IL FAUT SAUVER LE TRAITÉ « NEW START »!
Le 5 février dernier expirait le « Nouveau traité de réduction des armes stratégiques » (« New Start »), qui avait été conclu en 2010, entre le Président des Etats-Unis, Barack Obama, et son homologue russe, Dmitri Medvedev. Ce fut le dernier accord de désarmement Est-Ouest. En vertu de cet texte, chacune des deux principales puissances nucléaires s’engageait à limiter à 1550 le nombre d’ogives nucléaires déployées, soit une baisse des deux-tiers par rapport au traité Start initial de 1991 . Les Etats-Unis comme la Russie conservaient, certes, de quoi anéantir plusieurs fois la planète, mais au moins se montraient-ils prêts à contenir leur arsenal respectif et, surtout, à accepter des inspections permettant de vérifier le respect de leur engagement : ce qu’on appelle « des mesures de confiance », essentielles pour créer les conditions d’une sécurité collective.
La guerre lancée par la Russie contre l’Ukraine et la riposte occidentale destinée à défaire l’armée russe, tout comme le retour au pouvoir de Donald Trump, ne pouvaient pas être sans conséquence sur la poursuite de cette coopération. De fait, Moscou, tout en confirmant sa volonté de respecter les limitations d’armements prévues par le traité, au-delà même de 2026, cessa d’autoriser les inspections américaines de ses sites nucléaires et évoqua à plusieurs reprises le spectre d’un recours à une « machine de l’apocalypse ».Trump, de son côté -tout en saluant (mais sans y donner suite !) la proposition russe d’une prolongation d’un an du traité « New Start »- annonça de nouveaux essais nucléaires ainsi que des investissements massifs dans la modernisation de l’arsenal nucléaire des Etats-Unis ou dans le futur programme dit du « Dôme d’or » consistant à placer des armes américaines dans l’espace.
C’est dans ce contexte dangereusement confus, qu’intervint la date fatidique du 5 février sans qu’aucune décision sur « l’après-traité » ne fût annoncée de part et d’autre. « S’il expire, il expire » commenta, désinvolte, Donald Trump .Cette inconnue stratégique éveilla de lourdes inquiétudes. Allait-on assister, après plus d’un demi-siècle de limitation concertée et contrôlée des forces nucléaires des deux principaux détenteurs, à une relance générale de la course aux armements nucléaires ? « Cette dissolution de décennies d’acquis ne pourrait survenir à un pire moment : le risque d’utilisation d’une arme nucléaire est à son plus haut niveau depuis des décennies », avertit le Secrétaire général de l’ONU .
C’est à ce moment crucial -en marge des négociations entre Washington, Moscou et Kiev pour tenter de trouver une issue à la guerre en Ukraine- qu’on a appris que les Etats-Unis et la Russie s’étaient finalement entendus sur le principe d’une prolongation du fameux traité, le temps d’en renégocier un nouveau, « amélioré et modernisé ». Peut-on, pour autant, être assuré que le pire sera évité ? C’est loin d’être acquis, les Etats-Unis exigeant que la Chine réduise également son arsenal nucléaire, Moscou exprimant la même demande pour la France et la Grande-Bretagne -ce que les intéressés refusent à ce stade, soulignant que Washington et Moscou cumulent à eux seuls 90 % des armes nucléaires…
À quand le retour aux mobilisations de masse du type de « Ni Pershing ni SS 20 ! » pour un monde sans armes nucléaires ?
« DU DESPOTISME EN AMÉRIQUE »
On connaît le livre de référence d’Alexis de Tocqueville sur le système politique américain dans la première moitié du 19ème siècle : « De la démocratie en Amérique ». Dans une claire allusion à ce fameux essai, un éminent universitaire new yorkais, Mark Kesselman, qui avait alerté dès 2021 sur « le risque d’un coup d’Etat légal aux Etats-Unis » en cas de réélection de Donald Trump, vient de publier, sous le titre évocateur : « Du despotisme en Amérique », une analyse éclairante de la première année de pouvoir de celui-ci (1).
Cette année, rappelle l’universitaire, est celle du 250ème anniversaire de la Déclaration d’indépendance. Et c’est également celle de « la plus grave crise politique depuis la guerre de Sécession ». Ce qui a rendu possible cette crise est le déplacement progressif du pouvoir du Congrès vers la présidence. Certes, précise-t-il, « la dérive présidentielle n’a pas commencé avec Trump », même si ce dernier l’a poussée beaucoup plus loin que ses prédécesseurs, « en remplaçant la séparation et la division du pouvoir prévues par la Constitution par l’intégration des pouvoirs sous son contrôle ». Il y est parvenu en nommant « des flagorneurs » obéissants aux postes exécutifs de haut niveau, en prenant le contrôle des deux chambres (fût-ce avec une faible majorité), en devenant « le leader incontesté d’un puissant parti politique » contrôlant la majorité des gouvernements des Etats et en fixant comme seules limites à son pouvoir -selon ses propres dires- « Ma propre moralité, mon propre esprit : c’est la seule chose qui peut m’arrêter ». Il bénéficie en outre d’une « super-majorité de juges ultra-réactionnaires nommés par lui-même et d’autres présidents républicains » à la Cour suprême.
Profitant d’une « résistance timide et inefficace » des dirigeants du Parti démocrate, « à quelques exceptions près », Trump a « exploité les ambiguïtés, les contradictions et les silences de cette Constitution ». C’est ainsi qu’il a « fabriqué des crises imaginaires » ( les Etats-Unis « envahis » par les migrants ) pour organiser les raids de l’ICE, invoqué une « guerre contre les cartels de la drogue » pour s’attribuer des pouvoirs d’urgence, déterré une « loi sur l’insurrection » de 1807 pour justifier l’éventuel déploiement de troupes fédérales afin de réprimer les manifestations populaires ou encore prétexté de pseudo-« urgences économiques internationales » pour retirer au Congrès à son profit le pouvoir de réglementer les droits de douane…
Fort heureusement, conclut Kesselman, « l’opposition s’est récemment amplifiée à mesure que les Américains constatent et subissent les dommages catastrophiques causés par ses actions ». Il invite cependant ses compatriotes à ne pas sous-estimer la détermination de Trump à violer les procédures légales qui menacent son maintien au pouvoir.
« Invasion » du pays par les migrants, « dérive présidentielle », « flagorneurs obéissants », « leader incontesté d’un puissant parti politique », « ambiguïtés, contradictions et silences de la Constitution », « résistance timide et inefficace »…: Puissent les Françaises et les Français attachés à la démocratie réfléchir à temps -dans les conditions propres à notre pays et à l’Europe- à cette terrible expérience pour prévenir toute variante du « despotisme américain » sous nos cieux !
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(1) Mark Kesselman, professeur émérite de science politique à l’Université Columbia de New York ( Telos, 28/1/2026)
AUX CÔTÉS DU PEUPLE KURDE !
Sous ce même titre, j’écrivais dans « l’Humanité-Dimanche » du 5 octobre 2014: « Kobané », un nom à graver dans notre mémoire ! Jour après jour, des nouvelles de plus en plus alarmantes nous arrivent de cette ville kurde de Syrie, assiégée depuis deux semaines par les djihadistes surarmés de « l’Etat islamique » (E.I.) À l’heure où ces lignes sont écrites, le pire est possible à tout moment (…) Le pouvoir d’Ankara porte une lourde responsabilité dans le basculement du rapport de force en faveur des djihadistes syriens (…) Bravant cette flagrante disproportion des moyens militaires, les combattantes et les combattants du Parti de l’Union démocratique de Syrie et de ses Unités de protection du peuple de Rojava mènent une résistance qui force l’admiration ».
On s’en souvient : le peuple en armes de Kobané infligera, quelques mois plus tard, à Daesh sa première défaite. 12 ans plus tard, cette ville héroïque est à nouveau assiégée. Et, parmi les agresseurs, nombreux sont encore des islamistes, qu’ils aient été intégrés dans la nouvelle armée syrienne par le président intérimaire du pays, Ahmed Al Charaa -ex.fondateur du Front al-Nosra, de sinistre mémoire- ou qu’ils relèvent des milices extrémistes parrainées par la Turquie d’Erdogan.
Pour qui se souvient de la part décisive prise dans la défaite de Daesh par les forces kurdes, le lâchage qu’elles subissent à présent est non seulement indigne mais irresponsable. Il est indigne, notamment de la part des Etats-Unis, prêts à sacrifier leurs alliés incontournables d’hier sur l’autel de deux objectifs tactiques de Trump : d’abord, consolider son ferme soutien au nouveau maître de la Syrie, quelles que soient son lourd passé et ses dérives répétées; ensuite, poursuivre l’opération séduction envers Erdogan. L’isolement des Kurdes syriens est, en outre, irresponsable du point de vue de la sécurité internationale. N’oublions pas que de nombreux criminels liés à l’ « État islamique » sont détenus sous la surveillance des forces kurdes. Or, dans plusieurs villes de Syrie dont les Kurdes, pourchassés, ont dû se retirer, des prisons ont été ouvertes…
En tout état de cause, chacune et chacun doit se rendre compte de l’objectif du pouvoir de Damas et de ceux qui le soutiennent dans ces basses œuvres. Après s’être attaqué avec une violence inouïe aux minorités alaouite et druze, puis aux Kurdes dans les villes où ils sont minoritaires, il s’en prend à présent à la région majoritairement kurde. Il veut y mettre fin par la force à une expérience politique unique mise en œuvre depuis plus de dix ans dans le contexte effroyable que l’on sait : l’administration autonome du Rojava, à l’opposé de l’hyper-centralisation autoritaire voulue par l’actuel régime syrien, comme naguère par Assad. Sans équivalent dans tout le Moyen-Orient , le « contrat social » en vigueur dans le Rojava est notamment fondé sur la stricte égalité entre les hommes et les femmes, tout comme sur le respect et l’égalité des droits de toutes les communautés. Des chercheurs français notaient à ce propos : « À la faveur de l’affaiblissement du régime de Bachar Al Assad, face aux assauts des forces armées turques, des hommes et des femmes de différentes ethnies, cultures, religions, portent haut ce projet égalitaire, démocratique et écologique » »(1).
Pour toutes ces raisons, la place des forces de progrès est aujourd’hui aux côtés du peuple kurde.
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(1) « Le Rojava démocratique et le droit » (ctad – CNRS, 2024)




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