IRAN : « L’IMPUISSANCE DE LA PUISSANCE »
L’aventure guerrière américano-israélienne contre l’Iran tourne au désastre. La responsabilité de ceux qui ont mis le feu aux poudres est écrasante. Oui, le caractère dictatorial, obscurantiste et criminel du régime de Téhéran est indiscutable. Oui, il faut saisir toute occasion permettant d’aider réellement son peuple martyr à ouvrir la voie vers sa libération. Mais -outre que celle-ci ne s’importe pas à coup de bombes-, la libération des Iraniens n’est pas et n’a jamais été le but de ceux qui ont déclenché cette guerre. Rien n’est plus étranger à Donald Trump que la promotion de la démocratie ; rien n’est plus éloigné des objectifs de Benjamin Netanyahu que la défense des droits humains ! Au mépris du droit international et de l’esprit de responsabilité le plus élémentaire, ils ont provoqué le fol engrenage qui génère jour après jour des développements de plus plus dramatiques, au point de devenir incontrôlables. Leur « stratégie » ? : le mensonge, un mélange d’arrogance et d’ignorance, une foi aveugle dans leur « puissance ».
Le mensonge tout d’abord. Le locataire de la Maison-Blanche a justifié l’attaque contre l’Iran par le fait que le régime était sur le point d’ avoir la bombe nucléaire : « faux ! » ont répondu tous les experts ! Robert Malley , ancien conseiller du Président Clinton pour le Moyen-Orient, ironisera même en rappelant que « cela fait 20 ans qu’on nous dit que la bombe atomique, on y est à une semaine près ! » Quant au Premier ministre israélien, il a présenté l’Iran comme « une menace existentielle » pour l’Etat hébreu. « Faux ! » a rétorqué Gérard Araud, ancien ambassadeur français à Tel-Aviv : Israël est aujourd’hui « la superpuissance militaire dans la région ». Le seul aspect existentiel, c’était l’arme nucléaire : « question qui avait été réglée par l’accord international de 2015 », appliqué sous le contrôle de l’AIEA (1)…jusqu’à ce que Trump le déchire en 2018 !
L’arrogance et l’ignorance, ensuite. « Nous avons une petite excursion en ce moment pour détruire le mal » fanfaronnait Trump, le 9 mars dernier, avant d’exiger de Téhéran une « capitulation sans condition », sans quoi « la mort, le feu et la fureur s’abattront sur eux, rendant pratiquement impossible la reconstruction de l’Iran comme nation » (!) Pas en reste sur son parrain, Netanyahu se félicitait peu après, sur le même mode, de ce que l’Iran était « en train d’être décimé »…De fait, de plus en plus d’infrastructures civiles -écoles, centres médicaux, immeubles résidentiels, réserves de médicaments…- sont bombardées, la population subissant en outre le nuage toxique produit par la destruction des installations d’ hydrocarbures. Aux morts et aux blessés par milliers s’ajoute la destruction de joyaux du patrimoine perse. Est-ce ainsi que le milliardaire inculte et grossier de Mar a Lago et son allié, criminel de guerre présumé, tant à Gaza qu’au Liban, pensent « libérer » les Iraniens ? Mesurent-ils qu’ils ont affaire à un pays à l’histoire deux fois millénaire, à un peuple cultivé, largement opposé au régime, mais profondément attaché à la nation, qui forme chaque année pratiquement autant d’ingénieurs que les Etats-Unis et plus que la France et l’Allemagne réunies ?
Le culte débile de la « puissance », enfin. « La puissance détruit, terrorise, coûte, mais ne construit plus », c’est « l’impuissance de la puissance », avertit de longue date Bertrand Badie, éminent spécialiste des relations internationales. C’est cet aveuglement dévastateur qui a poussé Trump à quitter unilatéralement la table des négociations, le 28 février dernier, pour céder à l’obsession maléfique de son protégé israélien. La seule alternative au désastre est d’y revenir au plus vite.
(1) Agence internationale de l’énergie atomique
NE LAISSONS PAS BRULER LA CHARTE DES NATIONS UNIES !
« L’Europe ne peut plus être la gardienne de l’ancien ordre mondial, qui a vécu et ne reviendra pas ». L’autrice de cette formule dangereusement ambiguë n’est autre que la présidente de la Commission européenne, devant tous les ambassadeurs de l’UE dans le monde, réunis à Bruxelles le 9 mars dernier ! Ursula von der Leyen, pauvre en convictions mais riche en opportunisme politique, estimait sans doute que, le trumpisme ayant le vent en poupe en Occident, c’est le moment de prendre la tête de sa variante européenne. Elle, qui ne jurait (légitimement) que par le respect du droit international lors de chacune des 20 annonces de nouvelles sanctions contre la Russie, prétend enterrer, à propos de la guerre américano-israélienne au Moyen-Orient, ce qui constitue la matrice des règles en vigueur depuis 80 ans : la Charte des Nations unies.
Rappelons que celle-ci interdit à tous les États, « dans leurs relations internationales, de recourir à la menace ou à l’emploi de la force, soit contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de tout État, soit de tout autre manière incompatible avec les buts des Nations unies » (article 2, paragraphe 4) sauf en cas de légitime défense. La « guerre préventive » invoquée par Washington et Tel Aviv n’est donc rien d’autre qu’une agression. Il appartient à tout responsable politique européen de le souligner en toute clarté, sauf à laisser le terrain libre aux visées dévastatrices d’un Trump, résumées dans sa réponse à des journalistes du New York Times qui lui demandaient s’il voyait des freins à son pouvoir sur la scène internationale : « Ma propre moralité, mon propre esprit, c’est la seule chose qui peut m’arrêter -asséna le locataire de la Maison Blanche- Je n’ai pas besoin du droit international ». Faut-il prendre acte de cet unilatéralisme désinvolte et toxique ou, au contraire, sonner l’alarme et engager une offensive politique pour le respect de l’ordre juridique et démocratique international, gage de notre sécurité commune et d’une paix durable ? Poser la question, c’est y répondre.
Il est encourageant de constater que le pas de clerc de la présidente de la Commission lui a valu une volée de bois vert, preuve qu’il reste, dans les opinions publiques européennes, un attachement au droit international suffisamment fort pour que nombre d’élus ou de dirigeants politiques, spontanément peu enclins à résister au trumpisme triomphant, se soient sentis obligés de réagir à la sortie irresponsable de Madame Von der Leyen. Elle, qui avait humilié l’Europe en capitulant en rase campagne face aux taxes douanières de Trump, puis tenu à se faire représenter à l’inauguration du grotesque « Conseil de la paix » du milliardaire, avant d’applaudir aux bombardements sur Téhéran et d’appeler à un « changement de régime » par la force, en oubliant les leçons des aventures néoconservatrices en Irak ou en Libye, a dû faire face à un tollé de protestations, tant de nombreux parlementaires européens que du Président du Conseil européen en personne, le socialiste portugais, Antonio Costa, pour qui « la liberté et les droits de l’homme ne peuvent être obtenus à coup de bombes » et « l’unilatéralisme ne peut en aucun cas être la voie à suivre ».
Il faut, à partir de là, engager sur le fond, une authentique contre-offensive politique. Nous ne laisserons banaliser ni le coup de force de Caracas, ni l’asphyxie de Cuba, ni les menaces sur le Groenland ! Tolérer de fait le génocide à Gaza, la tentative de ré-annexion de la Cisjordanie, la sauvagerie en cours au Liban et la guerre à fragmentation au Moyen-Orient serait un affront à toute l’humanité. Ne laissons pas bruler la Charte des Nations unies !
CESSEZ-LE-FEU ! EUROPE, RÉVEILLE-TOI !
Comme on pouvait le craindre, l’engrenage de la guerre américano-israélienne contre l’Iran franchit, jour après jour, de nouvelles « lignes rouges ». Le cycle infernal des agressions et des représailles, de l’humiliation et de la vengeance, est engagé. L’embrasement régional tant redouté est désormais une réalité. Le risque est à présent celui de l’enlisement, avec la tragédie qui s’ en suivrait immanquablement pour les populations. Comme hier en Irak, en Lybie ou en Afghanistan, cette guerre n’apportera pas la démocratie mais le chaos. Seule une action résolue et responsable des principaux dirigeants de la planète, dans le cadre des Nations unies, en faveur d’un cessez-le-feu, rendrait envisageable le retour à la diplomatie, seule à même d’enrayer la course à l’abîme. Mais l’esprit de responsabilité et le courage politique s’effacent, dans les chancelleries européennes, devant le suivisme à l’égard d’un Président des Etats-Unis sans foi ni loi, grisé par les « succès » illusoires de sa « belle armada » et l’inertie, sinon la complaisance, envers un chef de gouvernement israélien d’extrême-droite, criminel de guerre présumé, prêt au pire.
Il est consternant de devoir constater que le Premier ministre espagnol, Pedro Sanchez, fut le seul dirigeant de l’Union européenne à réagir d’emblée, en toute clarté, à cette nouvelle et hyper-dangereuse aventure militaire « préventive » -donc d’autant plus illégale- contre l’Iran, dont tout le monde savait pourtant qu’elle déclencherait une réaction en chaîne aux conséquences potentiellement dévastatrices.
À l’inverse de celle du dirigeant espagnol, l’attitude plus qu’ambiguë d’Emmanuel Macron face à ce conflit ternira aussi sûrement son bilan international que le NON de Jacques Chirac à la guerre d’Irak en 2003 avait rehaussé le sien. En ordonnant un déploiement militaire spectaculaire dans la région et la participation, fût-elle proclamée « défensive », de la France aux opérations aériennes contre l’Iran nous implique de fait dans une guerre qui n’est pas la nôtre ! Beaucoup d’entre nous ont sans doute découvert à cette occasion que la France avait conclu des accords de défense avec les Émirats arabes unis -« l’un des pays les plus répressifs et les plus prêts à s’ingérer dans les affaires intérieures des autres pays du Moyen-Orient »(1)- et qu’elle y possède 3 bases militaires !
Et que dire du pitoyable Chancelier allemand ! « Il a offert un spectacle attristant dans le bureau du Président Trump : c’était un petit garçon qui écoutait des rodomontades en tous sens, sans aucune capacité de réaction », selon un de ses propres amis politiques (2). Il expliquera refuser de donner des « leçons » à Trump sur le droit international, sa seule préoccupation étant d’ « éviter de nouveaux flux de réfugiés » ! Pas étonnant, dans ce contexte, que Trump se soit accordé, dans la conduite de sa guerre, la « note de 15 sur 10 » …
Encouragé par le soutien sans limite de la Maison Blanche et l’impunité garantie des Européens, Netanyahou sème, en outre, la mort et la désolation au Liban. Là encore, on est stupéfait de la mollesse des réactions européennes à cette nouvelle offensive israélienne, malgré son bilan civil insoutenable.
Mesurent-ils seulement quel monde nous prépare ce renoncement de fait au droit international et aux principes si essentiels de la Charte des Nations unies ! Résolument Non à la soumission aux tenants de la loi du plus fort, dominateurs sans scrupules et fiers de l’être ! Cessez-le-feu ! Europe : réveille-toi !
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(1) Daraj – Courrier international (10/2/2025)
(2) Jean-Louis Bourlanges , ancien président de la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale.




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