SOLIDARITÉ DES LUTTES : L’EUROPE QU’ON AIME
« Facciamo come in Francia ! » : du Turin à Bologne et de Rome à Naples, l’appel des jeunes Italiens à « faire comme les Français » a présidé au lancement des mobilisations dans les lycées et les facultés de la péninsule pour la rénovation du système éducatif et la défense des droits sociaux en général face au pouvoir réactionnaire de Meloni. Voilà qui rappelle les plus belles heures de la solidarité des luttes en Europe et laisse à nouveau espérer des succès communs. Retour sur quelques expériences emblématiques.
L’histoire a ainsi retenu le « Wir lernen Französich ! » (Nous apprenons le Français) lancé par les travailleurs de la métallurgie du Land allemand du Bade-Wurtenberg, au lendemain de la grève victorieuse des mineurs français en 1963. A la demande syndicale d’une augmentation des salaires de 8% appuyée par une grève massive, le patronat d’outre-Rhin avait répondu par le « lock-out » de 350 000 salariés du Land. Face à ce chantage d’une brutalité inédite, les syndicalistes allemands avaient annoncé qu’ils s’inspireraient désormais des méthodes « à la française » -sous-entendu: des luttes dures si nécessaire. Celles-ci aboutirent finalement à un compromis plus qu’honorable. Trois décennies plus tard, le puissant syndicat IG Metall reprendra le même slogan -en référence à l’emblématique mouvement social français de 1995- lors des grandes manifestations et des grèves massives des métallurgistes allemands en 1996 contre le Chancelier Helmut Kohl, qui s’apprêtait à remettre en cause une conquête majeure, arrachée de haute lutte 40 ans plus tôt : le maintien du salaire intégral en cas de maladie. Et, une fois encore, la lutte « à la française » conduisit les métallurgistes allemands à un succès mémorable.
Aujourd’hui à nouveau, les luttes sociales se développent dans toute l’Europe et s’encouragent mutuellement. Ce n’est pas un hasard si celles-ci se multiplient tous azimuts et, pour l’essentiel, sur les mêmes revendications : les moyens de vivre dignement; des services publics à la hauteur de leurs missions, en particulier dans les domaines de la santé et de l’éducation scolaire et universitaire; des loyers abordables pour des logements décents; et, d’une façon générale, le droit de vivre pleinement en démocratie ! Sur cette base, un mouvement social européen se développe sous nos yeux.
Nous en avons eu une belle illustration lors du rassemblement intersyndical du 20 octobre dernier devant le Parlement européen (contre le projet diabolique d’un « 28ème régime », potentielle machine à dumping social) : des travailleuses et travailleurs venus de Belgique, de Luxembourg, d’Espagne ou d’Italie, mais aussi de Lituanie et même de Géorgie, unis autour des mêmes objectifs dans cette ambiance chaleureuse et fraternelle, propre aux grands moments de lutte. C’est l’Europe que l’on aime : celle de l’action solidaire, par-delà les frontières, pour la promotion des capacités humaines, sans exclusion ni discrimination -ce poison que l’extrême-droite entend institutionnaliser dans chaque pays où elle sévit. Partout, au cœur des mobilisations, on retrouve la jeunesse, décidée à agir pour assurer à toutes les générations une place digne dans la société et ouvrir la perspective d’un monde juste, responsable et en paix. Voilà qui nous change du climat politique crépusculaire qui sévit autour d’Emmanuel Macron et du gouvernement ! On cherchait depuis si longtemps, au milieu des décombres d’un système finissant, une source d’espoir. La voilà.
LA CPI EN DANGER : « L’HISTOIRE JUGERA CE MOMENT »
L’hostilité des Etats-Unis au Tribunal pénal international (CPI) ne date pas d’hier. Contrairement aux 125 Etats membres de la CPI, ils n’ont pas ratifié le traité fondateur de celle-ci, en vigueur depuis 2002. Jamais, pourtant, Washington n’avait engagé contre elle une offensive aussi agressive, ouvertement destinée à la « démanteler brique par brique », pour reprendre les termes du Chef de la « diplomatie » de l’administration Trump, Marco Rubio. « Nous sommes l’Amérique » rappelle celui en qui bien des dirigeants européens voulaient voir un modéré. « Nous n’avons pas l’intention de troquer (notre indépendance) contre le joug d’une caste sacerdotale auto-proclamée du « droit international » » (1)
Tant que la CPI enquêtait principalement sur des crimes de guerre commis par des dirigeants de pays du Sud, il suffisait de la mettre en garde contre toute tentative de se mêler des affaires de « l’Amérique ». Les choses ont commencé à changer lorsque la procureure générale de la CPI, -« originaire de la Gambie », précise Rubio, pour enfoncer le clou de l’illégitimité de cette « ingérence »- s’est permis d’ouvrir une enquête sur des crimes de guerre « commis par des membres des forces armées des Etats-Unis » en Afghanistan. « C’est une menace directe pour notre souveraineté ! » s’insurge le Secrétaire d’Etat. Ou bien quand la CPI -à l’unanimité- a délivré des mandats d’arrêt contre des alliés aussi privilégiés de Washington que le Premier ministre israélien et son ex-ministre de la défense. Inacceptable pour Washington -qui exige l’annulation de ces mesures- parce qu’Israël ne reconnaît pas la Cour. C’est oublier que la raison juridique ne reconnaît pas l’idéologie coloniale : les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité en question ont été commis en Palestine. Or, l’Etat de Palestine a adhéré au traité fondateur de la CPI, auprès du Secrétaire général de l’ONU, en 2015.
Après avoir personnellement placé sous sanctions la Présidente de la Cour, le premier substitut de son procureur et la moitié des juges de la CPI, en mai dernier, l’administration Trump vient donc -le jour même de l’attribution du Prix Nobel de la paix à l’ancienne magistrate de la CPI, la Sud-africaine Navi Pillay…- de menacer d’inscrire toute la CPI sur la « Liste noire » du Trésor américain. Autrement dit, de « couper ses ressources » et de « paralyser ses capacités à agir contre nous » (Marco Rubio). En lançant un ultimatum à ses « alliés », en particulier européens -un délai de six mois pour « contenir l’action » de ce « tribunal voyou »- Washington a mis l’Europe au pied du mur : « Ceux qui bénéficient de la sécurité américaine ne doivent pas rester les bras croisés quand ceux qui assurent cette sécurité sont pris pour cibles » a même lancé Rubio, qui sait l’impact de ce type de chantage sur une bonne partie des dirigeants européens. Assumeront-ils leur attachement proclamé à l’état de droit jusqu’à recourir au « règlement de blocage européen » interdisant aux entreprises de l’UE d’obéir aux injonctions extraterritoriales des Etats-Unis ? Se résoudront-ils, au contraire, à un « compromis diplomatique », quitte à signer, de fait, une capitulation du droit devant la force ? Comme l’a fort justement souligné la CPI : « L’histoire jugera ce moment ».
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(1) Marco Rubio : « Pourquoi nous démantèlerons la CPI » (14/7/2026)
UNE MENACE A CONJURER : UN « DELAWARE EUROPÉEN » !
Le 19 octobre prochain, le Parlement européen se prononcera (en commission des affaires juridiques) sur un projet très controversé appelé « 28 ème régime ». Il s’agit d’offrir à tout « investisseur » la possibilité de créer sa « start up » en 48 heures, pour 100 euros, sans autre capital requis, en s’inscrivant en ligne sur un registre européen unique, et de bénéficier dès lors de règles standardisées dans les 27 pays de l’Union européenne. L’objectif est, en quelque sorte, de créer un « 28ème État » virtuel , avec son propre régime juridique, d’où son appellation. Plusieurs années de « lobbying » du monde des entreprises sur les dirigeants européens ont conduit la Commission européenne à publier un projet de règlement en mars dernier (1) La décision finale appartient à présent au Parlement européen et au 27 gouvernements .
Ce projet suscite autant l’enthousiasme des milieux d’affaires que l’inquiétude des organisations syndicales. Les premiers y voient les prémices d’un « Delaware européen »: rappelons que le Delaware est un petit État des Etats-Unis, mais où sont inscrites la majorité des entreprises du pays, cotées en bourse, tant son régime est attrayant pour leurs managers et leurs actionnaires (« optimisation fiscale »-record; droit des sociétés ultra-flexible; tribunal spécial tourné vers le droit des affaires…). Même si le projet européen n’en est pas encore là, le simple fait qu’il en prend le chemin galvanise le monde des affaires, pour qui, avec ce projet, « une révolution silencieuse est en cours » : « L’Europe commence à parler le langage des entrepreneurs »(2) . Ajoutons que le commissaire européen chargé de ce dossier n’est autre que l’ancien ministre des finances de l’Irlande, pays européen le plus apprécié des « investisseurs » pour son attractivité fiscale et autre…
Rien d’étonnant que les organisations de travailleurs soient vent debout contre ce projet de règlement européen ! Ainsi, la Confédération européenne des syndicats (CES) souligne-elle « les dangers substantiels (…) liés à la création d’un régime d’entreprise parallèle à l’échelle de l’UE, en particulier lorsqu’il pourrait être utilisé par des employeurs sans scrupules pour saper les systèmes nationaux de droit du travail, les négociations collectives et les cadres de représentation des travailleurs au niveau du conseil d’administration » (3). La présidente de la Commission européenne a beau assurer que « les droits des travailleurs seront pleinement protégés », la CES lui rétorque que ces promesses de protection ne figurent pas dans le texte du règlement !
La parole est maintenant aux parlementaires européens : si le groupe de « La Gauche » s’oppose clairement à ce texte en raison, notamment, des risques de dumping social et fiscal qu’il entraîne, les groupes socialistes, Verts, « macroniste » et autre droite tentent de trouver entre eux un compromis majoritaire, le RN votant contre sur une base essentiellement souverainiste. Si, ce 19 octobre, le texte, une fois amendé, est adopté en commission parlementaire, un vote en séance plénière du Parlement européen aura lieu en novembre, puis se déroulera la négociation entre les députés européens et les gouvernements de l’UE. C’est dire combien la vigilance et les actions sont de mise à tous les nivaux jusqu’à la décision finale, attendue pour la fin de l’année.
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(1) Voir Humanité, 18/3/2026
(2) Hervé de Kervasdoué, avocat d’affaires très en vue (in Les Échos, 14/4/2026)
(3) 20/1/2026




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