ISRAËL, LA COUR DE JUSTICE ET L’OCCIDENT 

L’ordonnance de la Cour Internationale de Justice (CIJ) dans l’affaire opposant l’Afrique du Sud à Israël a manifestement mis bien des observateurs dans l’embarras. Si certains journalistes ou experts ont clairement explicité le sens et la portée de ce verdict sans précédent , plus d’un commentateur s’est, à l’inverse, évertué à minimiser l’événement : « les décisions de la Cour ne sont pas contraignantes », s’est rassuré l’un d’eux sur « France Info »; « cette décision reste purement symbolique », affirma un autre, sur LCI,  supputant à l’avance que, dans la décision de la CIJ,  « personne n’est nommé de manière directe »…Toutes ces assertions péremptoires sont fausses ! 

D’une part, l’article  94 de la Charte des Nations unies dispose que les arrêts de la CIJ sont bel et bien  contraignants. Si donc Israël refuse de les exécuter, tous les États ont le devoir d’agir pour obtenir l’application des mesures demandées par la Cour ! Quant à l’Afrique du Sud, elle peut saisir le Conseil de sécurité, dont chacun des membres devra prendre ses responsabilités devant l’opinion mondiale : celui d’entre eux qui assumerait d’ignorer les demandes expresses du plus haut tribunal de l’ONU perdrait toute crédibilité en matière d’ État de droit, à plus forte raison de référence démocratique vis-à-vis du reste du monde. Dans le contexte international actuel, marqué par une réaction  de plus en plus vive du « Sud global » contre la pratique du « 2 poids-2 mesures » des pays occidentaux, pareille attitude coûterait politiquement cher à Washington, Londres ou Paris.

Par ailleurs, dans les attendus de sa décision, la Cour a bien « appelé l’attention »sur des dirigeants israéliens tels que…le Président Herzog en personne, le ministre de la défense, Gallant, et le ministre des infrastructures, de l’énergie et de l’eau, Katz, soulignant à leur propos qu’ « au moins certains actes  (à Gaza) semblent susceptibles de tomber sous le coup de la convention sur le génocide » ! Ce constat -d’une extrême gravité s’agissant de personnages investis de hautes responsabilités et dont les actes mis en cause sont restés totalement impunis en Israël- a conduit la Cour à ordonner à Israël de prendre « toutes les mesures en son pouvoir pour prévenir et punir l’incitation à commettre le génocide ». La décision, « adoptée à 15 voix contre 2 (…) reconnaît la « plausibilité » des allégations de l’Afrique du Sud, selon lesquelles les Palestiniens doivent être protégés contre le génocide », souligne avec courage le quotidien en ligne israélien « The Times of Israël » (26/1/2024).

La meilleure défense étant l’attaque, Netanyahou nargue la Cour en annonçant qu’il continue la guerre, cherche à étendre le conflit à toute la région, traite l’OMS de « complice du Hamas » et cherche à salir l’agence de l’ONU dont les 30 000 employés rendent  des services vitaux (éducation, soins de santé, protection sociale, micro finance…) aux réfugiés palestiniens depuis 75 ans ! 

Dès lors, pour chacun de nos États (France, Europe, Occident), la poursuite de l’impunité à l’égard du pouvoir israélien serait une violation directe  de l’ordonnance de  la justice internationale. Leur devoir est d’obtenir d’Israël « des mesures immédiates et efficaces pour permettre la fourniture des services de base et de l’aide humanitaire dont les Palestiniens ont un besoin urgent ».  Ce qui, selon tous les humanitaires sur le terrain, passe par un arrêt des combats. 

1 février 2024 at 6:09 Laisser un commentaire

 ISRAEL DEVANT LA CIJ : L’AVIS D’UN AVOCAT ISRAÉLIEN 

 Dans un entretien accordé au site de la Revue « La Brèche », Michael Sfard, éminent avocat israélien, connu pour son engagement dans la défense des droits humains, en particulier en ce qui concerne les territoires occupés, éclaire les enjeux de l’action en justice de l’Afrique du Sud contre Israël devant la Cour Internationale de justice (CIJ). 

Cette Cour, rappelle-t-il, a deux pouvoirs : celui d’émettre des avis consultatifs et celui de statuer sur des litiges entre deux Etats. Nous sommes dans ce second cas, où les verdicts de la Cour sont contraignants et sont, le cas échéant, appliqués par le Conseil de sécurité des Nations unies. Chacun et chacune de ses 15 juges, choisis par l’Assemblée générale de l’ONU, auxquels s’ajoutent un juge de chacun des deux pays concernés, « est censé n’être loyal qu’au droit international et à sa propre conscience ». 

Sur le fond de l’accusation portée contre Israël de violer la « Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide », la réponse de l’avocat est particulièrement émouvante : « Je viens d’une famille de survivants de l’Holocauste, et le fait même (…) que l’accusation ne soit pas sans fondement, me brise le cœur », affirme-t-il, en évoquant les travaux de son grand-père, le sociologue Zygmunt Bauman, qui « a écrit sur le syndrome des victimes qui aspirent à devenir des bourreaux, et sur les raisons pour lesquelles des efforts doivent être faits pour empêcher cela. Je crains -conclut Michael Sfard- que nous n’ayons échoué ». 

Sur quels éléments la patrie de Nelson Mandela fonde-t-elle son accusation ? D’abord, sur le comportement d’Israël dans cette guerre : les attaques aveugles et disproportionnées contre les infrastructures civiles; la famine liée au blocus et aux déplacements forcés; le nombre considérable de victimes et la catastrophe humanitaire -« des statistiques terribles, souligne l’avocat, dont le public israélien est à peine informé, parce que les grands médias ne nous les montrent pas » ! L’autre base de l’accusation est celle de l’intention des autorités israéliennes . A cette fin, les représentants sud-africains ont produit quelque 60 citations de hauts responsables Israéliens -Président, Premier ministre, ministres, députés, généraux…- assimilables à des déclarations génocidaires ou à des incitations à commettre des actes génocidaires, parmi lesquelles l’incroyable sortie du ministre de la Défense, Yoav Gallant : « Nous nous battons contre des animaux humains », déshumanisant les Palestiniens en toute impunité ! 

Par-delà la qualification éventuelle du comportement d’Israël dans cette guerre à Gaza de « génocidaire » -question de fond sur laquelle la CIJ ne statuera pas avant plusieurs années-, le plus urgent réside dans la demande, par l’Afrique du Sud, de « mesures conservatoires » immédiates, sans lesquelles il existe, selon Pretoria, un risque réel de génocide. Au premier rang de ces mesures demandées à la Cour figure celle qu’elle rende « une ordonnance pour mettre fin aux activités militaires d’Israël ». Si cela se produisait -ce qui n’est naturellement pas assuré !- se poserait une nouvelle question : Israël obéirait-il ? Biden userait-il de son veto au Conseil de sécurité ? Les autres pays, dont la France et l’Union européenne, respecteraient-elles les injonctions du droit international ? À coup sûr, ce serait une bataille politique mondiale de haute intensité. À suivre !

25 janvier 2024 at 12:48 Laisser un commentaire

« LE RISQUE FASCISTE AUX ETATS-UNIS »

« Le risque fasciste aux Etats-Unis »,  titrait au début de l’année le grand quotidien suisse, « Le Temps », peu connu pour manier à la légère les formules-choc. C’est que, plus on approche des élections présidentielles américaines ( le 5 novembre prochain ), plus une seconde victoire de Donald Trump devient plausible : dans la première puissance du monde, la maison brûle, et ce n’est pas le moment de détourner le regard  ! Pour mesurer ce que signifierait, pour les Etats-Unis et, partant, pour le monde, une telle éventualité, écoutons ce que nous en disent d’éminentes personnalités progressistes des Etats-Unis, que nous avons croisées dans tous les combats pour la dignité humaine, et qui sont, à nos yeux, l’honneur de l’Amérique. L’une d’entre elles est le très respecté professeur émérite à l’Université de Columbia, à New-York, Mark Kesselman. 

Dans un long article qui vient de paraître (1) , il cite des extraits édifiants d’un discours de Trump de novembre dernier. À eux seuls, ils justifient le titre du « Temps » cité plus haut. S’il est élu, souligne Kesselman, Trump s’est engagé à « extirper les communistes, les marxistes, les fascistes et les voyous de la gauche radicale qui vivent comme de la vermine dans les limites de notre pays, qui mentent, volent et trichent aux élections… »Dans la même veine, le candidat républicain affirme que les immigrés « empoisonnent notre sang américain » et « inondent vos villes de drogues mortelles, vendent vos emplois à la Chine, mutilent vos enfants ». Malgré ces abominations, qui, note Kesselman, ne sont pas loin de rappeler « Mein Kampf », il se trouve, sur nos plateaux de télévision, des hommes politiques ou des journalistes de droite pour demander qu’ « on n’oublie pas les bonnes décisions que Trump a prises » durant son premier mandat ! 

L’exemple récemment cité à ce propos par le directeur de la rédaction du « Figaro Magazine » est la réalisation des « Accords d’Abraham », ces traités signés sous l’égide conjointe de Trump et de Netanyahou pour normaliser les rapports entre Israël et plusieurs pays arabes, en passant par pertes et profits la cause palestinienne. C’est une rupture avec un engagement historique de la Ligue des États arabes de 1967, qui modifie sérieusement l’équilibre diplomatique au Proche-Orient ! Cette lâcheté suprême est souvent citée comme une source majeure de l’exacerbation de la désespérance de nombreux Palestiniens…

Ne vous méprenez pas, met en garde notre ami universitaire américain : « Les immenses dégâts que Trump a déjà causés sembleraient probablement bénins s’il était réélu en 2024, surtout si les Républicains remportent les deux chambres du Congrès, ce qui semble tout à fait possible ». Mais, se consoleront certains, comment un candidat inculpé pour 91 crimes, parmi lesquels la « tentative de subversion de l’élection présidentielle » en 2020; « l’obstruction à la justice »; « la rétention de documents classifiés »; « la corruption de témoin »…pourrait-il être élu ? Hélas si ! À moins d’une improbable condamnation de la Cour suprême (qui penche résolument à droite), « Il pourrait même gouverner depuis une cellule de prison », rectifie Kesselman ! 

Face à ce danger mortel, Joe Biden, faute d’avoir eu la sagesse de préparer sa succession, risque de se révéler un piètre bouclier pour la démocratie américaine. Que le cœur du « monde libre » en soit arrivé là appelle une révision déchirante de bien des idées reçues en Occident ! « Les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux », écrivit Tocqueville.

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(1) Dans la revue Telos (2/1/2024)

18 janvier 2024 at 5:45 Laisser un commentaire

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