MIGRANTS NAUFRAGÉS : LES OUBLIÉS DE « L’EUROPE HUMANITAIRE »
Est-il interdit, durant la campagne des élections européennes, d’évoquer le fléau des naufrages répétés d’embarcations de migrants en Méditerranée ? C’est l’impression que donne l’Union européenne, jusque dans ses instances les plus directement concernées, en faisant l’impasse sur cette tragédie responsable de près de 29 000 morts en l’espace de 10 ans près de nos côtes. Ainsi, les 18 et 19 mars dernier, le très officiel « Forum humanitaire européen » de Bruxelles -censé permettre aux dirigeants européens de profiter de l’expérience de quelque 1400 participants pour trouver des « solutions durables aux défis humanitaires complexes actuels »- a « omis » d’inscrire cet enjeu humain de premier plan à l’ordre du jour de ses travaux ! Ce forum « aurait pu constituer un espace légitime pour inscrire les secours en mer à l’agenda politique de l’Union européenne. Ce sujet a pourtant été totalement occulté », accusent deux éminentes personnalités de la communauté humanitaire (1). Avec raison, ils soulignent qu’il s’agit en l’occurrence d’un aspect de la question migratoire qui devrait échapper à toute controverse puisqu’il relève ni plus ni moins que du droit international humanitaire, qui fait du sauvetage de naufragés un devoir incontournable. Or, la seule fois où un chef de gouvernement européen a réellement tenté d’inaugurer une politique efficace d’aide aux naufragés -l’opération « Mare nostrum » lancée en 2013 par le Président du Conseil italien Enrico Letta- , celle-ci fut littéralement sabordée par les autorités européennes. A l’inverse, lorsque l’actuel gouvernement d’extrême-droite de Rome immobilise des navires de sauvetage humanitaire, entrave les actions de secours et harcèle les ONG concernées, il trouve grâce auprès de la Commission européenne.
Cette attitude doit coûte que coûte susciter des réactions à la hauteur de son indignité. Souvenons-nous de l’affaire du sous-marin parti, l’an dernier, à la recherche du Titanic : « D’énormes moyens sont déployés pour retrouver les 5 passagers du Titan, dont un milliardaire qui a payé 250 000 dollars. Qu’a-t-on fait pour secourir les 750 migrants du chalutier qui a coulé au large des côtes grecques ? RIEN ! Honte à Frontex et à l’UE! » s’indigna légitimement la réalisatrice Marie-Monique Robin (2). D’éminents anthropologues crient régulièrement leur colère : Didier Fassin, professeur au Collège de France, fustige « la politique criminelle de l’Union européenne en Méditerranée, (qui) se déploie dans l’indifférence générale », tandis que, pour Michel Agier, Filippo Furri et Carolina Kobelinsky, « L’indifférence face aux morts en Méditerranée est le signe d’un effondrement en humanité ». Il faut entendre ces mises en garde. Il n’y a rien de plus dangereux pour une civilisation que l’accoutumance à l’inacceptable.
Rappelons l’esprit des demandes du « Conseil national consultatif des droits de l’homme » aux États européens, dont, le cas échéant, la France, pour en finir avec ces tragédies honteuses : qu’ils respectent le droit international humanitaire et les conventions qu’ils ont eux-mêmes ratifiées ; qu’ils cessent les stratégies d’épuisement voire de criminalisation des ONG de secours en mer; qu’ils coordonnent les activités de recherche et de secours par les pays riverains concernés avec le soutien de l’Union européenne; qu’ils proscrivent la violence des gardes-côtes (particulièrement en Libye !) et qu’ils renforcent les moyens d’identification des victimes. Une Europe humaine, c’est aussi cela.
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(1) Pierre Micheletti, membre de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, et François Thomas, président de l’association « SOS Méditerranée » (« Le Monde » , 28/3/2024)
(2) Voir « L’Humanité », 1/9/2023
INSUPPORTABLE MILITARISATION DES ESPRITS !
Face à l’impasse actuelle sur la ligne de front de la guerre russo-ukrainienne, le matraquage militariste a franchi un nouveau seuil en Europe, au point d’en devenir insupportable. Emmanuel Macron a, comme il se doit, pris le leadership de cette gesticulation guerrière en « brisant le tabou » de l’envoi éventuel de « troupes au sol » dans le pays agressé; en ironisant sur la pusillanimité de ses proches alliés qui, au début du conflit, envisageaient de « proposer des sacs de couchage et des casques » aux Ukrainiens; en invitant ses homologues à « ne pas être lâches »; en affirmant ne se fixer, quant à lui, « aucune limite, aucune ligne rouge » dans l’engagement français au côté de Kiev; puis en lâchant, semble-t-il, d’un ton détaché, devant quelques proches : « De toute façon, dans l’année qui vient, je vais devoir envoyer des mecs à Odessa », avant de se mettre en scène en pleine séance de boxe, dans l’une de ces poses virilistes habituellement plus en vogue à Moscou qu’à Paris…De l’initiative politique la plus aventureuse à la communication la plus déplacée : Macron tel qu’en lui-même.
Bruxelles n’est pas en reste. La Présidente de la Commission, Von der Leyen, outrepassant allègrement son champ de compétences, évoque devant le Parlement européen « une menace de guerre », quoique « peut-être pas imminente » (!) et invite les Européens à « y être préparés ». Le Président du Conseil européen, Charles Michel, y va également de son couplet belliciste : « L’Europe doit passer en mode économie de guerre », proclame-t-il, martial, car, pour ce pâle imitateur de Clausewitz, « si nous voulons la paix, il faut nous préparer à la guerre ». N’hésitant pas à en rajouter sur sa rivale Von der Leyen, il nous met en garde : « Si nous n’apportons pas suffisamment d’aide à l’Ukraine, nous serons les suivants »! Manifestement fier que ce soit sous sa présidence qu’a été actée « la naissance de l’UE géopolitique » et qu’a eu lieu « une première dans l’histoire de notre Union : (la livraison) d’armes létales à l’Ukraine » ! « Nous pouvons être fiers de ce que nous avons déjà accompli », confirme le représentant des 27 Etats de l’Union européenne : « l’industrie de défense a augmenté sa capacité de production de 50% depuis le début de la guerre et nous doublerons la production de munitions pour atteindre deux millions d’obus d’ici la fin de l’année prochaine ». Quant aux projets de renforcement de notre industrie d’armements d’ici 2030, ils offriront « de la prévisibilité accrue à nos entreprises » et permettront de « créer des emplois et de la croissance dans l’ensemble de l’UE », ose-t-il ! « Nous devons être capables de parler le langage de la puissance, nous devons opérer un changement radical et irréversible (sic) de notre réflexion », conclut le politicien, depuis son petit nuage guerrier.
L’exemple venant d’en haut, chaque pays a sa variété de va-t-en guerre. En France, c’est la liste LR aux élections européennes qui innove en plaçant en troisième position le Général Christophe Gomart, ancien directeur du Renseignement militaire et ex-commandant des opérations spéciales, l’un des nombreux experts qui nous font vivre en direct sur les media la guerre, comme si vous y étiez. C’est que l’éventuel futur élu européen du parti d’Eric Ciotti sait apprécier en connaisseur notre armée, « la seule armée européenne qui intervienne à l’extérieur », « la seule qui ait été engagée de manière opérationnelle à travers l’Afrique, le Sahel, en Afghanistan, en Irak,… et aujourd’hui encore au Liban ». Et donc ? « Elle est prête de manière opérationnelle ; maintenant, elle a besoin de se réarmer ».
C’est quand même beau, tout ce dévouement à la cause de la solidarité et de la paix …
« DEVOIR DE VIGILANCE » : UN COMBAT DE CLASSE EUROPÉEN
Le 24 avril 2013, nombre de consommateurs occidentaux découvraient, derrière les décombres du Rana Plaza et les 1135 victimes de l’effondrement de cette usine textile construite au Bangladesh en violation de toutes les règles de sécurité, que bien des grandes marques occidentales « au-dessus de tout soupçon » ne se souciaient guère des conditions dans lesquelles étaient fabriquées leurs vêtements . Cet effroyable scandale fut la source d’une prise de conscience dans l’opinion publique : il fallait coûte que coûte « faire quelque chose » pour qu’à l’avenir les entreprises européennes ne puissent plus se défausser de leurs responsabilités concernant les atteintes aux droits humains et environnementaux commises dans tous les maillons de la chaîne de valeurs, depuis leurs fournisseurs jusqu’à leurs sous-traitants .
C’est ainsi qu’en 2017 fut adoptée en France -pour la première fois au monde- une loi sur « le devoir de vigilance » des entreprises. Sa portée était, certes, limitée -seules 263 entreprises étaient concernées- mais une brèche était ouverte, dont se sont saisis syndicats, ONG et militantes ou militants de gauche ou écologistes. Parmi elles et eux, des parlementaires européens -notamment de notre groupe de la gauche- se fixèrent pour objectif d’obtenir le vote d’une directive (une loi européenne) la plus contraignante possible en matière de « devoir de vigilance ».
Premier succès : ils obtinrent de la Commission européenne en 2022 qu’elle publie un projet de directive, que le Parlement européen se chargera d’amender sérieusement afin de lui conférer une portée beaucoup plus significative : en juin 2023, une majorité de députés européens se prononça pour porter le seuil des entreprises concernées à 250 salariés, les contrevenants risquant une amende équivalant à 5% de leur chiffre d’affaire. (À noter que les élus et élues du parti d’Emmanuel Macron ainsi que ceux et celles du RN s’y opposèrent…). Restait à convaincre le « Conseil » (les représentants des 27 gouvernements) car l’adoption d’une directive suppose un accord des deux « co-législateurs ». De fait, six mois plus tard, à l’issue d’un tour de table informel, le Conseil fit connaître son accord de principe avec l’essentiel de la position du Parlement européen. (La France s’y rallia après avoir obtenu l’exemption de la future loi pour le secteur financier…) La voie semblait enfin dégagée pour le vote d’une directive s’appliquant aux entreprises de plus de 500 salariés et même à celles de plus de 250 salariés dans les secteurs sensibles (textile, agriculture, construction…)
Ce tournant déclencha un impressionnant surcroît de pressions des entreprises. Avec pour résultat…un revirement spectaculaire le 28 février dernier : 14 Etats -dont la France- constituèrent une minorité de blocage, Paris exigeant notamment le relèvement du seuil des entreprises concernées à 5000 salariés. Les tractations reprirent de plus belle, pour finalement aboutir, à l’arrachée, à un accord officiel d’une « majorité qualifiée » (55% des États, représentant au moins 65% de la population de l’UE) des États membres, le 15 mars dernier. Le dernier mot reviendra au Parlement européen à la mi-avril. Même amoindri, le succès sera de taille !
Ce récapitulatif d’une longue bataille pour des droits sociaux et environnementaux est significative à plusieurs égards : d’abord, il rappelle que, si on arrive à créer des rapports de force favorables, tant dans nos sociétés qu’au Parlement européen, des succès notables sont possibles; ensuite, les slogans évoquant les « diktats de Bruxelles » oublient le rôle, souvent très négatif, d’une majorité d’Etats membres…parmi lesquels la France; enfin, nos concitoyens et concitoyennes ont intérêt à bien choisir les candidates et les candidats à envoyer à Strasbourg et à Bruxelles le 9 juin prochain.




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