ALERTE ROUGE DANS « L’ INDO-PACIFIQUE » !

« Face au caractère inéluctable du rattrapage par la Chine, les Etats-Unis, habitués à être la première puissance mondiale depuis 1945 et intimement convaincus que ce rôle leur revient de droit et garantit leur sécurité, sont pris d’angoisse », peut-on lire dans « L’Atlas des crises et des conflits », sous la plume de Pascal Boniface et de Hubert Védrine.
L’ouvrage, publié début septembre, évoque, pour l’avenir, deux scénarios possibles: soit « Les Etats-Unis se résignent au rattrapage par la Chine et opèrent un modus vivendi avec Pékin », soit « Les Etats-Unis, ne pouvant accepter la montée en puissance de la Chine, montent une coalition globale indo-pacifique et des démocraties ». Dans ce cas, « leur affrontement structure le monde sur tous les plans ». (1) 
Manifestement, l’ Affaire dite « des sous-marins » , à l’origine d’une grave crise diplomatique entre Paris et Washington, fait penser qu’outre-Atlantique, c’est bel et bien la seconde hypothèse évoquée par Boniface et Védrine -celle de l’affrontement entre les deux géants- qui a le vent en poupe ! 
La « coalition globale » en question regroupe, d’une part, l’Alliance quadripartite que forment  les Etats-Unis, l’Inde, le Japon et l’Australie (Le « QUAD », créé en 2007, revitalisé par l’administration Trump et destiné à devenir sous Biden une espèce d’OTAN pour l’Asie et le Pacifique) et, d’autre part, ce que Biden appelle « l’Alliance des démocraties », à savoir les Etats, notamment européens, qui se reconnaissent dans la « famille occidentale », et que le nouveau Président américain était venu, en juin dernier, lors d’un sommet de l’OTAN, enrôler dans sa croisade anti-chinoise.
Mais entre ces deux composantes de sa coalition, celle sur laquelle Washington compte le plus, c’est la première, l’ « Indo-Pacifique »-une zone suffisamment large pour réunir les principales puissances dévouées à Washington dans son offensive contre le grand « rival systémique » , ses « Nouvelles routes de la Soie » et ses objectifs militaires supposés, en particulier Taïwan (province chinoise indépendante de facto , mais que seuls 15 Etats sur 193 reconnaissent officiellement).
 Voilà le contexte stratégique du coup de force de Biden, annonçant la livraison -sans précédent !- de sous-marins nucléaires à l’Australie, dans le cadre d’ un « Pacte de sécurité » américano-britannico-australien, dans la zone indo-pacifique, face à la Chine. Le plus grave, dans cette initiative, légitimement qualifiée d’ « irresponsable » par Pékin, n’est pas d’avoir torpillé un gigantesque contrat de fourniture de sous-marins (non nucléaires) de la France à l’Australie. C’est, au nom de la nécessité de conjurer la militarisation de la zone par la Chine, de faire le choix de la surmilitariser !
Alerte rouge !

——–(1) « Atlas des crises et des conflits » (Nouvelle édition actualisée) Armand Colin / Fayard, 2021. Comme son nom l’indique, ce livre recense -cartes à l’appui- les crises et conflits qui marquent le monde contemporain. Les auteurs -le Directeur de l’Institut des Relations Internationales et Stratégiques (IRIS) et l’ancien Ministre des Affaires étrangères, qu’on ne présente plus- s’attachent à analyser les causes, les évolutions et les issues possibles de ces crises, sous une forme accessible au grand public. 

22 septembre 2021 at 12:20 Laisser un commentaire

« REPENSER LA SÉCURITÉ INTERNATIONALE »



Deux événements extraordinaires -au sens littéral du terme- suscitent actuellement, et alimenteront encore longtemps, débats et réflexions dans le monde entier. Ils sont apparemment sans lien, mais, à y regarder de plus près, appellent une même conclusion. Ce sont, d’une part, les dommages humains et économiques colossaux de la pandémie de la Covid-19 et, d’autre part, l’aboutissement sans gloire de l’aventure militaire des Etats-Unis et de l’OTAN en Afghanistan.
Tous deux posent avec une acuité renouvelée une même question : que faut-il changer dans les conceptions et les pratiques en vigueur pour assurer durablement dans le monde d’aujourd’hui notre sécurité commune ? C’est dire si la sortie, ces jours-ci, du dernier livre de notre ami Bertrand Badie :  -« Les puissances mondialisées / Repenser la sécurité internationale »-  est bienvenue ! (1)
Ainsi, l’auteur est-il particulièrement convaincant quand il souligne « l’énorme interrogation sur la place du militaire face à des formes nouvelles de conflictualité, d’extraction sociale plus que stratégique, mobilisant la faiblesse plus que la puissance ». Ironisant sur l’ambition affichée de l’opération militaire, d’initiative française, Barkhane -la « sécurisation »- Badie rappelle que « la guerre du Sahel s’alimente dramatiquement d’un manquement grave aux exigences de la sécurité humaine », à commencer par la malnutrition de masse, la quasi-absence de services sociaux, le chômage des jeunes, la désertification et les déplacements forcés, « autant de facteurs mécaniquement exploitables  par les entrepreneurs de violence, les réseaux mafieux ou les autorités communautaires rivales ».
En d’autres termes, attaquons-nous à la cause du mal plutôt que céder au « réflexe dangereux qui consiste à croire qu’il y a une solution militaire à toute réalité insécure ». D’ailleurs, « dorénavant, plus aucune puissance ne gagne les guerres ».
En outre -démontre brillamment Bertrand Badie- , à l’époque de la mondialisation, où les principales menaces ne sont pas le fait d’un « ennemi » ni ne visent spécifiquement tel ou tel territoire, « la sécurité, de nationale, est devenue globale, intimement rattachée à l’idée d’une humanité entière, inquiétée davantage dans son être que dans son appartenance nationale »,  ce qui doit nous faire mesurer le besoin vital d’un multilatéralisme digne de ce nom. Nous en sommes globalement  loin, tant sur le plan sanitaire qu’en ce qui concerne les autres enjeux vitaux, tels l’alimentation, le climat, la biodiversité ou encore les migrations. Pourtant, l’auteur attire notre attention sur le rayonnement planétaire de certaines dynamiques sociales prometteuses, ainsi que sur des initiatives économiques ou diplomatiques de certains États, privilégiant à l’occasion -sous l’effet d’une interdépendance de plus en plus incontournable- la coopération à la concurrence et la solidarité au cavalier-seul. 
Dans ce contexte, très fluctuant, l’auteur esquisse -prudemment- une définition du concept de « puissance mondialisée ».  C’est ainsi qu’il qualifie « un État capable de s’insérer dans la mondialisation de manière optimale, c’est à dire en en retirant le maximum d’avantages individuels tout en créant un ordre global profitable ». Un ordre global profitable (à toutes et à tous) : ce dernier membre de phrase est décisif.

———(1) Bertrand Badie est reconnu comme l’un des meilleurs spécialistes des relations internationales. Son dernier ouvrage est paru chez Odile Jacob.

16 septembre 2021 at 5:51 Laisser un commentaire

 L’UE FACE AU LOBBY DES GAFAM : ENERGICO MA NON TROPPO !


L’Union européenne est régulièrement suspectée d’être par trop sensible aux groupes de pression des firmes multinationales. Elle s’en défend vigoureusement. Elle vient à nouveau de rappeler combien elle s’est montrée « intransigeante dans l’application des normes de transparence les plus strictes ». Mieux : « Nous avons montré l’exemple » plaide-t-elle, en obligeant les lobbyistes des grandes entreprises à s’inscrire, préalablement à toute rencontre, au registre officiel des groupes d’intérêts privés.
Une « obligation » qui sonne bien, mais n’est manifestement pas de nature à gêner les bataillons d’ « influenceurs » mobilisés par les géants du numérique auprès des institutions européennes. L’exécutif européen est sur le défensive sur ce point  après la récente publication des résultats explosifs d’une enquête conjointe de deux organisations indépendantes, connues pour le sérieux de leurs investigations dans ce domaine (2). 
On y apprend notamment que pas moins de 140 lobbyistes  –payés par les GAFAM et une poignée d’autres compagnies pour tenter d’infléchir les projets de décisions menaçant les intérêts de ces groupes du secteur numérique-  sont, jour après jour, reçus par la Commission !  Rien de comparable aux réunions de concertation accordées chichement aux organisations syndicales, aux associations de consommateurs ou aux autres ONG sur les mêmes sujets. Le budget lobbying de chacun de ces mastodontes varie de 3 à 6 millions d’euros par an, à force d’étoffer leur réseau en Europe ! 
Rendons cependant à César ce qui lui appartient : si on observe actuellement un surcroît de mobilisation de cette armée de « consultants » en direction des institutions européennes, c’est que celles-ci sont précisément en train de discuter de deux projets de directives visant à réglementer l’économie numérique en s’attaquant à la soif de domination des géants du secteur, comme à leur laxisme en matière de désinformation ou de gestion des données personnelles (3) . Ce n’est, certes, pas la révolution, loin de là, mais les avocats des GAFAM y voient déjà la menace d’un insupportable dirigisme  ! De quoi briser l’élan des « investisseurs »,  tarir « l’innovation »,  voire mettre en danger les « libertés des consommateurs » ! Aussi aucun effort de leur part n’est-il de trop pour « convaincre » les principaux acteurs européens de ce dossier de se montrer « raisonnables ». 
Et manifestement, il ne manque pas d’oreilles attentives à leurs « conseils ».  Cela vaut pour ( une partie de ) la Commission -qui vient de répéter qu’elle « ne contrôle pas, et ne contrôlera pas, qui demande des réunions ni à quelle fréquence ». Mais cela est tout aussi vrai pour certains gouvernements comme, hélas, pour le Parlement européen lui-même  -dont le principal groupe de droite, le PPE, a même recruté pour l’occasion une « experte » rétribuée par l’industrie technologique…En matière de riposte à la stratégie hégémonique des GAFAM, leur devise pourrait être, pour plagier le monde musical, Energico ma non troppo  ! Voilà un dossier à suivre de près dans les prochains mois pour placer gouvernements et députés européens face à leurs responsabilités.


———(3) Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft.(2)  L’étude de Corporate Europe Observatory  (CEO) et de Lobby Control a été publiée le 31/8/2021(3) Il s’agit du Digital Services Act (DSA) et du Digital Markets Act (DMA)

9 septembre 2021 at 3:03 Laisser un commentaire

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