Archive for mai, 2019

QUELLES PROPOSITIONS ALTERNATIVES DE GAUCHE POUR L’EUROPE ?

(Paru dans l’Humanité du 13/4/2019)

Faire « des propositions alternatives pour l’Europe » ne vaut que si l’on ne sépare pas le projet en question du chemin susceptible de permettre sa réalisation progressive. Et, à cet égard, les grandes ruptures de demain passent par les conquêtes partielles d’aujourd’hui.

Dans cet esprit, je commencerai par évoquer l’enjeu européen immédiat : la possibilité offerte à chacune et chacun d’entre nous de contribuer à changer la composition du Parlement européen d’ici un peu plus d’un mois. Et ce n’est pas un petit enjeu ! Il nous appartient notamment de faire connaître les véritables pouvoirs de cette Assemblée, qui, contrairement à une idée reçue, sont loin d’être négligeables. Combien de nos concitoyennes et concitoyens savent-ils, par exemple, que ce n’est pas la « Commission de Bruxelles » qui décide des « directives » ou des « règlements » européens, mais les parlementaires européens, conjointement aux représentants des 27-28 gouvernements , sur la base de projets de la Commission ? (Pour mémoire, la directive européenne sur laquelle s’est appuyé Emmanuel Macron pour justifier l’ouverture totale de la SNCF à la concurrence a failli être rejetée au Parlement européen à …24 voix près ! Si 13 députés (sur 704 votants) avaient voté pour le rejet au lieu de s’y opposer, la donne aurait changé !) Parler de « l’autre Europe » en négligeant ce premier terrain d’intervention politique ne serait donc pas pertinent, à mes yeux.

Naturellement, ce premier geste élémentaire doit s’inscrire dans une vision à plus long terme , porteuse d’une ambition politique qui soit en rupture avec la logique libérale et autoritaire des traités actuels. Quelques axes peuvent illustrer ce projet alternatif.

Le premier est sans doute l’exigence d’un renversement des priorités de la construction européenne. Aujourd’hui, c’est la satisfaction des « marchés », notamment financiers. Demain, ce doit être l’épanouissement des humains : « L’Europe des gens, pas de l’argent », comme dit Ian Brossat. C’est à dire que tous les moyens disponibles doivent être mis d’abord et avant tout au service de ces nouvelles priorités. Et notamment les moyens financiers colossaux que l’UE est capable de mobiliser : ceux de la Banque centrale européenne (BCE, qui a le pouvoir inouï de créer de l’argent à partir de rien dans des proportions considérables), tout comme ceux qui résulteraient d’une lutte conséquente contre l’évasion fiscale (que le Parlement européen a, lui-même, évalué à quelque 1000 milliards d’euros par an !). Les dépenses publiques, à l’opposé de leur rationnement actuel, doivent être massivement augmentées en faveur de la promotion des capacités humaines : éducation , formation, santé, recherche, culture…

Autre axe majeur de cette nouvelle Europe à construire : une nouvelle approche sociale de l’écologie. A l’opposé de mesures qui pénalisent les plus modestes -et mettent artificiellement en concurrence l’environnement et le social- , il faut des décisions structurantes qui réorientent les politiques menées pour les rendre « éco-compatibles » : développement du rail, ferroutage, taxation du kérosène utilisé par les compagnies aériennes ou du carburant des porte- containers, arrêt des traités de libre-échange, réforme de la PAC dans le sens d’une transition écologique effective…

Un autre axe incontournable d’une « Europe refondée » est la solidarité . Cela vaut pour le fonctionnement interne de l’UE , comme dans les relations extérieures de celle-ci. Ainsi, toute forme de « dumping » social et fiscal ou de mise en concurrence des travailleurs doit être proscrite. Les services publics sont au cœur de cette réorientation de l’économie. Dans le même esprit, les moyens de la BCE (prêts quasi-gratuits à long terme ) doivent permettre d’agir contre les inégalités de développement entre pays , à l’opposé de la « concurrence libre et non faussée » . Concernant les migrations, les conditions d’un accueil digne des personnes à la recherche d’un havre de paix doivent être créées pour mettre un terme définitif à l’hécatombe criminelle dans laquelle « l’Europe » actuelle perd son honneur. La politique économique avec les pays tiers doit, à l’opposé du libre-échangisme actuel, reposer sur des coopérations mutuellement bénéfiques, sans domination.

Un quatrième axe est l’engagement pour la paix , en tournant le dos à l’OTAN et en œuvrant pour un traité de sécurité collective pour tout le continent européen . Quant à la vente d’armes , particulièrement à des pays en conflit , elle doit être proscrite !

Enfin, un axe majeur traverse tous les autres : le respect de la souveraineté populaire. Il faut que les coopérations entre Européens soient fondées sur des choix démocratiques de chaque peuple. Tous les peuples de l’UE ne feront pas les mêmes choix. Dans certains domaines, les coopérations européennes se feront à 27 ou plus. Dans d’autres, à 3, à 10 ou à 15. Naturellement, les choix de chaque peuple doivent être cohérents : on ne peut, par exemple, attendre la solidarité des autres et la leur refuser en retour. Bref, en impliquant les citoyens de chaque pays dans la construction de leur Union et en leur garantissant qu’ils ne seront pas entraînés là où ils n’ont pas décidé d’aller, nous souhaitons lever les réticences de plus en plus fortes à coopérer avec les autres peuples. C’est ce que les communistes appellent une « Union de nations et de peuples souverains et associés » .

19 mai 2019 at 3:58 Laisser un commentaire

CONSTANTES ET « INNOVATIONS » DU « MANIFESTE » DE MARINE LE PEN

(Article paru sur « pcf.fr » le 9/5/2019)

Le 15 avril dernier , la Cheffe du  » Rassemblement national » (ex-FN), a présenté au Parlement européen son « Manifeste pour l’Alliance européenne des Nations » : 75 pages pesantes, censées définir la nouvelle (?) « vision » de l’Europe du parti lepéniste.  Qu’en retenir ?

NATIONALISTE, BELLICISTE, ANTI-MIGRANTS

Parmi les thèmes de prédilection de ce pensum figurent en bonne place « le rétablissement des frontières nationales »; « une identité interne définie »; la glorification de la France, « puissance centrale et rayonnante » ; « l’enracinement » par opposition au « nomadisme »; l’exigence d’un « juste retour » en matière de contribution au budget européen, et notamment la remise en cause des « fonds de cohésion » aujourd’hui financés par les Etats membres les plus riches au profit des plus pauvres ; la fustigation de la Cour européenne des Droits de l’Homme, accusée de « contredire le droit des Etats à se protéger »; le rejet absolu de « l’universalisme » , cette « agression » à laquelle les peuples ont « toutes les raisons (…) de ne pas sacrifier leurs traditions, leur foi ou leur identité », car « tous les hommes ne sont pas les mêmes ». C’est pourquoi « l’Alliance défendra un modèle (…) qui appelle la séparation de l’Europe et des Européens de ce qui n’est pas elle, de ce qui n’est pas eux »…Des phrases qui font froid dans le dos.

Il s’agit en particulier de « refuser l’injonction multiculturaliste », cette « agression contre laquelle toute l’Europe doit organiser la résistance ». Aussi, « l’Alliance européenne des Nations aidera (?) les Nations qui le souhaitent à résister aux opérations de corruption dont elles sont victimes pour ouvrir leurs frontières, pour abandonner les critères de nationalité dans l’accès aux systèmes sociaux, pour détruire leurs solidarités et leur mutualités nationales ». Car, est-il souligné, l’ouverture des frontières « promet l’Europe au naufrage démographique, écologique et culturel ». D’une façon générale, le rétablissement de « l’autorité de l’Etat » mettra fin au « sentiment de submersion (qui) fait de chacun un étranger sur son propre sol », étant entendu que « chaque Nation (…) devra compter (…) sur les moyens européens comme Frontex », par exemple lors « d’un de ces nouveaux modes d’agression que sont l’envoi en masse de migrants sur les côtes européennes, l’implantation de réseaux criminels ou l’action d’ONG fragilisant les gouvernements légitimes » tel SOS Méditerranée accusée de « formatage des esprits ». Pas vraiment de quoi fâcher le vieux Le Pen, qui se reconnaîtra, par ailleurs, tout autant dans des tirades de faucon du type -à propos de « la guerre »-:  « les Européens ont massivement renoncé à la faire, à s’y préparer, à la gagner », tandis que « l’Alliance européenne des Nations devra désigner l’ennemi à combattre et à vaincre »…

ÉCHEC SUR L’ EURO, ÉCOLOGIE : LE RN TRAVESTI

Il faut attendre les toutes dernières pages du « Manifeste » pour que tombe, au détour d’une phrase, un constat d’échec stratégique à propos de ce qui fut longtemps une pierre angulaire du programme lepeniste : la sortie de l’euro. « Les Français ont montré qu’ils restent attachés à la monnaie unique » . Exit le Frexit ! Problème : pendant la campagne présidentielle, la présidente du Front national affirmait sur Europe 1 que « 70% de (son) projet ne pourraient être mis en oeuvre » sans la sortie de l’euro. De mauvais esprits en concluront que le programme du RN a un petit problème de crédibilité…Quant à son déguisement écologique, il laisse vite transparaître le brun sous le vert : « le meilleur allié de l’écologie, c’est la frontière », expliquait , le 7 avril dernier, Jordan Bardella, tête de liste RN pour les élections européennes. Chassez le naturel…
« LUTTER CONTRE LES DÉFICITS »; « LIBÉRER LES ENTREPRISES »; « PERMETTRE AUX INVESTISSEURS DE SE PROJETER DANS LE MONDE »…
Il en va de même pour l’économie : il suffit de gratter un peu le discours pseudo anti-libéral purement tactique qui décore le texte pour qu’apparaisse le fond profondément néolibéral du FN/RN (et qui caractérise la pratique de l’extrême-droite partout où elle accède au pouvoir). Ainsi le RN entend-il « libérer les énergies », « encourager l’épargne », « lutter contre les déficits », « refuser les facilités du crédit » et « placer chaque Nation européenne face à ses responsabilités » en luttant contre « l’union des transferts ». Cela nous rappelle de sombres tirades des pires « ténors » de l’Europe libérale ! Quant à la volonté affirmée de « créer des champions français nationaux en Europe et des champions européens sur les marchés mondiaux » pour que « des géants européens (puissent) se battre à armes égales avec leurs vrais concurrents », elle ira droit au cœur de nombre de vedettes du CAC 40 ! Comme « opposante » au libéralisme d’Emmanuel Macron, on fait mieux…
Pour couronner le tout, le RN n’hésite pas à galvauder des formulations « empruntées » sans scrupule au Parti socialiste européen sur le « juste échange » censé remplacer le « libre-échange », aux Verts en paraphrasant leur « protectionnisme vert », ou aux communistes dont il dénature grossièrement la notion constructive et pacifique d’ « Union de nations et de peuples souverains et associés » en évoquant une « Alliance d’Etats-Nations souverains » et « associés », avec une France à la « puissance recouvrée », au service d’un « projet fondé sur une évaluation réaliste des risques de guerre sur et autour du continent européen ». Vous avez dit : « dédiabolisation » ?

19 mai 2019 at 3:55 Laisser un commentaire

LE COÛT HUMAIN ET ÉCOLOGIQUE DE LA COURSE AU PROFIT

Il y a des coïncidences parlantes : le 6 mai dernier s’est ouvert le procès « France Télécom » qui doit juger une entreprise du CAC 40 et sept de ses anciens dirigeants pour « harcèlement moral » ayant poussé à bout nombre de salariés jusqu’à conduire à une consternante vague de suicides ; le même jour, le Sommet mondial de la biodiversité lançait, depuis Paris, son appel solennel à éviter la première extinction de masse des espèces causée par les humains ! Qu’est-ce qui rapproche ces deux événements ? La course au profit à n’importe quel prix ! Dans le premier cas, l’ancien patron, Didier Lombard, a notamment évoqué « l’agressivité de la concurrence » pour justifier les « transformations pas agréables imposées à l’entreprise », au prix d’une déstabilisation organisée des salariés destinée à pousser 22 000 personnes vers la sortie… »d’une façon ou d’une autre, par la fenêtre ou par la porte », selon l’élégante formule du PDG en 2007. « Management par la terreur » écrira un technicien avant de se donner la mort ! L’enjeu du « crash programme » de l’ex-direction ? Confirmer la pleine réussite de la privatisation de l’ex-service public en dégageant « sept milliards de cash flow », selon le directeur dit « des ressources humaines » ! Insoutenable.

La même logique prédatrice et irresponsable conduit à ce que « la santé des écosystèmes dont nous dépendons (…) se dégrade plus vite que jamais » car « nous sommes en train d’éroder les fondements mêmes de nos économies, nos moyens de subsistance, la sécurité alimentaire, la santé et la qualité de vie dans le monde entier », selon l’avertissement du président du « GIEC de la biodiversité », Robert Watson. Agriculture intensive et agro-business ; sur-pêche; déforestation massive; marchandisation du vivant; croissance non soutenable; pollutions non contrôlées… sont autant de pratiques relevant de différentes formes de « néolibéralisation de la nature ».

Et l’Europe dans tout cela ? La tragédie de France Télécom a directement à voir avec le grand virage libéral de « l’économie de marché ouverte où la concurrence est libre » engagé dans les années 90. En matière de biodiversité, la réalité européenne est plus contradictoire : l’Union européenne dispose d’une politique en ce domaine depuis plusieurs décennies, le problème réside dans le manque de volonté des Etats membres d’aller au bout de l’ambition affichée, précisément parce que celle-ci se heurte à la logique néolibérale en vigueur. En 2011, elle a adopté une nouvelle stratégie sur 10 ans pour la préservation de la biodiversité, conformément aux engagements pris lors de la Convention internationale de Nagoya (Japon) (1). Problème -illustré spectaculairement par l’affaire du glyphosate où la Commission a épousé les thèses de Monsanto contre l’avis de l’Organisation mondiale de la santé !- : la politique européenne en matière de biodiversité « constitue un exemple classique de politique qui ne tient pas ses promesses (…) bien qu’elle ait parfaitement cerné les problèmes ». (2)Pour le social comme pour l’écologie, la rupture avec la logique libérale est la condition du changement.

——-
(1) Voir Chronique de F. WURTZ (Humanité-Dimanche du 4/11/2011)
(2) CESE (septembre 2016)

16 mai 2019 at 10:50 Laisser un commentaire

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