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LIBERONS-NOUS DES FANTÔMES DE LA GUERRE FROIDE !
Le 24 février prochain, le Bureau du Parlement européen est appelé à valider le projet d’exposition permanente de la future « Maison de l’Histoire européenne « . Celle-ci doit, en principe, ouvrir ses portes d’ici un peu plus d’un an, à proximité du Parlement à Bruxelles. Destinée à accueillir des dizaines de milliers de visiteurs par an, elle est dotée de moyens importants: ainsi, l’ « exposition permanente » dont il est question occupera-t-elle un espace de 4000 m2, auquel s’ajoutera notamment celui prévu pour les expositions temporaires successives. Un « auditorium »est , en outre, censé permettre l’organisation de débats suscités par le récit proposé par le musée. »Proposé » n’est du reste, pas le bon terme. »Imposé » serait plus adéquat ! Le problème essentiel que pose cette exposition est , en effet, le fait que nombre de points dont elle traite sont l’objet de vifs débats , y compris entre historiens : or, l’exposition ne reflètera pas ces controverses, elle présentera UNE vision de l’histoire comme étant LA vérité historique .
Au cœur de cette narration figurera la notion de « totalitarisme », qui permet de faire l’amalgame outrageant entre le « national-socialisme » d’une part et le « stalinisme » d’autre part, présentés comme deux variantes d’un même phénomène ! Ce qui conduira , de fait, à une banalisation du nazisme et une interprétation caricaturale , héritée de la guerre froide, de toute l’histoire des relations Est-Ouest durant la seconde moitié du 20ème siècle . Je n’en veux pour preuve que ce passage très significatif des « lignes directrices » du projet, adoptées par le Bureau du Parlement européen au moment de son lancement , en décembre 2008: « Le temps des idéologies totalitaires ne prend fin qu’avec la chute de l’URSS ». On le voit: il s’agit d’une conception plutôt élastique du « stalinisme », englobant jusqu’à l’ère Gorbatchev !
L’on ne peut laisser faire cette réécriture de l’Histoire sans réagir . Non en opposant à une histoire « officielle » une autre narration partiale, mais en défendant , face à un cas typique d’instrumentalisation du passé, une démarche historique digne de ce nom. Il ne manque pas, parmi les historiens, en France comme en Europe, d’esprits libres, attachés à une conception scientifique de leur profession : ils devraient être, en l’occurrence, nos premiers interlocuteurs en vue d’une réponse qui fasse autorité à l’entreprise en cours. Au-delà, c’est aux citoyennes et aux citoyens dans leur ensemble qu’il s’agit de s’adresser afin de leur permettre d’exercer , en connaissance de cause, leur esprit critique, sans lequel il n’y a pas de récit historique européen commun possible.
À cet égard, on rappellera que, même au Parlement européen dans sa composition actuelle, il est, de temps en temps, possible de mettre en échec des tentatives d’un autre temps, du type de celle évoquée plus haut. Le député polonais de droite Marek Migalski en sait quelque chose ! Son récent rapport « sur la mémoire historique dans la culture et l’éducation dans l’Union européenne » considérait que « l’Union européenne s’est construite suite au traumatisme causé par deux grands totalitarismes: le national-socialisme et le communisme » et que « les deux poids-deux mesures dans le jugement et dans la critique du communisme et du national-socialisme sont inacceptables » . Eh bien, malgré les nombreux amendements apportés à ce texte au fil des débats au sein de la commission compétente du Parlement européen (la commission de la culture et de l’éducation) visant à en limer les passages les plus outranciers, le rapport en question -notamment à l’initiative de notre amie, Marie-Christine Vergiat, députée indépendante, élue sur la liste du Front de gauche, qui a su trouver de nombreux alliés- fut finalement rejeté et atterrit là où était sa place: au panier.
VERS UNE « DÉMOCRATIE CONFORME AU MARCHÉ » ?
L’enterrement de pans entiers du modèle social français issu du Conseil National de la Résistance par François Hollande en ce début d’année a ravivé le débat autour de son exact opposé : le prétendu « modèle allemand » incarné par l’ancien Chancelier social-démocrate Gerhard Schröder (« Agenda 2010 »), puis par la dirigeante
chrétienne-démocrate qui lui a succédé , Angela Merkel. Les commentaires suscités outre-Rhin par la récente conférence de presse de l’Elysée sont, à cet égard, d’une clarté aveuglante. D’un côté, le Président de la fédération patronale (BDI) s’est félicité des annonces faites à Paris car « cela (lui) rappelait un peu les réformes Schröder », tandis que le président de la confédération syndicale (DGB) a critiqué ces mêmes orientations…parce qu’elles lui « font penser à l’ « Agenda 2010 « et à toutes les mesures qui y sont liées. « Référence pour l’un ; repoussoir pour l’autre, le « modèle » en question mérite qu’on s’y arrête une fois encore pour en clarifier la portée et faire un sort à quelques « idées reçues » à son propos. C’est l’exercice auquel vient de se livrer avec pertinence, vendredi dernier à Strasbourg, Bruno Odent autour de son livre : »Modèle allemand -une imposture » (1).
Première idée trompeuse: les « bonnes performances » de l’Allemagne sont le fruit des « réformes Schröder ». Faux. Sur dix ans (2002-2012), les richesses produites outre-Rhin se sont accrues de 1,2% par an seulement, en moyenne . Le rebonds ne concerne que deux années sur les dix (2010-2011).Celui-ci est intervenu après une récession record -supérieure à 5% !- en 2009 (deux fois plus forte qu’en France). Les véritables atouts de l’Allemagne sont tout autres et bien antérieurs au tournant de l’austérité : densité industrielle (à l’opposé de la désindustrialisation opérée en France) ; salaires et protection sociale traditionnellement élevés ; relation étroite entre les banques et l’industrie, etc…Ce sont précisément ces atouts que la logique Schröder-Merkel mine progressivement.
Autre idée à revoir: il y a, certes, des inégalités sociales en Allemagne, mais l’économie y est florissante. Faux. Il n’y a pas que des inégalités dans le pays européen le plus riche, il y a un essor de la pauvreté, y compris au travail du fait de la précarité. 15% de la population y vivent sous le seuil de pauvreté (c’est encore pire qu’en France). Une étude officielle indique qu’un salarié relativement bien payé (2500€ brut) doit s’attendre à toucher une retraite de base de…850€ par mois. Concernant l’économie, l’institut allemand des statistiques s’attend à une quasi-stagnation sur l’année 2013 (0,4%), une situation à peine moins préoccupante qu’en France (0,2%). Le manque d’investissements dans les infrastructures publiques est notoirement dramatique.Voilà l’héritage réel du prétendu « modèle ».
Dernier exemple d’idée pernicieuse: grâce à l’instauration du salaire minimum -et de la relance de la consommation intérieure qui s’en suivra- l’Allemagne va pouvoir rejouer le rôle de locomotive de la croissance en Europe. Faux, à tout le moins très exagéré. Certes, la perspective de la création d’un « SMIC » est une rupture naturellement très positive avec les dogmes « ordolibéraux » de la classe dirigeante allemande qui veulent que l’Etat n’interfère pas dans les rapports entre « partenaires sociaux »! Mais la mesure n’interviendra pas avant 2015, et même 2017 dans toutes les branches où les minima sont actuellement inférieurs à 8,50€ (brut). D’ici-là, le contrat de gouvernement ne prévoit pas d’évolution du niveau du salaire minimum au-delà de cette somme (le SMIC français est aujourd’hui de 9,53€ brut). C’est ce « modèle » que Madame Merkel appelle une « Démocratie conforme au marché »…Un exemple pour la France ou pour l’Europe?
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(1) Editions « Le temps des cerises » (2013)
UE-UKRAINE : LA GRANDE MANIPULATION
Le refus du Président ukrainien de signer l’accord d’association avec l’Union européenne a déclenché dans ce pays des mobilisations populaires massives: que fait l’UE pour « mériter » cette confiance?
On peut facilement comprendre l’exaspération et la colère de millions d’Ukrainiens à l’égard de leur Chef d’Etat. Dans un pays où règnent une misère de masse et une corruption endémique, M. Ianoukowitch a, comme ses prédécesseurs, entretenu l’espoir de changements prometteurs grâce à une « association » voire , à terme, une intégration de l’Ukraine à « l’Europe ». L’Europe des « 28 » a beau s’enfoncer dans la crise et connaitre de graves atteintes à la démocratie : vue depuis l’Ukraine d’aujourd’hui, en particulier dans sa partie occidentale, culturellement plus proche que le reste du pays, l’UE continue de fasciner. Au royaume des aveugles…C’est ce rêve que le dirigeant ukrainien a brisé brutalement par sa volte-face de dernière heure, à la veille du Sommet censé le concrétiser.
La question de fond à se poser est: l' »offre » européenne était-elle de nature à répondre effectivement à l’attente des Ukrainiens? La réponse est non. Sur le plan strictement financier, l’ « aide » promise était (et demeure) de 610 millions d’euros, alors que le coût de la seule mise aux normes européennes de toute l’économie que cette manne était censée accompagner est évalué à plusieurs dizaines de milliards ! Plus profondément, l’accord de libre-échange envisagé mettait en concurrence le pot de fer européen et le pot de terre ukrainien, sans égard pour les immenses besoins de développement de cette économie aux abois. Pire: le « programme de réformes » du Fonds Monétaire International auquel l’Union européenne a exigé que l’Ukraine se soumette aurait des conséquences sociales ravageuses sur une société déjà à bout.On frémit en imaginant les effets dévastateurs que pourrait engendrer une nouvelle et cruelle désillusion de masse parmi ces populations s’estimant une nouvelle fois flouées! Mesure-t-on, en effet, la confusion politique qui règne aujourd’hui à Kiev, où non seulement aucun des leaders émergeant des manifestants n’a de programme, mais où est accepté parmi les porte-parole du mouvement le chef du parti Svoboda (« Liberté »…), une faction qui s’appelait jusqu’en 2004… »parti national-socialiste ukrainien » et qui continue de se réclamer de l’ « Organisation des nationalistes ukrainiens » qui s’illustra durant la guerre au côté des criminels nazis ? Que resterait-il, une fois libérés ces vieux démons, de l’ambition affichée par l’UE de contribuer à la démocratisation des institutions ukrainiennes et à la consolidation de l’Etat de droit ?
Reposons dès lors la question essentielle: quel objectif stratégique motive-t-il les dirigeants européens dans leur empressement à attirer l’Ukraine dans l’orbite de l’UE, alors même qu’ils n’envisagent nullement de consentir aux investissements lourds qui seraient nécessaires pour répondre aux attentes, et encore moins d’intégrer dans l’Union un Etat de 45 millions d’habitants au bord du défaut de paiement ? Réponse: créer une « zone tampon » face à Moscou et réduire sensiblement l’influence de la Russie dans l’ancien espace soviétique et, par là même, en Europe et sur la scène internationale. Quitte à diviser l’Ukraine, voire à la déstabiliser; et au risque de provoquer sur le continent des tensions d’une autre époque. Cela ressemble fort à une grande manipulation .
C’est tout le sens du « Partenariat oriental » – lancé en 2009 sur l’insistance des dirigeants polonais- dont l’accord avec l’Ukraine devait être la pièce maîtresse, mais qui structure la stratégie de l’UE vis-à-vis d’une région englobant le Bélarus, la Moldavie, la Géorgie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan! Une tout autre « politique de voisinage » est possible , sans arrière-pensée déstabilisatrice ! La crise ukrainienne doit être l’occasion d’ouvrir franchement ce débat.




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