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HUIT JOURS QUI ÉBRANLÈRENT LES VA-T-EN GUERRE
Une fois n’est pas coutume: je partage l’opinion de notre ministre des Affaires étrangères lorsqu’il juge que les journées qui viennent de s’écouler « resteront peut-être dans l’Histoire comme la semaine internationale du dégel », et ce « qu’il s’agisse de la Syrie ou de l’Iran ». IL faut, en effet, se pincer pour s’assurer de ne pas rêver en mesurant le retournement de situation qui vient de se produire sur les deux enjeux les plus explosifs de l’heure ! D’un côté, le Conseil de sécurité de l’ONU unanime lance le processus de démantèlement de l’arsenal chimique syrien. Et il le fait « de manière pacifique » (John Kerry), sur la base des principes actés dans l’accord conclu entre Washington et Moscou, à la suite de la proposition de la Russie de placer ces armes sous contrôle international en vue de leur destruction. Mieux : le Secrétaire général des Nations Unies propose, dans ce nouveau contexte, que soit relancé le projet de conférence de paix sur la Syrie, appelée « Genève 2 », à la mi-novembre et missionne son « représentant spécial », l’excellent diplomate algérien Lakhdar Brahimi , pour tenter d’en créer les conditions. De l’autre, les États-Unis et l’Iran, ennemis mortels depuis 34 ans, ont brisé la glace au plus haut niveau. La France a fait de même. Et, sur ce contentieux aussi,rendez-vous a été pris pour relancer à la mi-octobre, toujours à Genève, des négociations longtemps réputées sans issue au sujet des intentions prêtées à Téhéran de chercher à se doter subrepticement de l’arme nucléaire .
Soulignons, en plus, un troisième « miracle »: toutes ces très salutaires et encourageantes volte-faces ont eu lieu au sein des institutions de l’ONU ou en marge de son Assemblée générale. Autrement dit, grâce à ces fameuses « Nations Unies » que les va-t-en guerre s’apprêtaient il y a peu à contourner sans état d’âme pour « punir » un tyran, au risque d’embraser toute la région. Aujourd’hui, c’est un fait : la diplomatie a triomphé de la canonnière et l’unilatéralisme occidental a cédé la place à la coopération internationale. Toute personne responsable ne peut que s’en réjouir. A deux nuances près…
D’abord, il faut rester vigilant,tant il est à craindre que les frustrés des « frappes », désormais remisées, soient à l’affût de la première occasion -et le régime syrien est capable de leur en fournir- de brandir le « chapitre VII », leur passage préféré de la Charte de l’ONU car il fait référence au « recours à la force »! Ensuite,il est éminemment regrettable que ni la France ni l’Union européenne ne soient à l’initiative de ce nouvel agenda diplomatique . Toutes deux auraient pourtant une belle carte à jouer dans ce climat propice au dialogue : celle de relancer l’idée, gelée depuis cinq ans, d’un « traité paneuropéen de sécurité » visant une résolution générale des questions de sécurité et de contrôle des armements sur tout le continent européen. Lancé par le Russe Medvedev en 2008, ce projet d’envergure avait été salué comme « intéressant » par la présidence française de l’UE…avant d’être enterré sans autre forme de procès!
L’heure n’est-il pas au « dégel » ?
DES « FRAPPES CIBLEES », C’EST LA GUERRE !
La presse alsacienne rappelait fort opportunément, ces jours-ci, une page d’histoire peu connue (mais dont j’ai personnellement entendu maintes fois le récit durant mon enfance par celles et ceux qui l’ont vécue dans leur chair). (1) Il y a 70 ans,presque jour pour jour, le 6 septembre 1943, les habitants d’un faubourg de Strasbourg proche de la frontière allemande, le quartier de Neudorf, ont eu la stupéfaction de constater qu’au martyre de l’occupation militaire nazie et au traumatisme de l’annexion au troisième Reich venait subitement de s’ajouter le choc d’un intense bombardement…par l’aviation américaine. 574 bombes, dont certaines à fragmentation, furent larguées sur un petit périmètre, tuant 194 personnes et détruisant 175 immeubles. Certains crurent à une « bavure ». Hélas,durant toute une année, d’autres bombardements américains – quatre exactement- ont terrifié la population strasbourgeoise, faisant au total plus de 1000 victimes et anéantissant un cinquième des immeubles de l’agglomération. Comment expliquer ce dramatique paradoxe: une armée occidentale terrorisant une population victime de l’agression hitlérienne ?
Les forces américaines ne projetaient évidemment pas de s’en prendre à des innocents, qu’elles avaient, au contraire, pour mission d’arracher aux griffes des nazis. Leurs « frappes ciblées » – sur des voies ferrées, des dépôts de pétrole, des usines stratégiques…- devaient affaiblir l’ennemi et, par là même hâter le retour à la paix dans la liberté. Ce n’est pourtant pas ainsi qu’elles furent vécues par la population. D’abord, parce qu’aucune cible visée n’est « hors sol »: il s’ensuit les tristement fameux « dégâts collatéraux ». Mais il y a plus grave encore: très au-delà des victimes directes de telles « frappes », c’est toute une population qui en est meurtrie et en conserve une blessure durable. Dans le cas déjà cité, les témoins de ces épreuves se rappellent encore avec émotion au soir de leur vie « la violence du choc, le sifflement des bombes, les cratères profonds comme des lacs, les débris de verre, les cadavres jonchant le sol, les cercueils de fortune, la poussière dense du ciment qui s’engouffre dans les bouches et a raison du soleil… »(2) Il y a, dans ces souvenirs douloureux, une leçon de vie à méditer. Y compris en ce moment même où il est tant question d’ « intervention militaire limitée » (John Kerry) ou de « riposte proportionnée, limitée, ciblée »(François Hollande) pour « punir » un tyran et venir en aide au peuple…
On objectera que comparaison n’est pas raison. C’est parfaitement vrai: 2013 n’est en rien 1943! Des actes peut-être difficiles à éviter hier quand il s’agissait de terrasser coûte que coûte le nazisme ne peuvent se justifier aujourd’hui face à une guerre civile qui n’a pas de solution militaire. On croit « punir » un despote cynique et cruel, mais on risque d’ envenimer encore les souffrances du peuple, voire d’embraser la région. On sait trop bien de nos jours dans quels engrenages immaitrisables peut nous entrainer une intervention prétendument « limitée » pour ne pas proscrire sa banalisation.
Appelons donc les choses par leur nom: des « frappes ciblées », c’est la guerre !
(1)Valérie Walch (DNA 6/9/2013) présentant le livre de Richard Seiler: »Objectif Strasbourg »(Editions de la Nuée Bleue.)
(2) ibidem
L’EUROPE ET LES LEÇONS DU FIASCO IRAKIEN
Le contraste est saisissant entre l’attitude de la plupart des Etats européens face à la guerre en Irak en 2003, et la situation observée dans l’Union européenne (UE) dix ans plus tard à propos de l’éventualité d’une intervention militaire occidentale en Syrie.
En 2003, l’opposition affirmée de la France -appuyée par l’Allemagne- à George W Bush déclencha un véritable tir croisé de tout ce que l’Europe comptait de pouvoirs atlantistes. La Grande-Bretagne dirigea d’emblée une coalition belliciste allant de l’Espagne, l’Italie et le Portugal au sud, jusqu’au Danemark au nord et même à des pays alors non encore membres de l’UE mais en passe de le devenir, comme la Pologne, la Hongrie et la République tchèque à l’Est. Cette première cohorte fut bientôt rejointe par un autre contingent d’inconditionnels de Washington, appelé « Groupe de Vilnius » et comprenant pas moins de huit futurs membres de l’UE (Bulgarie, Roumanie, Slovaquie, Slovénie, Croatie et Pays baltes) ainsi que l’Albanie et la Macédoine. L’actuel président de la Commission, M.Barroso -alors Premier Ministre portugais- se tint même courageusement aux côtés du grand Chef de guerre de l’Occident, lors du Sommet des Açores pour signifier au monde son appui fervent à la croisade « humanitaire » qui se préparait.
Rien de tel aujourd’hui ! Certes, Paris est à nouveau isolé, cette fois plus dans la position du résistant à l’aventure militaire, mais dans la posture du promoteur de la « punition » par les armes. Le gouvernement de Londres, va-t-en-guerre patenté, a, lui, subi l’humiliation d’un désaveu cinglant de la Chambre des Communes. Berlin, à la veille d’élections sensibles, préfère faire profil bas. Rome et Bruxelles excluent de participer à une telle intervention sans l’aval du Conseil de sécurité de l’ONU. Varsovie refuse d’envisager d’y prendre part. La plupart des autres capitales sont muettes sur le sujet. Quant à la Haute Représentante de l’UE pour les Affaires étrangères et la sécurité, Mme Ashton, elle s’abstient sagement de prendre parti. L’un des rares responsables européens à s’être exprimé clairement est le Directeur des … Opérations humanitaires (ECHO) auprès de la Commission, Jean-Louis Brouwer, qui a dit redouter que l’accès humanitaire à l’intérieur de la Syrie soit rendu encore plus difficile et que la situation des pays voisins devienne « intenable » si les frappes devaient avoir lieu…
Pourquoi ce retournement spectaculaire des positions européennes? A l’évidence, les opinions publiques et nombre d’acteurs de terrain ont intégré les leçons du fiasco irakien et pèsent sur les décisions des dirigeants. Trois préoccupations s’expriment avant tout: la manipulation de la conscience des gens; la désinvolture à l’égard de l’ONU; le chaos final qui résulte d’une opération militaire après l’autre.
La manipulation: après le sinistre mensonge d’Etat de Colin Powel en 2003 au sujet des « preuves » censées justifier la guerre, une méfiance légitime s’est installée envers ces méthodes douteuses. La désinvolture à l’égard des Nations-Unies: le sentiment justifié s’installe que s’il suffit que deux membres permanents du Conseil de sécurité (USA et France) « estiment qu’ils ont le pouvoir de légitimer une action unilatérale » (Védrine!), l’humanité a du souci à se faire ! Enfin,le chaos final issu des guerres précédentes tord le cou au prétexte « humanitaire » des frappes. L’horreur qu’inspire à juste titre le régime syrien n’altère en rien cette leçon de l’expérience: il n’y a de solution que politique à ce terrifiant conflit, et celle-ci n’émergera pas si on ignore Moscou et Téhéran. La France ferait bien de construire son « autorité » dans cet esprit.




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