C’est une sorte d’hommage du vice à la vertu : le dixième anniversaire de la victoire du NON au projet de traité constitutionnel européen a donné lieu à une multitude d’articles de presse, de sondages d’opinion, voire de savantes études. Manifestement, tous ces organes, hier engagés dans une virulente défense et illustration du OUI et jusqu’alors habitués à prendre de haut les minorités -fatalement incultes- qui osaient mettre en doute leurs certitudes , ne semblent toujours pas totalement remis du choc psychologique que représenta pour eux , le 29 mai 2005, cette sorte d’insurrection démocratique majoritaire faisant fi des conseils généreusement prodigués par les gourous de la pensée dominante.
Alors, cela donne par exemple ceci : « Parmi les électeurs du NON, 52% ont fait leur choix sur la base d’enjeux nationaux , notamment la position prise à l’époque par le président de la République, Jacques Chirac, et seulement 42% en fonction d’enjeux européens. A l’inverse, les électeurs du OUI ont été (…) 81% (à se déterminer) d’après les questions européennes » (1) Comprenez : » les « nonistes » sont primaires, l’Europe, ça les dépasse. Quand il y a un référendum, le peuple vote contre le pouvoir en place , sans s’occuper de la question posée ». Or, si l’on se reporte à l’étude qui a inspiré cette affirmation, on découvre que « la position à l’égard de Jacques Chirac » a motivé…10% des électeurs du NON contre 6% de ceux du OUI ! Ce que recouvre avant tout la catégorie « problèmes nationaux », c’est « la situation sociale en France » (55%), autrement dit un sujet étroitement corrélé à l’ « Europe libérale » que le NON entendait précisément mettre en cause au profit d’une « Europe sociale ». (2) Est-ce donc si dur, dix ans après, de reconnaître que la campagne de gauche en faveur d’une autre Europe fut une expérience de démocratie citoyenne sans pareille ? Et qu’en l’occurrence, les faits ont donné raison à ces citoyens , dûment informés des enjeux cachés dans les discours officiels ? Le problème serait-il que cette longue et riche campagne de débats ait démontré qu’on pouvait être résolument « pour l’Europe » et radicalement opposé à celle que nous subissons ? C’est là , désormais, un acquis majeur que la gauche européenne a intérêt à faire vivre de façon très offensive.
La même question se pose aujourd’hui à l’échelle de toute une nation, gouvernement compris : la Grèce . Voilà un peuple et ses dirigeants qui, ensemble, font face à la ligue des puissants pour, tout à la fois, exiger la fin d’une politique insoutenable que « l’Europe » officielle leur impose et défendre leur droit de rester membres à part entière de l’Union européenne et de la zone euro, avec l’objectif d’agir pour les transformer . « C’est incompatible » leur répliquent en substance ceux qui se voient comme les « patrons » . C’est « la capitulation ou la sortie! » menacent, à mots à peine couverts, les Schaüble et consorts. Faire échec à cet intolérable chantage est, aujourd’hui, un défi de premier ordre à relever par la gauche en Europe. Le week-end dernier, place de la République, à Paris, clôturant le magnifique « Forum européen pour les alternatives », Pierre Laurent l’a souligné en reprenant la formule chère à Alexis Tsipras, le Premier Ministre grec : « Dans l’Europe, il n’y a pas des propriétaires et des locataires . Nous sommes tous des copropriétaires « .
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(1) Le Monde (29/5/2015)
(2) Il s’agit de l’étude de M. Yves Bertoncini -« Dix ans après le NON »- pour la Fondation Jean Jaurès, proche du Parti socialiste: une étude qui, par ailleurs , n’échappe pas à cette difficulté à reconnaître l’évidence concernant la signification et la portée du vote de 2005.
4 juin 2015 at 12:35
La vérité se frayerait-elle son chemin à propos des responsabilités européennes dans la désastreuse crise ukrainienne ? Il y a un an et demi, nous étions souvent rangés du côté des « inconditionnels de Poutine » quand nous fustigions la politique de guerre froide menée par l’Union européenne ainsi que les illusions mensongères semées par certains de ses dirigeants en direction notamment du peuple ukrainien dans le cadre du « Partenariat oriental »!
Rappelons la question que nous posions alors : « Quel objectif stratégique motive-t-il les dirigeants européens dans leur empressement à attirer l’Ukraine dans l’orbite de l’UE, alors même qu’ils n’envisagent nullement de consentir aux investissements lourds qui seraient nécessaires pour répondre aux attentes, et encore moins d’intégrer dans l’Union un Etat de 45 millions d’habitants au bord du défaut de paiement ? Réponse: créer une « zone tampon » face à Moscou et réduire sensiblement l’influence de la Russie dans l’ancien espace soviétique et, par là même, en Europe et sur la scène internationale. Quitte à diviser l’Ukraine, voire à la déstabiliser; et au risque de provoquer sur le continent des tensions d’une autre époque. Cela ressemble fort à une grande manipulation . C’est tout le sens du « Partenariat oriental » – lancé en 2009 sur l’insistance des dirigeants polonais- dont l’accord avec l’Ukraine devait être la pièce maîtresse » (1) .
Plusieurs milliers de morts plus tard, la stratégie aventureuse des dirigeants européens vient d’apparaître au grand jour à l’occasion du dernier Sommet du « Partenariat oriental » qui s’est tenu à Riga (Lettonie) les 21 et 22 mai 2015 avec pas moins de 25 Chefs d’Etat ou de gouvernement de l’UE ainsi que les représentants des pays « partenaires » de l’Est, au premier rang desquels l’Ukraine. « L’Union se retrouve sur la défensive », reconnaît « Le Figaro » , qui insiste sur le « coup d’arrêt » donné par les « 28 » aux « illusions » qu’ils avaient semées auprès des pays de l’ex-URSS (2). En clair, ils viennent de doucher leurs « partenaires » de l’Est en leur annonçant que , contrairement à un mirage qu’ils ont laissé se répandre pour amadouer ces peuples désorientés, il n’est pas question qu’ils adhèrent à l’UE. « Le Sommet oriental de l’Union européenne a mis fin à une pratique qui, en diplomatie, peut avoir ses mérites mais qui a aussi ses limites: l’ambiguïté constructive » note , pour sa part, et dans le style qui lui est propre, « Le Monde » .Celui-ci convient aujourd’hui, à propos de la stratégie européenne à l’égard des Ukrainiens, que « la catastrophe a été de leur suggérer (sic) qu’ils devaient choisir entre l’Union et la Russie ». Problème, selon notre fin analyste: l’idée du Partenariat oriental « s’est fracassée sur deux pénibles réalités auxquelles ses auteurs, dans leur naïveté, n’avaient visiblement pas pensé. (Re-sic !) La première a été l’opposition immédiate de Moscou. (…) L’autre a tenu à la manière qu’a pu avoir l’UE de laisser entendre aux impétrants qu’ils étaient des candidats potentiels à l’adhésion ». (3) Non seulement ces fausses promesses viennent-t-elles d’être très tardivement -et brutalement- démenties, notamment par Angela Merkel à Riga, mais les Ukrainiens découvrent qu « avec une récession qui frôle les 18%, l’économie ukrainienne est dans un tel état de délabrement qu’elle fait plutôt figure de repoussoir à l’égard de l’UE » estime un observateur bien au fait de la « vision » orientale des dirigeants européens (4) . Même la libéralisation des visas d’entrée dans l' »Union », qui paraissait acquise à l’Ukraine comme à la Géorgie à partir de 2016, restera finalement lettre morte.
Une tout autre « partenariat » avec nos voisins de l’Est est à construire de toute urgence ! Et d’abord avec l’Ukraine, vue comme une passerelle entre les deux grands acteurs du continent et non comme l’otage d’une bataille d’influence entre « l’Occident » et la Russie.
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(1) Voir Humanité Dimanche (23/12/2013)
(2) Voir Le Figaro (22/5/2015)
(3) Voir Le Monde (Editorial du 24/5/2015)
(4) Pierre Avril (Le Figaro du 22/5/2015)
28 Mai 2015 at 7:27
« Ceci est un pamphlet. Pas un ouvrage savant. Le ton et le style sont ceux de la polémique . Mon but est de percer le blindage cotonneux des béatitudes et des langueurs de tant de commentateurs hypnotisés par l’Allemagne. » L’avertissement de Jean-Luc Mélenchon aux lecteurs de son dernier livre suffira-t-il à dissiper tout malaise auprès de ceux qui, sans être assimilables à des « germanolâtres », ne voient pas dans notre voisin un pays intrinsèquement pervers, « nécrosé par le vieillissement accéléré de sa population »? (1)
Pour ma part, je suis le dernier à m’offusquer d’une critique radicale de l’anti-modèle Merkel-Schaüble, aussi dévoué aux « marchés » qu’intraitable et méprisant envers les peuples! J’ai ici-même exprimé tout le bien que je pensais d’un ouvrage qui mettait à nu « l’imposture » que représentait la campagne sur le thème du « modèle allemand » -ouvrage du reste abondamment cité dans le livre de Mélenchon. (2) Plusieurs de mes « chroniques » récentes dans l’Humanité Dimanche s’inscrivent tout naturellement dans cette dénonciation du problème fondamental que représentent pour toute l’Europe la classe dirigeante allemande, son pouvoir tentaculaire, son ambition dominatrice et son idéologie dangereuse pour la démocratie. (3) Je me retrouve donc pleinement dans les rappels que fait le parlementaire européen du Front de gauche au sujet du démantèlement systématique des conquêtes sociales des salariés allemands par l’ex-Chancelier social-démocrate Schröder, véritable marche-pied providentiel pour l’offensive austéritaire du gouvernement Merkel à l’échelle de toute l’Union européenne. Tout aussi pertinente me semble être la volonté de l’auteur de déchirer le voile « écologiste » d’une politique économique et énergétique au bilan environnemental déplorable. Je partage ô combien son indignation devant l’insupportable arrogance et la volonté d’humilier du pouvoir allemand , hier face au peuple de RDA -oui, ce fut une « annexion »! – , aujourd’hui vis-à-vis du peuple grec et de l’Europe du sud en général. D’accord aussi pour souligner et dénoncer l’atlantisme forcené de la Chancelière, tant sur le plan commercial -comme en témoigne son engagement militant en faveur d’un »grand marché transatlantique » (TAFTA)- que dans le domaine stratégique, quitte à entretenir des tensions avec la Russie, très préjudiciables à la sécurité du continent.
En revanche, je regrette le fil rouge qui traverse le livre et qui fait de « l’Allemagne » , sans distinction d’époque, de classe ou de sensibilité, un repoussoir dangereux , avec « les maisons de retraite (comme) nouveau projet de civilisation »…Je préfère, loin de toute outrance, qui ne favorise pas la réflexion, que nous parlions aussi de l’Allemagne que nous aimons. De l’apport positif de « Die Linke » à la vie politique allemande ; de la solidarité appuyée du Président de la Fédération des syndicats, la DGB, avec Syrisa en Grèce; de l’opposition massive de l’opinion allemande au TAFTA; de la force des mouvements de paix outre-Rhin qui avait poussé Schröder lui-même à refuser de suivre Bush dans son aventure irakienne…Je salue chaleureusement nos amis allemands.
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(1) « Le hareng de Bismarck (Le poison allemand) » chez Plon (2015)
(2) « Modèle allemand, une imposture »- Bruno Odent (Le Temps des Cerises, 2013)
(3) Voir, par exemple, dans l’HD du 15/7/2012; du 24/10/2013; du 23/1/2014; du 16/10/2014; du 7/5/2015…
21 Mai 2015 at 7:46
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