COLOMBIE : L’AUTRE ELECTION-PHARE DU 19 JUIN !
Gageons qu’à Washington , dimanche prochain, les résultats de l’élection présidentielle de Colombie retiendront (presque) autant l’attention que le scrutin français du même jour ! C’est que, dans ce pays réputé pour sa violence endémique liée au narco-trafic, ses criantes inégalités, la pauvreté de masse et la répression impitoyable des mouvements sociaux, la droite -principale alliée des Etats-Unis dans toute l’Amérique latine – a des chances d’être chassée du pouvoir pour la première fois depuis…212 ans !
L’espoir, à gauche, s’appelle Gustavo Petro, porté par une puissante soif de changement qui lui a valu, au premier tour, le résultat-record de 40% des suffrages exprimés ! Ajoutons que, s’il est élu, sa Vice-présidente s’appellera Francia Marquez, une Afro-Colombienne féministe, antiraciste et écologiste ! En face, un « homme d’affaires » de 77 ans, connu sous le sobriquet de « Trump colombien », a rallié tout ce que le pays compte de réactionnaires et de nostalgiques de la poigne de fer de l’ex-président Uribe. Les deux camps sont au coude à coude, tout est donc possible, le 19 juin prochain, dans un sens comme dans l’autre. Ce seul fait est en soi source de vives préoccupations à la Maison Blanche.
Et ce, d’autant plus cette perspective inattendue survient après bien d’autres victoires du camp progressiste dans l’ancienne « arrière-cour » des Etats-Unis : Mexique (2018), Argentine (2019), Bolivie (2020), Chili (2021), Pérou (2021), Honduras (2021)…, en attendant le possible retour du Président Lula à la présidence du Brésil, en octobre prochain ! Les impressionnantes mobilisations populaires de ces dernières années donnent une idée des attentes émancipatrices -notamment sociales, mais aussi sociétales, démocratiques et étiques- à satisfaire par les nouvelles équipes en place. Mais parmi ces exigences figure également le refus des ingérences au nom des intérêts « géopolitiques » du puissant voisin.
C’est là que le bât blesse pour Joe Biden. Coup sur coup, il vient d’essuyer un double revers dans sa volonté d’exercer son impérium sur cette partie du continent. D’abord, concernant sa gestion « campiste » du conflit ukrainien : si l’Amérique latine a tout naturellement condamné l’invasion de l’Ukraine par la Russie, défendu le principe de souveraineté, demandé le retrait des troupes russes, elle n’a pas suivi Washington dans sa stratégie de puissance visant, par des sanctions sans précédent, à exclure la Russie du système international. Ensuite, lors du 9ème « Sommet de l’Amérique » (réunissant en principe tous les Chefs d’Etat du continent ) , qui s’est tenu du 6 au 10 juin derniers à Los Angeles. Le Président américain ayant décidé -pour flatter les « durs » du Congrès- de n’ inviter ni Cuba, ni le Venezuela ni le Nicaragua, le Président du Mexique, l’un des principaux partenaires économiques des Etats-Unis, a boycotté le Sommet, en expliquant « n’accepter l’hégémonie ni de la Chine, ni de la Russie ni d’aucun pays »…D’autres défections suivirent : celles des pays des Caraïbes et du Honduras, notamment. Pour la chercheuse Kevin Parthenay : « Washington doit désormais prendre conscience que les Etats-Unis ne font la pluie et le beau temps » (1) . On ne saurait mieux dire.
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(1) Chercheuse au Centre d’Etudes et de Recherches Internationales (sur TV5 Monde, le 7/6/2022)
UKRAINE : « GAGNER LA GUERRE » OU FAIRE TAIRE LES ARMES ?
Les Ukrainiens « peuvent gagner s’ils ont les bons équipements » : on se souvient de cette sortie du chef du Pentagone, dépêché à Kiev le 24 avril dernier. Six semaines plus tard, marquées par des livraisons massives d’armements de plus en plus performants pour une pluie de milliards de dollars, la barbarie continue. Le courage des combattants ukrainiens impressionne, mais les faits sont là : malgré le soutien militaire spectaculaire de l’Occident, les embargos économiques sans précédent censés tarir les recettes du Kremlin et les lourdes pertes subies par l’agresseur, aucune issue du conflit n’est en vue et son bilan humain et matériel donne le tournis. Un constat s’impose : cette guerre « n’aura pas de vainqueur. (Elle) doit cesser » vient de rappeler le coordinateur de l’ONU dans le pays.
Que les Ukrainiens décident de tenter à tout prix de vaincre militairement l’envahisseur relève de leur choix souverain que nul d’entre nous n’a le droit de discuter. Que, par ailleurs, une partie de l’opinion publique européenne estime que la solidarité avec le peuple ukrainien exige que « les bons équipements »lui soient, dès lors, livrés jusqu’à la victoire finale, peut s’expliquer. Rien de plus insupportable, en effet, que de se sentir confortablement installé et impuissant face aux images du calvaire subit par les victimes d’une impitoyable machine de guerre ennemie -et, qui plus est, des victimes proches de nous et qui nous ressemblent. Le problème est qu’il n’est, jour après jour, que trop évident que les sacrifices indicibles consentis par la population ukrainienne ne nous rapprochent pas d’un pouce de la paix.
Pourquoi alors un certain nombre de dirigeants du monde occidental, à commencer, bien sûr, par Washington, persévèrent-t-ils dans leurs encouragements à « gagner la guerre » contre la Russie plutôt qu’à favoriser l’option, fût-elle très complexe, de la négociation ? Pour le Secrétaire à la défense américain, la raison de cette stratégie est claire: « Nous voulons voir la Russie affaiblie à un degré tel qu’elle ne puisse pas faire le même genre de choses que l’invasion de l’Ukraine ». Un pari hasardeux, dans la mesure où les six trains de sanctions européennes n’ont jusqu’ici entamé ni la détermination de Poutine ni même le soutien massif des Russes à son offensive, et surtout un choix cynique, car il revient à faire une guerre à la Russie par procuration, les bénéfices stratégiques escomptés se payant en vies humaines ukrainiennes, sans oublier les victimes « collatérales » dans les pays du Sud .
Il faut saluer à cet égard l’initiative originale du Président de l’Union africaine, Macky Sall . Il a condamné l’invasion russe, mais a fait le choix de tenter d’obtenir par la voie diplomatique ce que les Occidentaux ont échoué à réaliser par la confrontation : en l’occurrence, la libération des stocks de céréales et d’engrais dont les Africains ont un besoin vital.
Souhaitons qu’il réussisse et qu’il inspire d’autres acteurs conscients que cette guerre « n’aura pas de vainqueur ».
LA SUPPRESSION DU CORPS DIPLOMATIQUE : TOUT UN SYMBOLE !
Grève au Quai d’Orsay, ce 2 juin ! Le fait est suffisamment rare pour que l’on s’y arrête : il n’y a qu’un seul précédent (en 2003) dans toute l’histoire de ce ministère emblématique. Le malaise du « Quai » ne date pas d’hier, tant l’écart s’est creusé, année après année, entre l’ambition affichée en haut lieu d’une diplomatie universelle et les moyens, en recul constant , mis à la disposition de cette administration jadis si prestigieuse (Diplomatie : -30% en 10 ans; défense : + 23% en 5 ans !) . Macron aura réussi à faire déborder le vase. L’ironie du sort veut que ce soit le Président dont nombre de diplomates attendaient un sursaut en matière de politique étrangère qui assène à ce secteur le coup le plus rude : la suppression -par décret- du corps diplomatique ! Si cette « réforme » voit effectivement le jour, comme prévu, le 1er janvier 2023, les futurs « conseillers des affaires étrangères » et autres « ministres plénipotentiaires », chargés de représenter la France dans le monde et d’analyser, en retour, les réalités internationales en transformation perpétuelle -à une époque où les interdépendances impactent tous les domaines de la vie- ne seront plus des professionnels de la diplomatie. Ils seront choisis parmi les « administrateurs de l’Etat », vaste vivier de hauts fonctionnaires interchangeables : préfets, inspecteurs des finances ou…diplomate à Abidjan, à Bogota ou à Pékin !
Ancien parlementaire européen, j’ai pu, au gré de mes missions internationales, mesurer et apprécier -à de rares exceptions près- les compétences interdisciplinaires , la culture enrichie au fil des expériences successives et l’indispensable motivation à exercer ce métier si particulier, de nos diplomates . Maîtriser l’histoire des peuples, sinon leur langue; être à l’aise dans les arcanes des relations internationales; savoir gérer avec doigté des crises délicates ou des rapports de force complexes, cela ne s’improvise pas. Être Consul général à Jérusalem-Est, en charge du suivi des Territoires palestiniens occupés et en négociations constantes avec les autorités israéliennes, ne s’apprend pas dans un Institut chargé de former des « administrateurs » ! Représenter dignement la France au Brésil ou en Afrique du Sud a peu de choses à voir avec les prérogatives d’un Préfet de région ! Siéger au Conseil de sécurité des Nations unies suppose d’autres affinités que d’exercer ses talents -au demeurant utiles, mais d’une tout autre nature- d’inspecteur des finances.
Cette décision, qui risque de faire de la France le seul grand pays sans diplomates professionnels, est tout un symbole: celui d’un déclassement de la diplomatie française au profit d’une illusoire « puissance » militaire; celui d’un hyper-présidentialisme accordant au Chef de l’Etat le privilège de nommer « ses »représentants à travers le monde; celui, enfin, d’un mépris pour tout corps intermédiaire, fût-il aussi spécifique et indispensable que le corps diplomatique, les discours flamboyants ou les coups de com’ médiatiques du Prince tenant lieu de « Parole de la France ».
Toute notre solidarité aux diplomates en rébellion contre cette régression historique !




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