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Tribune parue dans « L’Humanité » du 1/3/2016
Le seul fait qu’une telle question mérite d’être posée est en soi un problème . Et malheureusement, la réponse est oui. Au point qu’on en est souvent conduit à se réjouir de ce que les dirigeants de notre propre pays n’aient pas , sur un certain nombre d’enjeux stratégiques internationaux, le pouvoir et l’influence dont ils rêvent !
Après l’ère Sarkozy, affligeante sous tous rapports, il était pourtant relativement facile de marquer la différence à l’avantage d’une gauche, même très « modérée » : il n’en fut rien. A peine élu, François Hollande prit une série de décisions de nature à tracer les contours de sa doctrine stratégique. Il se situa, pour ce faire, dans le strict sillage de son prédécesseur. On pense immédiatement à la confirmation du retour de la France dans le commandement militaire intégré de l’OTAN, qui valait, d’emblée, renoncement à toute voix autonome et originale sur la scène mondiale . Il y eut aussi , dès le mois de mai 2012, au sommet de l’OTAN à Chicago, l’alignement sur l’obsession américaine du déploiement du « bouclier antimissile », véritable machine à attiser la tension avec Moscou. Ou encore -même si cela ne fut pas une surprise- , la confirmation du credo obscène de l’arme nucléaire comme « un élément qui contribue à la paix » , prononcée, c’est un comble, lors du Sommet de Rio ( juin 2012 ) convoqué vingt ans après le « Sommet de la Terre » pour « promouvoir la prospérité mondiale et la protection de l’environnement » !
Et puis, un acte particulièrement significatif des orientations choisies fut le « Livre blanc sur la Défense et la sécurité nationale » publié en 2013. Loin de se distancier des aventures militaires de Nicolas Sarkozy -telle la guerre en Libye aux conséquences incommensurables- , ce document-cadre s’y réfère explicitement comme exemple d’ « opérations (qui) pourraient avoir préfiguré un mode d’action appelé à se reproduire dans des situations où les intérêts américains sont moins directement en cause » ! En référence à l’intervention française au Mali -citée dans ce même passage au même titre que la guerre en Libye !- le Livre blanc prévient : « L’évolution du contexte stratégique pourrait amener notre pays à devoir prendre l’initiative d’opérations , ou à assumer, plus souvent que par le passé, une part substantielle des responsabilités impliquées par la conduite de l’action militaire » ! La suite nous montrera qu’il ne s’agissait pas de vains mots…
Non content de suivre ou, le cas échéant, de suppléer Washington dans sa stratégie de domination ou de tension, la France de MM Hollande et Fabius se montrera même, à l’occasion, plus interventionniste que son suzerain . Ainsi l’ancien ministre des Affaires Étrangères a-t-il vécu comme un traumatisme la -sage !- décision du Président Obama de renoncer « in extremis » , en l’été 2013, au projet fou d’une opération militaire américano-française contre la Syrie . Le chef de la diplomatie française n’hésitera pas à critiquer sévèrement et à plusieurs reprises , en des termes que ne démentiraient pas les néoconservateurs des deux rives de l’Atlantique, ce « désengagement américain (qui) rétroagit sur la crédibilité globale des pays occidentaux » (1) Dans le même esprit , et avec la même efficacité…, Laurent Fabius s’emploiera à bloquer autant que possible les négociations de Genève sur le dossier nucléaire iranien -dont le succès final ne devra malheureusement rien à la France- puis celles de Vienne sur la Syrie. Il n’ a manifestement rien appris de la leçon de réalisme de Talleyrand , qui veut que « tout ce qui est excessif est insignifiant ».
Enfin, il faut citer comme une honteuse régression et une faute impardonnable le remplacement de la « politique arabe » héritée du gaullisme par les alliances sans scrupules avec les monarchies obscurantistes et bellicistes du Golfe, en particulier l’Arabie saoudite et le Qatar. Avec cette terrible compromission, la France se voit infliger une double peine : celle d’accéder au podium indigne des plus gros marchands d’armes de la planète et celle de voir son Ministre des Affaires Étrangères parrainer aveuglément les protégés de Riyad jusqu’à considérer que les djihadistes du Front al-Nosra « font du bon boulot sur le terrain » ! Pour la paix et pour l’honneur de la France, vivement un vrai changement !
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(1) Laurent Fabius : Discours à l’occasion du 40 ème anniversaire du « Centre d’analyse , de prévision et de stratégie » du Ministère des Affaires Étrangères ( Novembre 2013 )
1 mars 2016 at 2:56
Notre nouveau Ministre des Affaires Étrangères, Jean-Marc Ayrault, vient de s’expliquer sur sa conception de l’Europe (1) . C’était au lendemain de la capitulation déplorable des dirigeants européens face au chantage du Premier Ministre britannique . Comment réagit-il au droit accordé à Londres de violer l’un des rares principes égalitaires de l’union européenne en privant les résidents européens à faibles revenus des aides sociales accordées aux Britanniques de même condition ? « David Cameron avait demandé à l’Europe qu’elle l’aide à gagner son référendum. C’est ce que nous avons fait » , plaida-t-il. Plus généralement, selon le Ministre : « Chacun doit accepter une Europe différenciée dans laquelle ceux qui veulent plus d’Europe pourront avancer et ceux qui ne veulent pas aller plus loin n’y feront pas obstacle » . Voilà une formule trompeuse par excellence.
Une « Europe différenciée » ? En soi, pas de problème . Non seulement, à gauche, nous l’acceptons, mais nous la revendiquons ! Pour une double raison . D’abord, parce que « l’Europe » procède de nations au parcours historique et aux références culturelles spécifiques. Ensuite et surtout, parce qu’il n’y a, en démocratie, rien de plus légitime que le droit de chaque peuple de choisir son destin . Or, les options politiques d’un peuple à un moment donné ne correspondent pas nécessairement aux aspirations, tout aussi légitimes, de la majorité de ses voisins. Ces différences-là ne doivent , en effet, nullement empêcher les pays concernés de coopérer le plus étroitement possible. Mieux : face à l’interdépendance qui se manifeste dans les domaines de plus en plus nombreux -financiers, économiques, environnementaux, culturels, politiques- il est hautement souhaitable que puissent être élaborées , le plus souvent possible, des réponses communes aux enjeux communs. C’est ce que les communistes appellent « une Union de nations et de peuples souverains et associés » (2) . Et ils ajoutent : « Une Union à géométrie choisie » . Cela veut dire : chaque société a le droit de décider dans quels domaines elle accepte d’exercer sa souveraineté en commun avec d’autres sociétés.
Est-ce cela que préconise Jean-Marc Ayrault ? Evidemment non ! Avec ce projet de gauche, il s’agirait d’une union émanant des peuples, réalisée autour d’objectifs et sur des bases librement choisis et clairement assumés à chaque étape par les citoyens de chaque pays membre . Cela s’appelle la souveraineté populaire . C’est précisément parce qu’elle ignore ce droit imprescriptible que l’Union européenne suscite un véritable phénomène de rejet auprès de tant de citoyens qui ne sont pourtant ni nationalistes ni europhobes. « L’Europe différenciée » chère à notre ministre, c’est en quelque sorte la juxtaposition d’une Europe libérale de type fédéral ( à la Merkel ) et d’une Europe libérale de conception souverainiste ( à la Cameron ) !
A aucun moment, il n’aborde la question de base : « que voulons-nous faire ensemble ? Si la finalité principale est « l’économie de marché où la concurrence est libre » et ses traductions concrètes l’austérité, la dérèglementation, et le torpillage du code du travail, comment s’étonner de la révolte des peuples -dramatiquement instrumentalisée, faute d’alternative visible, par les populismes bruns !
Depuis quelques temps, des dirigeants européens eux-mêmes disent craindre une « désintégration » de l’Union européenne. Ce n’est pas à souhaiter. Raison de plus pour rouvrir sans délai le débat sur sa « refondation ».
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(1) Journal du Dimanche ( 21/2/2016 )
(2) PCF : « Refonder l’Europe » ( Convention du 15/11/2013 )
25 février 2016 at 12:21
La même complaisance manifestée il y a 25 ans par nos « élites » envers un tyran intouchable de l’époque -Hassan II du Maroc-, on l’observe à nouveau , de nos jours, à l’égard d’un autre autocrate ultra-conservateur , nationaliste et répressif, adepte lui aussi d’alliances inavouables : le Président turc, qui se rêve en nouveau sultan tout-puissant et craint , Recep tayyip Erdogan. Aussi, comme ce fut le cas, il y a un quart de siècle, avec les révélations sur « Notre ami le Roi » (1) , est-il grand temps de placer les laudateurs -en particulier français et européens- de ce dangereux personnage devant leurs responsabilités. Le temps presse, car sa haine anti-kurdes ne connaît plus aucune limite. Depuis samedi dernier, le fauteur de guerre d’Ankara a franchi un nouveau seuil de l’irresponsabilité en bombardant les forces kurdes des YPG de Syrie -fer de lance universellement reconnu du combat contre Daech- coupables, à ses yeux, d’avoir repris des positions stratégiques à des groupes djihadistes ( Ahrar Al-Cham ) financés et armés par la Turquie ! Et c’est de…Washington qu’est venue « l’exhortation à cesser ces tirs » ! Ce n’est qu’ après une deuxième journée de bombardement que, du côté français et européen , l’on se résigna à briser enfin un long silence gêné.
Il en va ainsi depuis le déclenchement, par Erdogan, l’été dernier, de la chasse aux Kurdes, d’une sauvagerie inouïe en Turquie même. Le quartier historique de Diyarbakir est un champ de ruines. Les principales villes du Sud-Est anatolien sont dévastées. Les couvre-feu imposés signifient pour les habitants l’obligation de se cloîtrer chez eux, sans accès à la nourriture ni aux soins, et le risque d’être pris pour cible par des troupes fanatisées par le nationalisme anti-kurde qui voit des « terroristes » partout ! D’où d’innombrables victimes civiles parmi lesquelles nombre d’enfants ! Quant au siège de la ville de Cizré ( 120 000 habitants ) depuis plus de deux mois, il entrera dans l’Histoire des grands crimes de guerre : en particulier le récent massacre de plus de 70 personnes réfugiées dans des caves, pilonnées jour et nuit par des tirs de tanks , et dont les corps ont, ensuite, été dispersés pour faire croire à des victimes isolées.
Et pourquoi ce déchaînement de fer et de feu ? « Pour mettre hors d’Etat de nuire les terroristes du PKK » -répondent les « autorités ». De fait, de jeunes combattants de cette organisation -contre l’avis du co-président du parti le plus représentatif des Kurdes, le HDP : Selahattin Demirtas- ont repris les armes contre les forces de répression turques, jusque dans les villes. Mais ce qu’il faut savoir, c’est que l’origine de ces actes de désespoir est la rupture unilatérale , par Erdogan, des négociations de paix entre l’Etat turc et le leader historique kurde ( emprisonné ) , Abdullah Öcalan, qui se déroulaient depuis 2013 ! Öcalan avait, en effet, réussi à obtenir de la plupart des combattants du PKK qu’ils arrêtent la lutte armée et même qu’ils quittent le pays ! C’est cette chance historique qu’Erdogan a délibérément gâchée après les élections de juin 2015 marqué par le succès éclatant du HDP. Car ce résultat a ruiné l’ ambition du maître d’Ankara de s’octroyer les pleins-pouvoirs en changeant la Constitution. Erdogan a tiré de cet échec stratégique la conclusion qu’une lutte politique, démocratique et pacifique profiterait au HDP. C’est alors qu’il a décidé de relancer le cycle infernal de la violence et de la guerre contre les Kurdes . Un tel personnage ne peut être un allié de la France ni de l’Europe ! Une seule position doit prévaloir : il n’y a pas de solution militaire au problème kurde ! Il faut cesser le feu ! Il faut cesser les violences ! Il faut revenir aux pourparlers de paix !
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(1) Ce livre de Gilles Perrault (1990) révéla au grand public la nature réelle du régime marocain d’alors et mît au jour les complicités du « beau monde » français avec le monarque.
18 février 2016 at 9:50
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