Posts filed under ‘Franciswurtz.net’
L’EUROPE ET LE PARIA ARGENTIN
La campagne électorale a fait passer au second plan de l’actualité des événements non seulement importants en eux-mêmes mais à méditer dans notre propre intérêt. Il en va ainsi de la décision annoncée il y a peu par la présidente argentine, Cristina Kirchner, de nationaliser 51% de la compagnie pétrolière YPF, filiale du groupe espagnol REPSOL – décision entérinée le 26 avril dernier au Sénat argentin par un vote qui en dit long sur la popularité de cette nouvelle mesure dans le pays: 63 pour, 3 contre!
Il n’en va pas de même en Europe! Le tollé déclenché par cette affaire, non seulement dans les milieux patronaux espagnols, mais dans les sphères officielles de l’Union européenne, mérite qu’on s’y arrête. Ainsi, la Commission Barroso a-t-elle dénoncé avec force cette mesure, qualifiée de « très mauvais signal à tous les investisseurs étrangers » et annulé immédiatement une mission européenne de coopération industrielle ainsi que d’autres rencontres programmées de longue date à Buenos Aires. La présidence (danoise) du Conseil n’a pas été en reste, en dénonçant une « décision inacceptable » qui fait planer une « menace sur l’activité économique ». Jusque là, me dira-t-on, ce sont des réactions peut-être déplorables, mais pas surprenantes. On peut, en revanche, être stupéfié d’apprendre que le Parlement européen, à près de 85% (458 voix pour, 71 contre et 16 abstentions!), a appelé la Commission à prendre des mesures de rétorsion en usant de « tous les instruments et règlements disponibles au sein de l’OMC et du G20 »!
L’agence Europe, spécialisée dans la diffusion des informations sur les institutions de l’UE, a consacré un long éditorial à ce dossier, en se félicitant que le Parlement européen ait « réagi avec rigueur, à l’exception de quelques députés d’extrême gauche (notre groupe de la Gauche unitaire européenne et une minorité d’autres députés de gauche) qui se croient généreux et avant-gardistes en prenant position au détriment d’un Etat membre qui est dans son droit et traverse un moment particulièrement difficile »! Pauvre PDG du pétrolier REPSOL, qui estime avoir droit, à titre de « compensation » pour ses 57,4% d’actions détenues dans YPF, la somme rondelette de 8 milliards d’euros! Ah, elle est belle, cette mentalité de caste européenne qui n’a cure du calvaire imposé au peuple espagnol par les programmes d’austérité à répétition pilotés depuis Bruxelles et Francfort mais en appelle à la « solidarité » avec un grand pétrolier mis devant ses responsabilités.
Car, ce que ne disent pas tous ceux qui font de l’Argentine un nouveau paria, c’est que cette mesure d’ « expropriation » ne vise aucune autre entreprise étrangère dans ce pays ni même aucun autre actionnaire d’YPF. Elle ne concerne que REPSOL, à qui tout le pays reproche le refus d’investir depuis six ans dans YPF pour protester contre un encadrement des prix de l’énergie en Argentine, qui avait le grand tort de rendre cette entreprise un peu moins profitable que celles des pays voisins. Cette grève des investissements a obligé l’Argentine à importer du pétrole, explosant par la même, ses déficits. Or, les marchés financiers n’ont jamais pardonné à l’Argentine son « défaut » de 2001. Ils refusent de lui prêter l’argent dont elle a un besoin impérieux. La nationalisation d’YPF tient, dès lors, de la légitime défense. Le peuple espagnol et le peuple argentin ont les mêmes ennemis.
22 avril : et l’Europe dans tout cela ?

Les résultats du premier tour des élections présidentielles nous livrent nombres d’enseignements politiques utiles à la poursuite de l’expérience salutaire du Front de Gauche.Certains d’entre eux mériteront de faire l’objet de débats approfondis, au-delà de l’échéance du 6 mai qui doit permettre d’assurer la défaite de Nicolas Sarkozy. La question européenne est dans ce cas.
Tout d’abord, un constat d’apparence banale appelle en fait des confrontations d’opinions très poussées: depuis 2010, toutes les élections dans l’Union européenne, de Londres à Dublin ou de Lisbonne à Madrid (sans oublier le cas d’espèce de Rome…) se sont traduites par une sanction populaire,souvent sévère,des dirigeants en place, qu’ils aient été libéraux ou sociaux-démocrates.Quoi de plus logique? Ils appliquent tous,dans leurs grandes lignes,les mêmes politiques de régression sociale issues de la « coordination économique européenne » placée sous la tutelle des Etats les plus puissants,la vigilance impitoyable de la BCE et la domination des marchés financiers.On se souvient du bon mot (de mauvais goût) de Jean-Claude Juncker, Président de l’eurogroupe: » On sait quelles mesures prendre. Ce qu’on ne sait pas,c’est comment se faire réelire une fois qu’on les a prises. » Pour tenter d’échapper au sort de ses pairs,malgré le rôle d’aiguillon qu’il a joué au côté de sa suzeraine, Angela Merckel, pour imposer ces orientations honnies,Nicolas Sarkozy n’a pas hésité à miser sur le nationalisme,en agitant à l’égard de Bruxelles la menace de quitter l’espace Schengen et de refermer les frontières françaises aux ressortissants européens, ou en annonçant le « gel de la contribution française à l’Union européenne. »On connait désormais le résultat de cette stratégie de Gribouille…Elle doit faire réfléchir tous ceux qui seraient tentés d’emprunter cette voie minée:l’orthodoxie libérale matinée de démagogie populiste conduit à la défaite,singulièrement aggravée par le triomphe de l’extrême droite!
Par ailleurs,François Hollande, mesurant la défiance grandissante de son propre électorat vis à vis de cette machine « austéritaire » et coercitive qu’est devenue l’Union européenne,a pris l’engagement de « renégocier » le projet de traité sur la discipline budgétaire qui est censé entrer en vigueur début 2013.Les lecteurs les plus attentifs savent que ses ambitions transformatrices sont, en la matière, modestes: l’ajoût d’une déclaration en faveur de la croissance…Mais les Français dans leur plus grand nombre en attendront beaucoup plus, qu’ils aient voté pour le candidat socialiste ou non. Une nouvelle désillusion à ce propos serait, on l’imagine aisément, en plus d’un échec electoral problable, du pain bénit assuré pour le FN. Jusqu’où?
Tout cela conduit à se dire que si le Front de Gauche n’existait pas, il faudrait, vite, l’inventer! Sur les enjeux européens, en effet, il fait vivre les idées et les pratiques de l’ expérience de démocratie citoyenne exemplaire que fut la campagne contre le TCE de 2004-2005: pas de fuite en avant antieuropéenne, mais au contraire un projet européen solidaire, en rupture profonde avec le modèle caricatural imposé aujourd’hui.Que cette perspective alternative ait conquis une place de choix dans le débat national -et même européen- est un succès à apprécier à l’aune des dangers mortels que nous venons de rappeler.
Les nouvelles voies d’une politique étrangère de gauche…
165 personnalités progressistes originaires de 32 pays ont récemment signé un appel international en faveur du Front de gauche. Elles y déclaraient vouloir se solidariser avec une France qui s’inscrive « dans la tradition des Lumières, de la Révolution de 1789, de la Commune,du Front populaire,de la Résistance. » Ce type d’initiative,qui traduit une attente perceptible dans bien des régions du monde,révèle « a contrario » les frustrations sinon le dégoût suscités parmi les nombreux amis de la France par l’image déplorable qu’en aura répandue Nicolas Sarkozy durant son quinquennat. De l’alignement servile sur Washington (dès l’ère Bush) à la complaisance ostentatoire affichée à l’égard des dirigeants israéliens quel qu’ils fûssent; de la circulaire Guéant contre les étudiants étrangers à la stigmatisation des migrants et à l’expulsion des Roms ; de la poursuite de la « Françafrique » au déshonorant « Discours de Dakar » méprisant « l’homme africain insuffisamment entré dans l’histoire », l’on ne compte plus les occasions où cet avocat décomplexé de cet « Occident » jugé supérieur aux autres « civilisations » ,adepte des coups médiatiques mais dépourvu d’éthique autant que de vision,a fait honte au pays qu’il était censé représenter.En politique étrangère aussi, les scrutins à venir doivent permettre de changer la donne.

Il faut donc souhaiter, non seulement que le prochain Président soit de gauche,mais que celui-ci se sache porteur d’un mandat exigeant de son peuple. Il aura,en effet,à peine élu,à prendre ses responsabilités.
Ainsi, dès le mois de mai, se tiendra un important Sommet de l’OTAN à Chicago.Pour le nouveau Président ,ce devrait être l’occasion d’ annoncer ne serait-ce que le retrait de la France du commandement intégré de l’Organisation,autrement dit la simple mais symbolique annulation de la décision de Nicolas Sarkozy. Le même mois (20-21 mai),se tiendra par ailleurs, toujours aux États-Unis, à Camp David,un Sommet du G8,en marge duquel doit être relancé le projet ultra-libéral de création d’un gigantesque « marché transatlantique ». Le nouveau chef de l’État a le devoir de s’opposer radicalement à ce saut sans précédent dans un monopoly planétaire touchant les marchandises,les produits agricoles,les services,les produits culturels,les investissements,la propriété intellectuelle,l’accès aux marchés publics…Un mois plus tard (20-22 juin),aura lieu au Brésil le nouveau « Sommet de la Terre »,appelé « Rio + 20 » parce qu’il se déroule vingt ans après la grande Conférence des Nations Unies sur le changement climatique,la biodiversité et le développement durable.La nouvelle voix de la France devra exprimer une ambition forte, tant auprès de ses partenaires européens que dans le cadre du Sommet lui-même, pour la défense des biens communs de l’humanité et l’exigence d’avancées réelles vers une gouvernance écologique de la planète.
Ce ne sont là,évidemment, que quelques exemples de défis immédiats et déjà programmés qui attendent le futur locataire de l’Elysée. D’autres s’imposeront d’eux-même, hors de tout calendrier pré-établi. Parmi eux,celui des conséquences imprévisibles mais à coup sûr dramatiques de l’aventure militaire occidentale en Libye dont Nicolas Sarkozy fut si fier d’être l’initiateur.En fait de « protection de la population », ce conflit aura non seulement fini par plonger la Libye dans le chaos, mais il est en passe de conduire à la déstabilisation du Mali, voire -dans le contexte d’une crise alimentaire déjà tragique en elle-même- des autres pays de la région,en particulier le Niger. Le futur Président devrait,espérons-le,tirer comme leçon de ce nouveau bourbier,après le fiasco afghan et face aux menaces d’une intervention militaire contre l’Iran,que les problèmes du monde ne se règlent décidément pas par la guerre. Aura-t-il,par ailleurs,le courage de prendre le taureau par les cornes sur la question ,aujourd’hui scandaleusement reléguée à l’arrière-plan, de la création d’un État palestinien dans les frontières de 1967, en paix durable avec son voisin israélien ?
A plus long terme,la France sera jugée sur son engagement,par elle-même comme dans le cadre européen,dans la construction de relations internationales plus justes avec ses partenaires du Sud et les pays émergents,y compris sur le terrain ardu mais crucial de la lutte pour en finir avec la domination du dollar,au profit d’une véritable monnaie commune mondiale mise au service de l’émancipation humaine. En politique étrangère aussi: « l’humain d’abord » !




Commentaires récents