâtiment de ce Land allemand, sous prétexte qu’il ne s’agissait pas d’un SMIC national! Elle a également condamné le Luxembourg pour avoir obligé des entreprises étrangères d’appliquer à leurs « travailleurs détachés » la loi luxembourgeoise qui prévoit l’indexation automatique des salaires sur le coût de la vie!.La directive de 1996 s’avère être un garde-fou qui n’arrête pas les fous …C’est bien pourquoi il faut aller beaucoup plus loin et réorienter en profondeur cette Europe, en visant sa refondation .

5 décembre 2013 at 12:39 1 commentaire


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