LE NAUFRAGE MORAL DES GOUVERNEMENTS DE L’UE

« L’accord de Bruxelles est l’incarnation d’une Europe solidaire, responsable et digne » : on a beau se frotter les yeux, c’est bien Jean-Yves Le Drian, ministre français des Affaires étrangères, qui a, sans ironie, salué en ces termes le résultat du Sommet des Chefs d’Etat et de gouvernement du 28 juin dernier sur la question de l’accueil des migrants ! (1)

Si solidarité il y eut entre les dirigeants des 28 Etats membres, ce fut une solidarité de voyous ! Leurs seuls points d’accord sont de verrouiller les frontières extérieures de l’UE aux réfugiés ; de transférer les personnes secourues en Méditerranée vers des « centres contrôlés » ( à créer dans les pays européens volontaires ) d’où la grande majorité sera vouée à la « reconduite »; de tenter d’installer en Afrique du Nord -y compris dans l’enfer libyen- ou dans les Balkans des « plateformes de débarquement », sorte de centres de tri pour sélectionner hors des frontières européennes ceux des demandeurs d’asile jugés « éligibles » ; enfin de n’imposer à aucun Etat membre d’accueillir le moindre réfugié !

« Responsable », l’accord auquel sont ainsi parvenus les leaders de nos pays respectifs ? Bien malin qui peut y entrevoir le début d’une solution durable à un enjeu pourtant incontournable ! Où seront ouverts ces fameux « centres européens contrôlés » ? Aucun pays, à l’exception de la Grèce, n’a annoncé qu’il y consentait. L’Italie a, sans surprise, exclu toute participation à ce projet. Quant à Emmanuel Macron -à l’origine de cette proposition- , il a d’emblée précisé que « la France n’ouvrira pas de centre de ce type » ! De leur côté, l’Algérie, la Tunisie, le Maroc , tout comme l’Albanie ont , à ce stade, clairement refusé l’hypothèse d’ ouvrir sur leur sol des « centres » destinés dans les faits à empêcher le départ des migrants transitant par leur pays. La Libye réclame de l’argent pour s’acquitter de la basse besogne…

Tout cela nous renvoie à la « dignité » : où le chef de la diplomatie de la « patrie des droits de l’homme » la trouve-t-il dans ce naufrage moral de la quasi-totalité des 28 gouvernements de l’UE ? Dans la bouche du ministre italien, Salvini, annonçant que les ports de son pays seraient fermés « tout l’été » aux navires des ONG engagées dans le sauvetage des réfugiés ? Dans les propos d’Orban soulignant que « la Hongrie restera un pays hongrois et ne deviendra jamais un pays de migrants »? Dans le recul d’Angela Merkel , prête à renvoyer en Grèce ou en Espagne les migrants enregistrés dans ces pays s’ils ont été interpellés entre la frontière germano-autrichienne, elle qui s’était écriée naguère : « Si l’on commence maintenant à devoir s’excuser de montrer un visage ami face à des situations d’urgence, alors ce pays n’est plus le mien » (2) ?

Pendant le sommet des dirigeants européens, la guerre se poursuivait au Sahel; l’épidémie du virus Ebola s’étendait en République démocratique du Congo; 100 personnes se noyaient au large des côtes libyennes.

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(1) « Ouest-France », 30/6/2018
(2) Conférence de presse, 15/9/2015

8 juillet 2018 at 6:44 Laisser un commentaire

L’EUROPE DES « MARCHÉS » CONTRE LE PEUPLE GREC.

« Nous avons eu un accord historique » a commenté le Premier Ministre grec, le 22 juin dernier, après avoir enfin arraché à ses créanciers un allègement (partiel) de la lourde dette de son Etat -une mesure promise de longue date mais , jusqu’alors, toujours repoussée et soumise à de nouvelles conditions. On peut donc aisément comprendre le soulagement d’Alexis Tsipras sur ce point, à l’issue de cette énième négociation-marathon avec les ministres des finances des 19 pays de la zone euro. Dans l’immédiat, le cauchemar de la dette s’éloigne.

Pour autant, « allègement » ne signifie pas « annulation » ! Les 273 milliards d’euros prêtés à la Grèce par les pays membres de la zone euro et par le Fonds monétaire international (FMI) depuis 2010 devront être intégralement remboursés. La concession finalement accordée concerne 40% de cette somme, soit 96 milliards d’euros provenant du Mécanisme européen de stabilité (MES) , un organisme non prévu par les traités européens et créé en catastrophe en 2012, en pleine crise de la zone euro , pour prévenir un risque de défaillance financière d’un Etat membre. Ces prêts ne devront finalement être remboursés qu’à partir de 2032 et ces remboursements pourront s’échelonner jusqu’à 2069. Le fardeau est donc étalé mais nullement supprimé ! Ce qui a fait dire à la Directrice générale du FMI, Christine Lagarde, elle-même, interrogée sur la « soutenabilité » de cette dette colossale : « Sur le long terme, nous avons des réserves »…

De même, les gains financiers (plusieurs milliards d’euros) réalisés par la Banque centrale européenne sur les titres de dette grecque qu’elle avait acquis durant la crise seront, certes, restitués à la Grèce, comme promis, mais seulement par tranche de 600 millions tous les six mois, à condition qu’Athènes poursuive bien les « réformes » exigées par ses créanciers. D’une façon générale, si la tutelle directe sur les autorités grecques est levée , celles-ci restent l’objet d’une surveillance étroite jusqu’en 2022 ! L’épée de Damoclès qui continuera de planer au-dessus de la tête du peuple grec est particulièrement lourde : le pays est sommé par ses créanciers de réaliser, quoiqu’il en coûte à la population et à l’économie , une performance budgétaire que beaucoup d’experts jugent irréalisable, à savoir un excédent de 3,5% des richesses nationales (hors charges de la dette) jusqu’en 2022 ! La France, par exemple, en est très loin ! C’est dire si le défi lancé par les ministres des finances des Etats de la zone euro à ce pays exsangue est inhumain !

L’affaire grecque ne peut s’arrêter là ! D’abord, elle symbolise jusqu’au paroxysme la contradiction centrale qui oppose une « Europe des marchés » et une « Europe des peuples ». Elle rappelle à qui en douterait encore combien est cruciale la question du « pouvoir sur l’argent » , et, par conséquent, notre capacité à faire de la BCE et de ses missions une question populaire.Ensuite, elle illustre la part de responsabilité écrasante qui incombe aux Etats, dont le nôtre, dans la marche de l’UE. La lutte pour « changer l’Europe » commence donc ici et maintenant

28 juin 2018 at 4:52 Laisser un commentaire

AQUARIUS : LES BONS, LA BRUTE ET LES FAUX-JETONS

La décision du gouvernement italien de refouler l’ « Aquarius » et ses 629 réfugiés a placé sous les feux des projecteurs l’action exemplaire des bénévoles de « SOS Méditerranée ». C’est cette magnifique association qui réalise sans relâche des sauvetages en mer avec ce navire depuis 2016, l’année où plus de 4500 personnes (!) fuyant la Libye sont mortes en tentant de traverser la Méditerranée . De nombreux autres anonymes financent par leurs dons ces onéreuses opérations. D’autres encore prennent le relai à terre en bravant le « délit de solidarité ». Chapeau bas à ces citoyens et ces citoyennes solidaires, modestes et courageux : ils et elles sauvent l’honneur de l’Europe.

A l’opposé, un pays fondateur de l’Union européenne, longtemps pays d’émigration, s’est donné comme nouvel « homme fort » un personnage abject, qui a promis d’expulser 500 000 « sans-papiers » et qui traite les ONG recueillant des rescapés de « vice-passeurs » , désormais bannis des côtes italiennes. Les Italiens se sont, pourtant, longtemps montrés particulièrement ouverts aux réfugiés. J’ai pu le constater naguère auprès de la population de l’île de Lampedusa, la plus directement confrontée à l’arrivée quasi-ininterrompue de rescapés de leur périlleuse traversée de la Méditerranée.

Lourde est la responsabilité des Etats qui ont obstinément refusé toute mutualisation de l’accueil, quitte à faire d’une partie des populations exaspérées et débordées des proies faciles des démagogues fascisants de « la Ligue » . La « patrie des droits de l’homme » n’est pas la dernière à avoir acculé l’Italie en instaurant le « verrou de Vintimille » et en renvoyant de l’autre côté de la frontière, par dizaines de milliers, des exilés africains, hommes, femmes -y compris enceintes- et enfants confondus !

Et maintenant ? Il faut sortir d’urgence de cette hypocrisie ! A défaut d’une contre-offensive démocratique et solidaire des principaux Etats européens, la gangrène risque de s’étendre rapidement. Déjà, un « axe » anti-migrants vient d’être constitué entre les ministres de l’intérieur italien, autrichien et allemand, décidés à ouvrir des… « camps d’accueil » de réfugiés à l’extérieur des frontières de l’UE ! Cessons d’attendre de « l’Europe » des décisions qui relèvent pour l’essentiel , dans les traités actuels, des seuls Etats membres ! Même l’exécrable « Règlement de Dublin » n’oblige aucun pays à renvoyer un demandeur d’asile vers le pays par lequel il est entré en Europe, comme l’avait montré Angela Merkel en 2015. Ne faisons pas non plus dépendre toute action d’un impossible consensus des 28 Etats de l’UE. Paris s’honorerait à décider tout de suite : d’abord de respecter les timides engagements de la France en matière de « relocalisation» des réfugiés bloqués dans les pays dits « de première arrivée »; ensuite, de se résoudre enfin, avec tous les pays qui y sont prêts, à une gestion solidaire de l’accueil des réfugiés -les Etats refusant d’assumer cette co-responsabilité devant payer le prix de leur unilatéralisme- ; enfin de dissiper le fantasme de l’ « invasion » en rappelant par exemple que les 650 000 personnes ayant obtenu le droit d’asile en 2017 dans toute l’Union européenne représentent moins de 0,13% de la population des 28 Etats membres !

20 juin 2018 at 5:55 Laisser un commentaire

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