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CRISE DE TAÏWAN : SAVOIR RAISON GARDER
Par les temps qui courent, le monde n’a vraiment pas besoin d’une crise internationale de plus ! Les dirigeants européens feraient bien de rappeler cette évidence à leurs alliés américains qui s’évertuent à remuer le fer dans la plaie des relations tumultueuses entre Pékin et les autorités actuelles de Taïwan . Non content d’être le premier fournisseur d’armements de l’île -deux livraisons massives d’armes ont eu lieu depuis l’élection du Président Biden- , Washington cautionne incident sur incident propre à alimenter le climat de confrontation avec Pékin sur ce dossier potentiellement explosif. Après la visite délibérément provocatrice de l’ex-Présidente démocrate de la Chambre des représentants à Taipei en août dernier, l’administration Biden n’a pas trouvé initiative plus appropriée que d’autoriser la réception aux Etats-Unis, par le successeur républicain de Nancy Pelosi, de la première responsable actuelle de l’île chinoise, clairement indépendantiste . Ces bravades successives de Washington envers son grand rival asiatique seraient puériles si elles n’attisaient de très inopportunes tensions dans une région ultra-sensible.
Loin de servir à obtenir de Pékin les nécessaires garanties d’un règlement pacifique du statut de Taïwan, ce type de harcèlement ne fait qu’exacerber les dissensions sinon les risques d’une dérive fatale. Cette attitude vise, en effet, aux yeux de Pékin, à revenir progressivement, dans les faits, sur le principe d’ « une Chine unique » (reconnu par 181 États sur 193), qui fait de Pékin le seul représentant légal de l’île . De fait, Taïwan fait partie de la Chine depuis le 17ème siècle, hormis la période de domination japonaise qui débuta en 1895 et prit fin avec la capitulation de 1945. Taïwan est donc bien une province chinoise. Jusqu’à l’élection de l’actuelle dirigeante de l’île, en 2016, les relations avec Pékin s’étaient du reste, développées sur le plan économique et apaisées sur le plan politique . Le précédent dirigeant de Taipei -qui se rendit en Chine continentale l’été dernier- appela d’ailleurs à un dialogue constructif avec Pékin.
Au lieu d’encourager cette option, excluant toute tentative de « réunification de la Chine »par la force, mais ouverte à un processus de rapprochement négocié, les Etats-Unis prennent le risque d’instrumentaliser la question taïwanaise au service de leur stratégie « Indo-Pacifique », autrement dit de leur bataille de « leadership » avec la Chine. Quel intérêt auraient les Européens à se laisser entraîner dans cette dangereuse impasse ? Quelques inconditionnels de Washington, comme les dirigeants libéraux-conservateurs de la République tchèque ou les très zélés responsables lituaniens, ne se posent pas la question : ce qui est bon pour « l’Amérique » est bon pour eux. Plus symptomatique de la confrontation entre Occident et Chine : pour la première fois depuis 26 ans, une ministre allemande s’est récemment rendue à Taïwan . Sans parler du tollé médiatique suscité en Europe par une banale assertion d’Emmanuel Macron, selon laquelle : « La pire des choses serait de penser que nous, Européens, devrions être suivistes sur ce sujet et nous adapter au rythme américain et à une surréaction chinoise ». Attention : sur Taïwan, sachons raison garder.
QUI A PEUR DU PLAN DE PAIX DE LA CHINE ?
Joe Biden ne voyant dans le plan de paix de la Chine rien « qui puisse bénéficier à qui que ce soit d’autre que la Russie », ses alliés européens ont fidèlement repris la même antienne : pour M. Stoltenberg, Secrétaire général de l’OTAN, « la Chine n’est pas très crédible », tandis que pour Mme Von der Leyen, Présidente de la Commission européenne, il s’agit d’examiner les positions de Pékin « en tenant compte du fait que la Chine a pris parti » pour Moscou. Quant au Chancelier allemand, Scholz, il a conseillé à ses pairs de « nous faire aucune illusion sur la Chine »…Le porte-parole du Secrétaire général des Nations-Unies a eu beau souligner que le document publié par la Chine constituait une « importante contribution » en insistant notamment sur le fait que « l’appel sur la nécessité d’éviter l’utilisation de l’arme nucléaire (était) particulièrement important », rien n’y fit.
Même la tonalité inattendue de la réaction du Président Zelensky, jugeant « très positif que la Chine envoie certains signaux » et affirmant qu’il était « dans l’intérêt de l’Ukraine d’avoir une réunion avec la Chine » n’ a pas suffi à amener les dirigeants européens à déroger à leur docilité moutonnière à l’égard de Washington.
Au royaume des aveugles, les borgnes étant rois, Emmanuel Macron passerait presque , dans ce contexte affligeant, pour courageux ! Tout cela pour avoir « osé » convenir d’une évidence en soulignant que « le fait que la Chine s’engage dans des efforts de paix est tout à fait bon » et en annonçant un prochain voyage à Pékin pour amorcer « le temps de la reconnexion ». À suivre…
Rappelons quelques points forts de la Déclaration chinoise : « Respecter la souveraineté de tous les pays »; prendre au sérieux « les intérêts et préoccupations sécuritaires des différents pays »; « cesser les hostilités (et ) promouvoir progressivement la désescalade; lancer des pourparlers de paix »; « accroître les aides humanitaires »; « protéger effectivement les civils et les prisonniers de guerre »; « préserver la sécurité des centrales nucléaires »; « s’opposer à la menace ou à l’emploi d’armes nucléaires (comme) à la recherche, au développement et à l’utilisation des armes chimiques et biologiques par quelque pays que ce soit, dans quelques circonstances que ce soit »; « faciliter l’exportation des céréales »…
Beaucoup de ces positions rejoignent celles de l’Ukraine et pourraient s’avérer de précieux points d’appui pour faire pression sur la Russie -à commencer par l’exigence de « respect de la souveraineté » (La Chine n’a d’ailleurs jamais reconnu l’annexion de la Crimée par Moscou). D’autres propositions répondent aux demandes de longue date de la Russie -en particulier la prise en considération de ses enjeux de sécurité, autrement dit l’arrêt de l’extension de l’OTAN. N’est-ce pas le propre d’un règlement politique -et la condition sine qua non d’une paix durable- de chercher à répondre aux intérêts légitimes des différentes parties en conflit ?
Ceux qui attendent comme seule issue la capitulation sans condition de Moscou veulent-ils vraiment la paix ?
A l’inverse, qui veut vraiment arrêter -à temps- l’insupportable massacre devrait se saisir sérieusement de la chance que représenterait une médiation chinoise .
CES QUESTIONS QUE LES OCCIDENTAUX REFUSENT DE SE POSER
Cette année encore, la « Conférence de Munich sur la sécurité » a fait le plein de dirigeants occidentaux. Pas moins d’une quarantaine de Chefs d’Etat et de gouvernement mais aussi le secrétaire général de l’OTAN, la Présidente de la Commission européenne, etc…, ont fait le déplacement : bref, la « famille occidentale » fut au grand complet, élargie à quelques hôtes de marque.
La Russie, quant à elle, n’a pas été invitée cette année -ce qui se comprend aisément . Ce qui se conçoit moins, c’est que jamais, aucun des « ténors » de la Conférence annuelle de Munich n’ait osé poser la question : « si nous avions réagi différemment que nous l’avons fait au discours de Poutine devant notre Conférence en 2007, resté dans toutes les mémoires, cela aurait-il pu éviter la guerre en 2022 ? » Se poser cette question ne gomme en rien la terrible responsabilité du Poutine des années qui suivirent. « Ce n’est pas parce qu’on a créé un monstre qu’il ne faut pas le combattre », comme dit Hubert Védrine.
A l’époque, le chef du Kremlin avait énoncé plusieurs vérités que les dirigeants occidentaux n’ont pas voulu entendre : « Je suis certain qu’en ce moment crucial, il faut repenser sérieusement l’architecture globale de la sécurité (…) Le rôle de la diplomatie multilatérale s’accroît considérablement (…) Le risque potentiel de déstabilisation des relations internationales tient également à l’absence évidente de progrès dans le domaine du désarmement. La Russie se prononce pour la reprise du dialogue à ce sujet ». Après avoir énuméré une série de propositions concrètes à ce propos, Poutine s’arrêta sur la question-clé de l’élargissement de l’OTAN : « C’est une provocation qui sape la confiance mutuelle et nous pouvons légitimement nous demander contre qui cet élargissement est dirigé ». Rappelant un discours du secrétaire général de l’OTAN, à Bruxelles, le 17 mai 1990, dans lequel l’organisation atlantique se disait prête « à ne pas déployer les troupes de l’OTAN à l’extérieur de la République fédérale allemande » et soulignait que « cela donne à l’Union soviétique des garanties sûres de sécurité », Poutine interrogea l’assistance : « Où sont aujourd’hui ces garanties ? »
Si, au lieu d’ignorer ces interpellations légitimes, les dirigeants occidentaux s’étaient remémorés les mises en garde de stratèges américains eux-mêmes , comme Georges Kennan, jadis pourtant théoricien de la guerre froide, qui sonna l’alerte dès 1997 par ces mots : « l’élargissement de l’OTAN vers l’Est risque d’être la plus fatale erreur de la politique américaine depuis la guerre »; si les mêmes n’avaient pas récidivé l’année suivante en rejetant la proposition de la Russie, le 6 juin 2008, de conclure un « traité paneuropéen de sécurité » sous l’égide de l’ONU et traitant de tous les différends Est-Ouest à la seule condition de ne pas prendre , au nom de leur sécurité, des mesures mettant en cause la sécurité de la Russie -autrement dit, avant tout, de stopper l’extension de l’OTAN…, cela aurait-il permis d’éviter l’exacerbation continue de la crise jusqu’à la folie criminelle à laquelle nous assistons aujourd’hui de la part du Kremlin ? Nul ne peut apporter une réponse définitive à cette question, mais peut-on éviter de poser la question ?




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