Europe : la diversité des langues en danger

19 août 2010 at 1:55 1 commentaire

Au début de l’été, le gouvernement a salué une « première » historique : la présence d’un ministre allemand (des Finances) à un Conseil des ministres français. Des observateurs perfides ont remarqué à cette occasion qu’au bout d’un demi-siècle de relations privilégiées entre les deux pays – et notamment d’une promotion volontariste de l’apprentissage réciproque de la langue du voisin –, seulement deux membres du gouvernement Fillon n’ont pas eu besoin de recourir aux services des interprètes pour comprendre leur interlocuteur d’outre-Rhin. Preuve qu’aujourd’hui l’hégémonie de l’anglais (ou du « globish » qui en tient souvent lieu et qui a peu à voir avec la langue de Shakespeare) n’est pas un problème pour les seuls Français, qui voient décliner dangereusement l’usage de leur langue, mais qu’il menace d’étouffer tout le pluralisme linguistique européen. Or, une langue, c’est bien plus qu’un mode d’expression. Elle fait vivre et rayonner une culture. Le « marché unique » peut se contenter d’un charabia unique. La culture, qui est plurielle, appelle, elle, la pluralité des langues.

Voilà bel et bien une autre bataille politique à ne pas négliger : assurer la vie – et non la survie – de toutes les langues européennes, de celles dites « minoritaires », nombreuses dans l’Europe élargie à 27 nations, aux plus parlées. Y compris – of course ! – de l’anglais authentique. Il est inacceptable d’exiger de qui que ce soit de renoncer à s’exprimer dans sa langue pour – à égalité de chances – participer à un appel d’offres ou à un concours, publier un article sur des travaux de recherche, ou soutenir une thèse. Il est encore plus scandaleux de condamner à la marginalité des pans entiers du patrimoine culturel européen sous prétexte qu’ils ne répondent pas aux canaux linguistiques dominants. Toute pratique qui favorise ces tendances doit être combattue, tout effort de créativité pour s’en émanciper mérite, à l’inverse, un soutien résolu.

Citons, à titre d’exemple, une initiative développée au début des années 2000 par l’Union des théâtres d’Europe – avec, à l’époque, le soutien de l’Union européenne. Elle consistait à traduire, à publier et à diffuser, chaque année, dans les cinq langues européennes les plus parlées, cinq pièces d’auteurs contemporains écrites dans les langues les moins répandues. Dans le même esprit a été lancé, à Orléans en 1998, un partenariat exemplaire entre huit pays européens (France, Espagne, Italie, Portugal, Grèce, Hongrie, Slovaquie, Roumanie) qui a permis, en l’espace de dix ans, d’assurer la traduction, l’édition et la diffusion de quatre cents textes dramatiques bien au-delà des limites de l’Union européenne. Mais faute d’un soutien pérenne – national et européen –, de telles initiatives ne peuvent s’inscrire dans la durée.

Je me souviens que, jeune étudiant, j’avais été ébahi de voir, dans le métro de Budapest, bon nombre de voyageurs plongés… dans des recueils de poèmes hongrois. J’avais alors décidé de me lancer dans l’apprentissage des rudiments de cette langue – « minoritaire » s’il en est – pour tenter de m’approprier ces œuvres apparemment si captivantes… Aujourd’hui, les bourses Erasmus ouvrent fort heureusement des perspectives plus assurées aux jeunes Européens qui ont la chance d’en bénéficier. Cela doit devenir un droit pour tous et pour toutes ! Un proche, très investi dans ces enjeux, milite en faveur d’une initiative annuelle symbolique et médiatique du type Fête de la musique, mais appliquée aux langues et aux cultures d’Europe. Une sorte de Printemps européen des langues favorisant l’éclosion d’initiatives citoyennes sur ce thème trop délaissé. Una bellissima idea.

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Un commentaire Add your own

  • 1. Michel Favard  |  22 août 2010 à 9:01

    Bonjour Francis,

    Je suis prof d’anglais retraité de l’Education Nationale depuis un ans et aussi élu Pcf dans ma commune de Grignols en Dordogne.Je fais aussi partie des traducteurs de l’Humanité in English.
    Evidemment, en tant que linguiste, je ne peux être que d’accord avec toi sur le « globish », qui n’a rien à voir avec la langue de Shakespeare et de Virginia Woolf. D’ailleurs, lorsque Fillion, était ministre de l’Education Nationale, il a assayé d’introduire un enseignement de l’anglais « langue de communication internationale », espèce de dumping langagier qui avait pour but d’éliminer au maximum toute réflexion sur la langue, l’histoire et les diverses cultures anglophones.

    Je suis d’autant plus sensible à ce genre de mise au pas des langues et des cultures que, chez nous, la langue et la culture occitanes ont subi historiquement un sort dramatique, aussi bien avec les croisades contre les cathares qu’avec un jacobinisme mal comprisqui a imposé de force une seule la,gue de communication et d’enseignement. Je me souviens de ma grand-mère paternelle qui recevait des coups de règle sur les doigts de la part de son institutrice parce que des mots en occitan lui échappaient.

    Ici en Dordogne, malgré les efforts du conseil général de gauche, dans lequel nous avons des élus et des vice-présidents communistes, nous nous heurtons à un refus et une mauvaise volonté farouche du gouvernement de maintenir nos racines culturelles et linguistiques. Quatre postes au concours du CAPES au plan national, il y a 3 ans de cela est un fait significatif.

    Je pense que, toi-même étant Alsacien, tu dois comprendre parfaitement l’enjeu en question.
    L’initiative de l’EU sur le Printemps des Langues était une excellente initiative, qui, à mon avis, n’a pas été suffisamment difusée par le ministère.

    Malheureusement, je pense que nous sommes encore dans un pays encore trop refermé sur lui-même, linguistiquement et culturellement, et ce n’est pas la politique de Sarkozy et de la Droite qui favorisent une ouverture positive et dans le sens de la paix, lorsqu’on voit la manière dont les RRoms sonts traités.
    A quand l’enseignement des langues arabes, vietnamiennes, thai ou autre. Dans le pays de Montaigne, je rage de voir une telle étroitesse d’esprit et un tel mépris des autres peuples.

    Encore, merci, Francis, pour le rôle que tu as joué pendant tes mandats de député européen pour que notre pays et notre Europe, pour que les citoyens ne soient pas seulement respectés en tant qu’être humain, mais soient surtout, comme le pensait Montaigne, en écrivant ce maginfiuque message de tolérance: « Rien de ce qui est humain m’est étranger ».

    Nous sommes tous des citoyen du monde, que nous soyons français, anglais, occitans, palestiniens ou gitans.

    Michel Favard
    24110 Grignols

    Réponse

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