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« Les Européens doivent désormais sanctionner le gouvernement Netanyahou » : entretien avec Francis Wurtz

I

(Interview parue dans l’Humanité le 23/9/2025, recueillie par Vadim Kamenka)

VK : Que peut changer la reconnaissance par la France de l’Etat de Palestine ?

Francis Wurtz

Cette décision a entraîné une décision semblable d’autres pays occidentaux. Si, pour Macron, l’attentisme et l’inertie qui le caractérisaient devenaient intenables du fait du génocide effroyable à Gaza, le fait que la France franchisse le pas rendait la situation encore plus intenable pour les autres pays occidentaux.

Finalement, cette reconnaissance crée une dynamique nouvelle pour trois raisons. D’abord elle permet à la question de la Palestine de revenir au premier plan sur la scène mondiale. Ensuite, cette fois-ci, ce sont des alliés traditionnels d’Israël, la Grande-Bretagne, l’Australie, le Canada, qui actent la reconnaissance ; cela isole comme jamais le gouvernement de Benyamin Netanyahou

Désormais, parmi les cinq membres permanents du Conseil de sécurité, seuls les États-Unis mènent encore leur combat d’arrière-garde. Enfin, d’où provient ce changement politique ? Il est rendu possible par la mobilisation de l’opinion mondiale, y compris occidentale. 

Il ne s’agit plus d’une question diplomatique entre États, mais d’une revendication politique au sein des sociétés. Cette évolution donne beaucoup plus de force à l’exigence d’un cessez-le-feu à Gaza et aussi à celle de stopper l’entreprise d’effacement de la Palestine par deux gouvernements, israélien et états-unien.

VK : Comment permettre la création effective d’un État palestinien quand le gouvernement israélien accélère la colonisation ?

FW : Ce n’est pas une question institutionnelle mais politique. La mobilisation pour arrêter le massacre du peuple palestinien à Gaza et pour mettre fin à l’occupation – le combat ne date pas d’aujourd’hui – doit être considérablement renforcée. Sinon l’État de Palestine restera un vœu pieux. Il y aura des suites diplomatiques à cet acte de reconnaissance, mais l’essentiel se joue dans la mobilisation politique pour arrêter le massacre et mettre fin à l’occupation.

VK : Pourquoi défendre la solution à deux États ?

FW : C’est aux Palestiniens de décider, mais je n’en vois pas d’autre. Nous ne voyons pas comment la souveraineté de la nation palestinienne pourrait s’exprimer autrement. La solution à deux États est l’application du droit international. L’idée qu’il pourrait y avoir un État unique avec les Palestiniens et Israéliens me paraît hors sol.

VK : Comment cet État pourrait-il être viable alors que les États-Unis et Israël violent le droit international ?

FW : Cela passe essentiellement par les opinions publiques. Aux États-Unis, en avril dernier, un sondage indiquait que 53 % des Américains avaient une opinion négative d’Israël à cause de la politique de Benyamin Netanyahou. La même évolution existe au sein de la communauté juive américaine, avec des appels à boycotter les colonies pour sauver Israël. Et la grande majorité de la communauté juive américaine défend une solution à deux États

L’opinion israélienne elle-même commence à bouger. Un mouvement de résistance des réservistes a pris corps, des personnalités politiques et culturelles influentes prennent publiquement position contre la politique de Netanyahou qui est totalement indéfendable. Cette politique abîme terriblement l’image d’Israël.

VK : L’Union européenne n’a pris aucune sanction contre le gouvernement israélien malgré les crimes commis à Gaza. Que peut changer la reconnaissance de l’État de Palestine par la France de ce point de vue ?

FW : La stratégie d’effacement de la Palestine par le gouvernement israélien est connue des dirigeants européens depuis très longtemps. Elle est documentée depuis plus de vingt ans. Les diplomates qui représentent les pays européens à Jérusalem-Est ont la responsabilité du suivi des territoires palestiniens. Ils alertent rapport après rapport sur la politique du gouvernement israélien et sur sa volonté stratégique d’empêcher la création d’un État palestinien. 

Et, pourtant, il n’y a pas de sanction. Pire, l’UE a offert à Israël un statut de partenaire ultra-privilégié dont ne dispose aucun autre État non européen. Dans ce nouveau contexte, un tel paradoxe va devenir intenable, alors que le 19e paquet de sanctions contre la Russie vient d’être décrété.

Pour prendre des sanctions commerciales , l’unanimité n’est pas requise. La majorité qualifiée suffit et celle-ci est atteignable. Comme les États européens le font pour l’Ukraine avec la fameuse « coalition des volontaires », ils peuvent très bien constituer une coalition pour imposer des sanctions au gouvernement Netanyahou jusqu’à ce qu’il accepte un cessez-le-feu à Gaza et l’ouverture de négociations sérieuses pour en finir avec l’occupation.

VK : Ces États peuvent-ils être poursuivis pour complicité et non-prévention de crime de génocide ?

FW : Ce risque a dû peser dans la décision d’Emmanuel Macron. L’hypothèse d’un génocide ne fait plus de doute. Cela engage la responsabilité morale et juridique des responsables politiques.

VK : Alors que l’ONU célèbre ses 80 ans, l’impasse à Gaza démontre-t-elle les limites de cette organisation ?

FW : Elle démontre le côté pervers du droit de veto dont bénéficient les cinq membres permanents du Conseil de sécurité. Ce n’est donc pas la responsabilité de l’ONU qui est en jeu, mais celle de ces puissances. L’ONU, en tant qu’organisation, a au contraire un immense mérite, elle est la référence en matière de droit international. C’est une sorte de boussole avec la charte des Nations unies.

24 septembre 2025 at 11:05 Laisser un commentaire

ÉTAT DE PALESTINE : LE TOURNANT ?

« Il n’y aura pas d’Etat palestinien : cet endroit nous appartient » : en prononçant ces paroles sur le lieu le plus emblématique de la colonisation de la Cisjordanie -car destiné à couper le Territoire palestinien en deux pour tenter de rendre physiquement impossible l’édification d’un État autre que celui de l’occupant- , Netanyahou ne pouvait pas se montrer plus provocateur face au groupe d’Etats occidentaux, considérés jusqu’alors comme des alliés indéfectibles d’Israël, mais qui s’apprêtent à leur tour à reconnaître l’Etat de Palestine. 

Les voici -France en tête- placés spectaculairement devant leurs responsabilités : ils vont devoir montrer à toute la communauté internationale ce que vaut leur acte diplomatique, tant de fois repoussé, mais que l’isolement sans précédent de ce pouvoir assassin dans l’opinion mondiale a rendu incontournable. Quelles mesures vont-ils prendre pour que soit mis fin au génocide à  Gaza (1) et à l’entreprise coloniale d’Israël dans sa globalité ? Vont-ils laisser définitivement démonétiser leur parole collective en capitulant ouvertement devant ce politicien hors la loi ou auront-ils cette fois à cœur de concrétiser leur engagement rituel en faveur de la « solution à deux États » ? Désormais, plus d’échappatoire ! Aucune nouvelle lâcheté de leur part ne passera inaperçue. Tous les amis du peuple palestinien, tout comme les militants de la paix en Israël, y veilleront, et, au-delà, quiconque ne supporte plus le « deux poids-deux mesures » en matière de droit international sera, n’en doutons pas, aux aguets. 

Emmanuel Macron est, à cet égard, le plus exposé. Lui qui revendique le « leadership » européen en matière de sanctions économiques contre Moscou, de livraisons d’armes à Kiev et d’envoi de troupes au sol en Ukraine, face à « l’ogre qui a besoin de continuer à manger » pour survivre, que va-t-il proposer concernant l’ « ogre » de Tel Aviv, qui, de Gaza à la Cisjordanie, du Liban à l’Iran, de la Syrie au Yémen et jusqu’au Qatar, sème la mort et attise les tensions alors qu’une seule décision suffirait à créer les conditions d’une paix durable en Israël comme dans toute la région : en finir avec l’occupation et la colonisation des territoires palestiniens, conformément aux résolutions des Nations unis adoptées depuis 1967 ! 

Observons que, dans ce cas, nul ne demande que l’on recoure, pour obtenir une paix juste, à la livraison de chars, d’avions de chasse, de drones, de missiles ni de munitions aux Palestiniens occupés et martyrisés ! Ce que demandent les Palestiniens depuis des décennies n’est autre que l’arrêt de toute vente d’armes à l’agresseur ainsi que des pressions économiques et politiques suffisantes sur le pouvoir israélien pour obtenir l’ouverture de véritables  négociations de paix sur la base du droit international. Avec pour objectif l’édification de l’Etat palestinien à côté de l’Etat d’Israël, dans des frontières sûres et reconnues. Rendre enfin possible ce rêve simple et raisonnable : c’est tout l’enjeu que la désormais très large reconnaissance de l’Etat de Palestine remet à l’ordre du jour de l’agenda diplomatique mondial. 

———-

(1) « J’ai refusé pendant des années d’utiliser ce terme : “génocide”. Mais maintenant je ne peux pas m’empêcher de l’utiliser, après ce que j’ai lu dans les journaux, après les images que j’ai vues et après avoir parlé avec des personnes qui y ont été » (David Grossman 1/8/2025)

XXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXX Je veux rendre hommage à José Fort, ce grand journaliste de l’ « Humanité », dont il dirigea longtemps avec compétence et sensibilité la rubrique internationale.

18 septembre 2025 at 6:58 Laisser un commentaire

SOUS NOS YEUX, L’ORDRE MONDIAL EN PLEINE MUTATION 

« Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et c’est dans ce clair-obscur que surgissent les monstres » : qui n’a à l’esprit, face au désordre mondial en cours, la fameuse citation de Gramsci ? 

L’indicible sauvagerie de l’armée israélienne d’occupation à Gaza n’exprime-t-elle pas la rage d’un pouvoir sur-puissant, et bénéficiant du « soutien indéfectible » de l’Occident, devant son incapacité à soumettre un peuple du Sud, comme jadis le pouvoir nord-américain au Vietnam ? 

 L’agression terriblement meurtrière de l’armée russe contre l’Ukraine n’est-elle pas, pour sa part, l’expression de la nostalgie d’une puissance passée, elle-même nourrie par les humiliations infligées au peuple russe par des Occidentaux trop sûrs d’eux après la chute de l’URSS ? 

Quant à l’effarante croisade réactionnaire trumpienne pour « rendre sa grandeur à l’Amérique », n’étale-t-elle pas au grand jour le refus radical de reconnaître que, si les Etats-Unis conservent d’énormes moyens de domination, l’ère de la suprématie mondiale de l’ex-« hyper puissance » n’est plus ?

Face à ce « vieux monde (qui) se meurt », comment qualifier les grands pays émergents, tels ceux réunis lors du récent Sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) ? À l’évidence, en considérant le profil de certains participants, ils ne représentent pas, à ce stade, le « nouveau monde ». En revanche, le fait que des représentants de la moitié de l’humanité -par delà leurs divergences et parfois leurs conflits- organisent leurs coopérations hors des circuits dominés par les puissances occidentales, mais en présence du Secrétaire général des Nations unies, illustre la grande mutation de l’ordre mondial à l’œuvre sous nos yeux. 

Dans ce contexte, que font les dirigeants de l’Union européenne, censée œuvrer à la paix ? Trois de leurs choix stratégiques me paraissent hautement contestables. Le premier fut la décision de répliquer à l’agression russe contre l’Ukraine par les armes alors qu’existait en novembre  2022 « une solution politique, où, politiquement, les Russes se retirent » comme le plaidait alors…le Général Mark Milley, Chef d’Etat-Major des armées des Etats-Unis lui-même ! Depuis lors, l’escalade se poursuit sans aucune perspective.

Cette impasse dramatique alimente une deuxième série de choix funestes. D’abord, celui d’une folle course aux armements. Ensuite, le choix humiliant -« quoiqu’il en coûte »- de tenter d’amadouer Donald Trump afin qu’il consente à continuer d’assurer la défense de l’Europe. Enfin, loin de préparer l’avenir en ouvrant un dialogue approfondi et constructif avec les pays du « Sud global » -sans éluder les divergences mais en en traitant en partenaires-, l’Union européenne se raidit. Le statut officiel de la Chine est désormais celui de « rival systémique ». Tout est dit. 

Contribuer à sortir par le haut et au plus vite de ce « clair-obscur » pour ouvrir la voie au « nouveau monde » : telle est la responsabilité historique qui doit rapprocher les forces de progrès du Sud et du Nord dans leur grande diversité. L’avenir leur appartient.

11 septembre 2025 at 12:45 1 commentaire

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