HOMMAGE À MIKHAÏL GORBATCHEV 

La disparition de Mikhaïl Gorbatchev ravive des souvenirs contrastés. Son élection à la tête du parti communiste de l’Union soviétique en 1985 suscita chez bien des communistes français, dont moi-même, un immense espoir : celui d’une rénovation en profondeur du socialisme soviétique dont le déclin tous azimuts sous l’ère Brejnev avait fait dire à Enrico Berlinguer qu’il avait «  perdu sa force propulsive  ».

Le nouveau visage de la pérestroïka 

Après le décès de Brejnev puis celui, aussi soudain qu’inattendu, du prometteur Iouri Andropov, le bref et caricatural règne de Constantin Tchernenko, proche de la sénilité, confirmait dramatiquement la prédiction du leader communiste italien. C’est dire le soulagement et l’espérance suscitée par l’émergence de l’antithèse de cette sorte de déliquescence du pouvoir soviétique : la nomination de Gorbatchev ! La «pérestroïka» allait enfin donner ou rendre à cette expérience grandeur nature d’alternative au capitalisme le visage attractif qui lui manquait si cruellement.

Et ce fut effectivement le cas. Du monde entier, les plus éminentes personnalités -dirigeants politiques progressistes, écrivains de premier plan, autorités morales- firent le voyage de Moscou à l’invitation du nouveau chef du Kremlin. Les mesures emblématiques -tant sur le plan intérieur qu’en matière de politique internationale- se succédèrent à un rythme impressionnant, tranchant avec la stagnation du passé : de la libération de prisonniers d’opinion à la lutte contre le fléau de l’alcoolisme et du désarmement nucléaire à la proposition de « Maison européenne commune », l’ère Gorbatchev tint ses promesses. Comment cette dynamique vertueuse n’aurait-elle pas enthousiasmé la génération de militants et de militantes qui n’avait pratiquement connu du socialisme que sa lente décadence, au point de devoir en peser les acquis positifs et les effets pervers pour tenter d’en sauver «globalement» l’honneur…

La révision de la stratégie soviétique envers les «démocraties populaires»

Par la suite, cet engouement fut progressivement tempéré par l’accumulation des contradictions du processus de démocratisation en Union soviétique même, qu’elles fussent dues à la résistance des «conservateurs» de l’ordre ancien, à l’obsolescence des structures du régime ou aux erreurs de jugement -reconnues- de Gorbatchev. Puis vint l’époque -inévitablement douloureuse bien qu’inévitable- de la révision de la stratégie de l’URSS envers les «démocraties populaires», à commencer par la République démocratique allemande. En annonçant à ses dirigeants qu’ils ne pourront plus compter sur une quelconque intervention soviétique pour sauver leur pouvoir, Gorbatchev les plaça devant leurs responsabilités historiques : engager sans tarder de profondes réformes car « Celui qui est en retard est puni par la vie », un langage inaudible pour un Erich Honecker totalement dépassé par les événements.

Aurait-il pu tenter d’arracher à ses interlocuteurs occidentaux -notamment américains et allemands- un accord plus équilibré, évitant une annexion de fait de la RDA par la RFA ? A-t-il fait preuve de toute la fermeté requise pour s’assurer par écrit que l’engagement pris par le Secrétaire d’État de George Bush (senior), James Baker, que « la juridiction militaire actuelle de l’OTAN ne s’étendra pas d’un pouce vers l’Est » soit effectivement tenu ? La réponse à ces questions doit intégrer la réalité des rapports de force mondiaux à l’époque de la chute du Mur.

Séance d’humiliation au G7 en 1991

Comme l’a souvent rappelé Bertrand Badie, « Mikhaïl Gorbatchev fut humilié par le G7 tenu à Londres en juillet 1991 et qui avait mis à l’ordre du jour l’aide à apporter à Moscou. Le Président fragilisé dut attendre de longues heures dans l’antichambre, alors que la plupart des Chefs d’État et de gouvernement, réunis derrière la porte, s’entendaient pour garder l’essentiel de leurs moyens financiers… en faveur de son probable successeur, Boris Eltsine. » (1) Selon Hubert Védrine, Washington aurait même demandé à son allié, l’Arabie saoudite, d’augmenter sa production de pétrole pour en faire effondrer le prix, afin de priver l’Union soviétique des revenus nécessaires à son éventuel redressement et ainsi «condamner à l’échec la pérestroïka» ! (2).
À méditer alors que les hommages au «père de la pérestroïka» pleuvent dans toutes les chancelleries occidentales…

(1) «Le temps des humiliés» (Odile Jacob, 2014) (2) Préface à Andreï Gratchev : «Gorbatchev, le pari perdu ?» (Armand Colin, 2011)

3 septembre 2022 at 10:24 2 commentaires

CONGRATULATIONS TO YOU !

Voilà qui nous rajeunit ! Le magnifique mouvement social qui ne cesse de prendre de l’ampleur outre-Manche rappelle aux « anciens » les impressionnantes mobilisations des travailleurs britanniques de la fin des années 70 puis de celles de la première moitié de la décennie 80 -bref, dans une vie antérieure que la plupart des grévistes actuels n’ont pas connue ! Des postiers de la Royal mail aux employés des télécoms; des salariés de raffineries aux agents de centrales électriques; des cheminots aux enseignants et aux avocats; des personnels de santé à ceux du métro, jusqu’aux dockers du port de Felixstowe, le plus grand du pays : c’est une lame de fond qui surgit de la société pour signifier au pouvoir conservateur et à ses soutiens que enough is enough , la limite du supportable est franchie. La hausse vertigineuse des prix, à commencer par ceux de l’énergie -de 1655 euros/an en 2021 à 4965 euros/an prévu en janvier prochain comme ordre de grandeur (selon The Guardian) !- fut , sur fond d’exaspération grandissante, l’élément déclencheur de cet extraordinaire mouvement. Ajoutons qu’au même moment, la City connaît, elle, une inflation… des rémunérations des grands patrons : les 100 plus grosses entreprises britanniques ont ainsi augmenté les salaires de leur PDG de 39% (pour atteindre la coquette somme de 4 millions d’euros par an, en moyenne). 

Une franche solidarité mériterait doublement de s’exprimer envers ces innombrables travailleurs britanniques en lutte. D’abord, en raison de la riposte impitoyable qu’ils risquent d’avoir à braver de la part de leur gouvernement -qui vient d’autoriser des intérimaires à remplacer les grévistes- ; ensuite du fait de l’évidente communauté d’intérêt du monde du travail de part et d’autre de la Manche. Concernant le gouvernement britannique, on sait que la favorite à la succession du très réactionnaire Boris Johnson ( en vacances prolongées) n’a rien à envier à son prédécesseur en matière de dogmatisme ultra-libéral et de mépris des classes populaires. Liz Truss -pour qui « Il est inacceptable que le public soit ris en otage par les syndicats militants »-  a annoncé la couleur : elle inscrit son action dans les traces de Margaret Thatcher. Comme son idole, elle juge les travailleurs britanniques -tout particulièrement ceux du Nord de l’Angleterre- « paresseux » et manquant de compétences, voire comptant « parmi les plus oisifs du monde », justes intéressés « au football et à la musique pop » ! (1) Quant aux intérêts communs entre travailleurs français et britanniques, par les temps qui courent, il suffit, pour s’en convaincre, de se rapporter aux récentes annonces -sur un ton se voulant… churchilien- d’Emmanuel Macron sur « la grande bascule »,  prélude à des régressions en série.

Comment dit-on enough en Français ?

——–

(1) Voir :  Britannia Unchained, ouvrage dont Liz Truss fut la co-autrice en 2012, avec d’autres figures de son parti, dont Dominic Raab,…actuel vice-premier ministre de Boris Johnson.

1 septembre 2022 at 5:51 Laisser un commentaire

EFFORTS  DIPLOMATIQUES  SUR  ZAPORIJIA : ENFIN !

Une catastrophe vient, peut-être, d’être évitée autour de la centrale nucléaire de Zaporijia ! Bien que rien ne soit encore joué à cet égard, de premières leçons peuvent sans doute être tirées de cette confrontation à hauts risques et de l’attitude des principaux protagonistes à son propos. 

La première est, de toute évidence, la gravité, chaque jour plus sensible, de la responsabilité prise par Vladimir Poutine en décidant d’envahir l’Ukraine ! Comme à chaque guerre, on assiste une fois de plus à un enchaînement infernal : l’hypothèse initiale de l’envahisseur d’une « guerre-éclair » vole en éclats; un engrenage aux rebondissements imprévisibles se met en place. Plus la situation se dégrade, plus grandit, de part et d’autre, la tentation de la fuite en avant, au prix de pertes humaines démesurées, de prises de risques inconsidérés, d’irresponsables chantages à la catastrophe . Jusqu’au jour où des « lignes rouges » seraient brusquement franchies : par exemple, une cible jugée trop emblématique pour permettre à chacun des « camps » de reculer sans perdre la face…Kaliningrad pourrait en être une, dans le cas d’un blocus de l’enclave russe dans l’UE, du fait de sa connotation historique liée à la victoire soviétique contre le nazisme; la Crimée est peut-être en train d’en devenir une autre, la charge symbolique immense que revêt pour la majorité des Russes le « retour de la province perdue » étant ébranlée par les explosions mystérieuses qui s’y produisent depuis quelques jours…Le cas de Zaporijjia était, dans ce contexte extrêmement tendu,  à analyser avec beaucoup de sang froid et d’esprit de responsabilité -deux qualités rares en temps de guerre, personne ne souhaitant paraître céder face à l’ennemi. C’est dire si la situation était (et reste) grave.

Ainsi, alors que les échanges de tirs de mortiers se multipliaient depuis le 5 août autour de la centrale, au risque de finir, par exemple, par entraîner une coupure d’alimentation des circuits de refroidissement des réacteurs, comme à Fukushima, on pouvait, certes, considérer que la responsabilité de toute cette tragédie incombe à la Russie -ce qui est fondamentalement vrai- et que, par conséquent, il fallait mettre Poutine au pied du mur, en exigeant qu’il retire ses troupes de la centrale avant toute visite approfondie du site par des experts de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique (AIEA). Telle était , jusqu’à ces derniers jours, la position de Kiev , reprise par les dirigeants occidentaux. C’était une option qui, pour légitime qu’elle fût, comportait pour toute l’Europe -et en premier lieu pour l’Ukraine- un risque inouï, difficile à assumer. La raison l’a, à ce stade, emporté. L’AIEA devrait se rendre sur place, malgré la présence des troupes russes (une concession de Kiev), mais en passant par l’Ukraine (une concession de Moscou) . Un cessez-le-feu s’imposera de fait.  

Une fois de plus -après le précédent de l’accord sur la reprise des exportations de céréales- c’est le choix de  la diplomatie qui a permis d’éviter le pire : par la discussion avec Kiev d’abord, puis avec Moscou , le 15 août, grâce au dialogue entre le Secrétaire général de l’ONU et le ministre russe de le défense, suivi, le 19 août,  par l’échange Macron-Poutine. Il était temps !

25 août 2022 at 6:12 Laisser un commentaire

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