L’OCCIDENT N’EST PAS LE MONDE

Il n’est pas si fréquent qu’un expert reconnu en matière de politique internationale ose défendre des thèses qui vont à contre-courant des idées reçues sur des questions de fond qui nous tiennent à cœur. Je ne résisterai donc pas au plaisir de saluer la sortie du dernier ouvrage de Pascal Boniface, le très médiatique directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) : « Requiem pour le monde occidental » (1)

Un premier thème qui me semble traité avec perspicacité est le grand gâchis qu’a représenté, au début des années 90, la gestion irresponsable de « l’après-chute » du mur de Berlin. Ce qui aurait pu conduire à un grand pas vers un authentique multilatéralisme se traduisit, au contraire, par un basculement dans un unilatéralisme forcené. L’auteur rappelle à bon escient une citation d’anthologie du Président Bush (père), extraite de son « Discours sur l’état de l’Union » de janvier 1992 : « Grâce à Dieu, l’Amérique a gagné la guerre froide. Un monde jadis divisé en deux camps armés reconnaît aujourd’hui la supériorité d’une seule puissance : les Etats-Unis. » Ses alliés partagèrent , quant au fond, cette vision archi-dominatrice d’un « Occident » triomphant. Six mois plus tôt, ils refusèrent l’aide financière demandée par Gorbatchev, avant de violer un engagement, certes oral mais catégorique, pris devant le Président soviétique, de ne pas élargir l’OTAN vers l’Est. Cette décision stratégique fut critiquée par des personnages comptant pourtant parmi les Américains les plus durs vis-à-vis de l’URSS -George Kennan, Robert Gates…- tant elle annonçait, en retour, la rançon de l’humiliation : un dangereux regain des tensions entre la Russie et le monde occidental. L’Union européenne ne fut pas en reste dans cette politique provocatrice à l’égard des « vaincus » de la guerre froide : le « partenariat oriental » institué en 2009 sur l’insistance de la Pologne, entre les « 28 » et six ex-Républiques soviétiques, dont l’Ukraine et la Géorgie, sommées de « choisir » entre Moscou et Bruxelles, fonctionna comme une machine à susciter des conflits dans cette zone ultra-sensible.

Un autre sujet traité avec lucidité et courage dans ce livre est le rôle funeste qu’a joué -et que joue- l’OTAN , au nom de la défense de l’Occident, contre la sécurité collective, notamment en Europe. Alors que la logique aurait dû conduire à sa dissolution -après celle du « Pacte de Varsovie »- , cette alliance militaire a été sans cesse renforcée et élargie, y compris « hors zone » (européenne). Et c’est en son nom que les dirigeants européens balayèrent en 2008 le projet de « traité paneuropéen de sécurité » présenté par l’ex-Président russe, Medvedev.

Enfin, une mention spéciale est à faire à propos des passages de cet essai sur les « valeurs occidentales » et la propension des idéologues « occidentalistes » à prendre une partie du monde -en déclin- pour « la communauté internationale » et ses préceptes pour des principes universels. Cerise -amère- sur le gâteau : Trump a beau traiter désormais l’Union européenne d’ « ennemie » , le Président du Conseil des « 28 », Donald Tusk nous assure toujours avec la foi du charbonnier que « l’Amérique n’a pas ni n’aura jamais un meilleur allié que l’Europe aujourd’hui » ! De l’air ! L’Occident n’est pas le monde!

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(1) Éditions Eyrolles, 2019

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17 janvier 2019 at 12:10 Laisser un commentaire

LA FAUTE À L’ « EUROPE » OU A L’ ÉTAT ? : L’EXEMPLE DE L’HYDROÉLECTRICITÉ

La France va-t-elle ouvrir les concessions des barrages hydroélectriques à la concurrence ? Cette menace plane depuis des années sur l’avenir d’un secteur stratégique de notre économie. Et elle est à prendre très au sérieux. Mieux vaut donc savoir d’où vient exactement cette menace afin de voir comment agir pour la conjurer. Rappelons les explications généralement fournies à ce propos : « l’Europe » exige cette ouverture à la concurrence; la France a promis d’obtempérer à ses injonctions mais a tardé à s’exécuter ; « Bruxelles » lui a donc adressé, en 2015, une « mise en demeure ». Désormais, il ne resterait à Édouard  Philippe qu’à s’incliner au plus vite. D’ailleurs, c’est ce qu’il a laissé entendre l’an dernier.

Comme toujours, il y a, dans cette version simplifiée des faits, une part de vérité. Mais une part seulement. Certains s’en contentent, comme ce responsable de la France insoumise : « La Commission tente depuis une dizaine d’années de privatiser les barrages français. En 2015, elle a mis en demeure le gouvernement d’agir. En janvier 2018, le gouvernement d’Emmanuel Macron s’engage à répondre à ses attentes. » (1) C’est si confortable que chaque chose soit à la place qu’on lui a assignée ! L’Europe nous ligote, il faut donc lui « désobéir » ou en « sortir ». Pourtant, quand on se donne la peine d’écouter ce qu’en disent les premiers concernés, on apprend à affiner son jugement, et, partant, la stratégie à mettre en œuvre . C’est ainsi que l’animateur du collectif hydraulique de la CGT, Dominique Pani, apporte cette précision de taille : « En tant que syndicat, nous sommes allés rencontrer la Commissaire européenne, qui nous a expliqué qu’elle avait rappelé la France à ses propres engagements mais que CETTE MISE EN CONCURRENCE N’AVAIT RIEN D’OBLIGATOIRE. Si l’énergie était une prérogative européenne, les nombreuses fonctions réalisées par une centrale hydraulique, notamment dans la gestion des eaux, font qu’elle peut être rattachée aux « services d’intérêt général » qui ne sont pas soumis à la concurrence. » (2) C’est donc Paris qui, dans le cadre d’un inavouable « donnant-donnant », avait bradé, en son temps,  un patrimoine public essentiel,  à une Commission qui, en l’occurrence, n’en demandait pas tant !

Souligner cela n’enlève naturellement rien à l’exigence de contrer en permanence tous les vecteurs de l’Europe libérale, Commission en tête ! Mais à ne se laisser obnubiler que par elle, on en arrive trop souvent à sous-estimer gravement la part de responsabilité directe d’un État comme le nôtre dans la gestion de l’actuelle UE. En l’occurence, c’est, au nom-même des règles rappelées par la Commissaire au syndicaliste, qu’il nous faut arrêter le bras des bradeurs bien français d’un bien public comme nos centrales hydrauliques, qui, rappelons-le, représentent 61 % de la production d’électricité d’origine renouvelable en France -qu’elles sont, en outre, seules à pouvoir réguler en fonction des besoins- sans parler de l’utilisation des réservoirs d’eau qui leur sont associés pour l’agriculture, l’industrie ou l’alimentation des populations en eau potable. Une expérience qui doit faire réfléchir.

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(1) Gabriel Amard (Gabrielamard.eu-4/9/2018)
(2) Entretien avec Angélique Schaller (La Marseillaise 8/4/2018)

11 janvier 2019 at 1:13 Laisser un commentaire

ENVERS LES KURDES , A NOUVEAU, UN DEVOIR DE SOLIDARITÉ !

Existe-t-il attitude plus lâche que celle de Donald Trump , qui vient de livrer les combattants et combattantes kurdes des YPG et YPJ du nord de la Syrie à leur ennemi mortel : Erdogan ?

Rappelons que ces militants et militantes constituent le noyau décisif des « forces démocratiques syriennes »,  une coalition militaire créée en octobre 2015 pour chasser le groupe « Etat islamique » (Daesh) de la zone. Unanimement admirés pour leur courage et leur efficacité à libérer ces territoires des troupes de Daesh -on se souvient de leur victoire héroïque contre « l’Etat islamique » à Kobané en 2014 !- , ces hommes et ces femmes ont été, depuis plus de trois ans, soutenus par la coalition internationale menée par les Etats-Unis, notamment sous la forme d’un indispensable appui aérien ainsi que de livraisons d’armes.

Depuis le début, Erdogan s’insurge auprès de Washington contre ce soutien. Sa priorité n’est, en effet, non la défaite des djihadistes -parmi lesquels il compte nombre d’alliés- mais celle des Kurdes de Syrie . Leur crime ? Avoir conquis une certaine autonomie ainsi qu’un réel prestige international, dont il craint l’effet contagieux sur leurs frères de Turquie. Déjà, en mars dernier, bravant Trump lui-même, -qui envisageait alors d’installer dans le nord de la Syrie une « force de sécurité » de 30 000 combattants, essentiellement kurdes, pour empêcher le retour de Daesh- Erdogan avait lancé ses troupes contre les Kurdes de Syrie à Afrin. A présent, il veut aller plus loin, en pénétrant dans la ville syrienne de Manbij (100 000 habitants) pour y affronter les combattants kurdes, et détruire leurs institutions originales patiemment mises en place ces dernières années. Mais cette fois, c’est le Président américain qui lui ouvre la voie en annonçant -contre l’avis de tous ses propres responsables- le retrait précipité de ses forces et équipements militaires. Autrement dit, en plaçant désormais ses anciens alliés kurdes entre la marteau de l’armée turque (secondée par ses milices supplétives syriennes) et l’enclume des troupes de Bachar el-Assad.

Quels peuvent bien être les termes du « deal » ignoble passé entre le milliardaire fantasque et sans scrupule de la Maison-Blanche et le dictateur nationaliste d’Ankara pour conduire le premier à faire ce cadeau cynique au second ? Qu’a donc pu obtenir Trump de la part d’Erdogan, en échange de cet incroyable camouflet infligé par le Président américain à tous les siens et au risque  inouï qu’il fait ainsi courir au monde : celui d’un nouveau chaos propre à revivifier ce qu’il reste du groupe « Etat islamique » dans la région , voire à offrir aux djihadistes étrangers aujourd’hui retenus prisonniers par les Kurdes une chance de pouvoir se libérer et de retourner en Europe ? Il semble que la Turquie ait, en retour, accepté de revenir sur le crime de lès-OTAN qu’elle s’apprêtait à commettre en achetant à la Russie son nouveau système de défense antimissile S-400, jugé incompatible avec la sécurité d’armes de fabrication américaine utilisées par l’armée turque, notamment les avions de combat F-35…La sécurité des Etats-Unis contre celle de ses « alliés » ? Quelles conclusions vont en tirer les dirigeants concernés, en France et en Europe ? Pour nous, aucune hésitation possible : nous avons collectivement envers les Kurdes un devoir de solidarité .

4 janvier 2019 at 10:33 1 commentaire

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