FACE À TRUMP : 5 ENJEUX MAJEURS À SUIVRE !
Donald Trump n’a pas, à proprement parler, de politique internationale établie. Selon Bertrand Badie, spécialiste reconnu des relations internationales, le nouveau Président élu est le produit d’une crise profonde qui secoue les Etats-Unis depuis le début des années 2000, lorsque l’Amérique des « classes moyennes » a découvert que la mondialisation, pourtant initiée par l’ex-« hyper-puissance », ne lui profitait pas. Trump a réussi à capter les effets de cette désillusion, en exprimant de façon exacerbée une « crispation identitaire » et une « rancoeur à l’égard de l’intrusion de nouveaux acteurs dans le système international » (1). C’est ce nationalisme et cette soif de revanche dominatrice que traduit son slogan : « Make America great again ! » Plusieurs enjeux majeurs sont, à cet égard, à suivre avec attention. Arrêtons-nous sur cinq d’entre eux.
Le Proche-Orient tout d’abord. Les guerres de Netanyahu, aussi sauvages et meurtrières soient-elles, n’arriveront pas à enterrer la cause palestinienne. L’impasse est totale, mais il manque un levier pour en sortir. Seule la pression internationale pourra changer la donne et faire hésiter Trump à nourrir l’escalade.
Le cas de l’Iran, ensuite. Téhéran a réagi avec modération à l’élection du Président américain, qui, en retour, a assuré qu’il « ne cherchait pas à nuire à l’Iran ». Q’en penser ? Israël cultive le rêve fou de bombarder les installations nucléaires de ce pays, mais a besoin, pour ce faire, de l’aide américaine. La principale question est de savoir si un nouvel accord sur le nucléaire iranien, mutuellement acceptable, pourra être envisagé.
Autre enjeu crucial : la Chine. Le ministre des Affaires étrangères de Trump, Marc Rubio, est un « faucon » qui a comparé les dirigeants chinois aux nazis et promis d’armer Taïwan. Trump saura-t-il mesurer les conséquences de ses actes ? Se contentera-t-il de mener une guerre économique à Pékin et avec quels effets en retour ? L’Europe lui emboîtera-t-elle le pas ou négociera-t-elle avec la Chine ?
Une autre question-clé est naturellement celle du « règlement en 24 heures » de la guerre russo-ukrainienne. Trump tentera-t-il d’imposer unilatéralement à l’Ukraine le renoncement au Dombass ? Dans ce cas, la soif de revanche ukrainienne risque de rendre la paix précaire. Promettra-t-il, en guise de compensation, d’ouvrir la porte de l’OTAN à Kiev ? C’est alors de Moscou que viendrait le boomerang. L’idée d’un règlement global de la sécurité européenne, avec le parrainage conjoint des pays occidentaux et du Sud global, sous l’égide de l’ONU, arrivera-t-elle à émerger ?
Précisément, l’attitude de Trump vis-à-vis de l’ONU et du multilatéralisme en général constitue un enjeu décisif. Concernant le climat, tout d’abord: tristement significatif est le profil du nouveau Secrétaire à l’énergie de Trump, Chris Wright, qui assurait il y a un an : « Il n’y a pas de crise climatique ». Le monde laissera-t-il sans réagir Washington décider à nouveau de s’exonérer de toute responsabilité en matière de lutte contre le réchauffement ? S’agissant des Nations unies, plus globalement, si Trump ose réitérer sa rhétorique de 2020 à la tribune de l’ONU : « La prospérité américaine est le fondement de la liberté et de la sécurité partout dans le monde », il faut espérer qu’un courant suffisamment fort, de citoyens sinon d’Etats, s’exprimera pour disqualifier cet unilatéralisme anachronique et promouvoir ce qu’Edgar Morin appelle si justement « la communauté de destins de toute l’humanité ».
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(1) « Entretien géopolitique » avec Pascal Boniface (4/9/2024).
TRUMP ET LA (NOUVELLE) CRISE EXISTENTIELLE DE L’EUROPE
« Les temps où nous pouvions totalement nous reposer sur d’autres sont en partie révolus. Nous, les Européens, nous devons vraiment prendre notre destin en main » : ainsi parla Angela Merkel le 28 mai 2017 après un sommet des puissances occidentales au cours duquel les discussions entre « alliés » s’étaient déroulées de façon « très insatisfaisante » selon la Chancelière, pourtant tenue jusqu’alors pour une atlantiste inconditionnelle. Le fait nouveau portait un nom : Trump. En qualifiant l’Union européenne d’« ennemie, peut-être pire que la Chine », le nouveau Président américain avait suffisamment bouleversé les fondamentaux transatlantiques pour que soit alors évoquée une « crise existentielle » de l’Europe. Pour autant, le désarroi de ses dirigeants ne conduisit nullement ces derniers à délaisser leur suivisme de Washington pour s’engager dans un authentique multilatéralisme. « L’autonomie stratégique » demeura, pour l’essentiel, un slogan.
Il aura suffi que Joe Biden arrive au pouvoir pour éteindre toutes les velléités réformatrices des Européens : « America is back! », lança le premier; « Notre amitié transatlantique est irremplaçable » répondit sans la moindre nuance, au nom des seconds, celle qui semblait, quatre ans auparavant, décidée à rebattre les cartes de l’allégeance au protecteur américain. Tout à leur soulagement, les Européens voulurent oublier que, même débarrassée des dangereuses dérives d’un Trump, la relation UE-USA restait celle de vassaux à leur suzerain. Et, pire : que la défaite de Trump ne signifiait pas la fin du trumpisme (la politique de Biden n’y étant pas pour rien…). Plutôt que de profiter du retour de l’« amitié »euro-américaine pour tenter de négocier un partenariat à tout le moins plus équilibré et moins exclusif, l’écrasante majorité des dirigeants européens se satisfirent du retour, aussi précaire que furtif, au « confort »occidentalo-occidental.
Pendant quatre ans, ils acceptèrent au nom du moindre mal la poursuite des privilèges exorbitants du dollar et l’extraterritorialité du droit américain ; les 369 milliards de dollars de subventions promises aux industries vertes, à condition qu’elles s’installent aux Etats-Unis; la conclusion-surprise d’un partenariat stratégique avec l’Australie et la Grande Bretagne conduisant à la rupture du « contrat du siècle » pour la livraison de sous-marins français à Canberra; les pressions grandissantes pour le « partage du fardeau »des dépenses militaires de l’OTAN; le retrait unilatéral, brutal et chaotique de l’armée américaine d’Afghanistan, le soutien indéfectible de Washington à Israël dans sa guerre monstrueuse à Gaza et l’accentuation de la fragmentation du monde opposant l’Occident-modèle à un Sud global jugé non fiable, voire traité de « rival systémique ». Tout cela pour finir par le retour de Trump, plus agressif et imprévisible que jamais. Un véritable fiasco stratégique.
Nous voilà en face d’une nouvelle crise existentielle de l’Europe, car, en plus du décrochage économique et de la crise climatique, qui risquent fort de s’accentuer, l’UE subit désormais le «trumpisme » en son sein même, bien au-delà du petit dictateur hongrois. Par choix ou par opportunisme, des stratégies « Trump-compatibles » ont été mises en place avant même les élections américaines. Ainsi du projet lancé par le responsable de la politique européenne et internationale de la CDU, la puissante droite allemande proche du retour au pouvoir à Berlin : faire de la « post-fasciste » Giorgia Meloni l’architecte d’une nouvelle relation Bruxelles-Washington sous Trump ! (1) L’idée fait son chemin… Un vrai combat de civilisation en perspective !
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(1) Klaus Welle, ancien Secrétaire général du Parlement européen (le 4/11/2024 sur X)
ISRAEL NE DOIT PAS PARVENIR À DETRUIRE L’UNRWA !
En adoptant, le 28 octobre dernier, à une écrasante majorité, deux lois prétendant interdir d’ici à trois mois les activités « en territoire souverain » israélien (!) de l’Agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA), le parlement israélien a commis une infamie sans précédent qu’il faut, coûte que coûte, mettre en échec.
Tout d’abord, rappelons que l’UNRWA n’opère pas en Israël. Si la décision de la Knesset évoque les activités de l’UNRWA « en territoire souverain » israélien, c’est que ses auteurs considèrent que Gaza et la Cisjordanie (y compris Jérusalem-Est), font partie intégrante d’Israël ! Cette forme d’annexion implicite est en elle-même scandaleuse et inacceptable. L’obsession de longue date du pouvoir Israélien d’en finir avec l’UNRWA tient précisément au fait que cet organisme -crée au lendemain de la fondation de l’Etat d’Israël pour venir en aide aux Palestiniens chassés de leur terre, dans l’attente d’une « solution juste et durable » du conflit- rappelle en permanence, par son existence même, le « droit au retour » des réfugiés (résolution 194 de l’ONU) et le statut de puissance occupante de Tel-Aviv, ainsi que le fait que celle-ci se soustrait, en plus, à ses obligations de protection des populations soumises à cette occupation.
Si cette interdiction est mise en œuvre, elle aura des « conséquences dévastatrices », prévient le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), Dr Ghebreyesus, car il s’agira ni plus ni moins que de la destruction d’une « bouée de sauvetage irremplaçable pour le peuple palestinien ». Selon le grand quotidien de Genève, « Le Temps », Israël envisagerait de substituer à l’agence onusienne des « convois d’aide encadrés par des mercenaires ». Le journal précise qu’un millionnaire israélo-américain partirait favori pour diriger ce « projet pilote » où « se mêlent organismes privés, anciens barbouzes et technologies de reconnaissance faciale a grande échelle » ! (1)
Pour une fois, la réprobation de la décision de la Knesset est quasi-générale, y compris de la part de gouvernements européens hier encore prompts à suspendre leurs financements à l’UNRWA parce que douze de ses employés -sur 30 000 dont 13 000 à Gaza- étaient accusés, sans preuves, par Netanyahu d’avoir pris part à l’attaque du Hamas, le 7 octobre 2023. Ainsi, les lois anti-UNRWA sont-elles vues comme un « un précédent désastreux »par la Belgique; comme « une décision profondément troublante » par le Danemark; comme « une catastrophe humaine » par la Suède; comme « un précédent très grave » par l’Irlande, la Norvège, la Slovénie et l’Espagne, tandis que la France, la Grande-Bretagne, le Luxembourg, le Portugal et l’Allemagne réaffirment leur soutien à l’agence de l’ONU, jugée indispensable. Mais la simple réprobation de la décision israélienne ne saurait suffire pour venir à bout du projet scélérat en cours, alors même que la situation à Gaza est apocalyptique, en particulier dans le nord où, alertent, dans un appel désespéré, 15 responsables des grandes agences humanitaires de l’ONU, « l’ensemble de la population est exposée à un risque imminent de mourir de maladie, de famine et de violence » ! Le Secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, a, pour sa part, fort pertinemment, évoqué la possibilité de porter l’affaire devant la Cour internationale de justice. Si ces circonstances extrêmes ne conduisent pas les alliés inconditionnels des autorités israéliennes à déroger à la règle de l’impunité, alors quoi et quand ?
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(1) Le Temps (30/10/2024)




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