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« TRAVAILLEURS DÉTACHÉS » : LE DÉBAT RÉOUVERT !
Tout le monde se souvient des scandales à répétition liés aux pratiques de « dumping social » dans l’Union européenne ( UE ). L’une des causes de cette cascade d’ « affaires » , c’est la possibilité offerte par les traités européens aux employeurs d’un pays membre d’envoyer des travailleurs dans un autre pays de l’UE ( Jusque là, pas de problème ) …sans avoir à respecter toutes les dispositions du droit du travail de ce pays : c’est là que gît le lièvre !
En fait, tout a commencé il y a 25 ans , en 1991. Dans le contexte du « capitalisme triomphant » , la Cour de Justice de l’Union Européenne -qui a le pouvoir d’interpréter les traités comme elle l’entend, sans aucun recours possible ! ( Encore une disposition à revoir fondamentalement ! )- a poussé de plus en plus loin sa lecture ultra-libérale des traités. C’est notamment cette année-là qu’elle a rendu un arrêt dont pâtissent encore de nos jours des millions de salariés (1). Celui-ci stipule en particulier qu’en vertu de la « libre prestation des services », un Etat membre n’a pas le droit de « gêner » (!) sur son propre territoire « les activités du prestataire établi dans un autre Etat membre, où il fournit légalement des services analogues ». Traduction : une entreprise de services ( par exemple dans le secteur du bâtiment ) agréée dans un Etat membre doit pouvoir effectuer ses travaux dans un autre Etat membre dans les mêmes conditions que dans son pays d’origine. Exiger d’une telle entreprise qu’elle respecte l’ensemble du droit du travail en vigueur dans le pays vers lequel elle déplace des travailleurs, c’est la « gêner », ce qui est interdit ! L’Etat d’accueil ne peut lui imposer que « des règlementations justifiées par des raisons impérieuses d’intérêt général ». Une formulation d’une incroyable ambiguïté, de sorte qu’elle permet à la toute-puissante Cour européenne , lorsqu’elle a à trancher des litiges sur ce point, de pousser le curseur libéral aussi loin que les rapports de force du moment lui en laisse le loisir.
Les contestations nées à l’époque de ce tournant ultra-libéral a conduit la Commission européenne à proposer un texte en forme de garde-fou , adopté en 1996 : la fameuse « Directive sur les travailleurs détachés ». Celle-ci précisa quelques règles que l’entreprise détachant des travailleurs devait respecter dans le pays vers lequel il envoyait ses salariés , notamment « les taux de salaire minimal ». Or, une dizaine d’années plus tard, nouveau coup de Trafalgar : la Cour européenne, toujours elle, condamne des syndicats et des Etats coupables de s’être opposés à des cas de « dumping social » caractérisé. Parmi ces cas, celui d’une entreprise d’Europe centrale qui payaient ses travailleurs détachés en Basse-Saxe ( Allemagne ) moitié moins que …le salaire minimum prévu par les conventions collective du secteur concerné , dans ce Land ! La Cour avait justifié l’injustifiable par le fait qu’une convention collective purement locale n’entrait pas dans la catégorie des « raisons impérieuses d’intérêt général » ! (2)
On imagine aisément le tollé provoqué par une telle agression contre les droits sociaux ! C’est ce qui amena la Commission à proposer une première révision de la directive, en 2014. Mais les « améliorations » ainsi apportées au texte ont été jugées si insuffisantes qu’elle s’est sentie obligées de remettre le couvert , le 8 mars dernier, avec une nouvelle proposition de directive révisée. Sans changer le fond du texte initial, cette nouvelle mouture parle pour la première fois du principe d’ « un salaire égal pour un salaire égal sur le même lieu ». Si ce premier recul ne suffit pas aux yeux des organisations syndicales ni à une partie de la gauche, c’est une limitation inacceptable de la « libre prestation des services » pour d’autres. Une nouvelle bataille commence, tant au Parlement européen qu’au niveau des gouvernements . On nous l’annonce « explosive ». A bientôt…
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(1) Arrêt Säger 25/7/1991 sur la « libre prestation des services ».
(2) Arrêt Rüffert ( 2008 ) , après les arrêts Viking et Laval ( 2007 ) , et avant l’arrêt Luxembourg ( 2008 )
CINQ VOIX DE GAUCHE, UNE MÊME EXIGENCE : SOLIDARITÉ !
Une initiative bienvenue que cette « Rencontre européenne », vendredi dernier à Paris ! Au moment où les dirigeants de nombre de pays se déshonorent en fermant la porte aux réfugiés fuyant les bombes, et en se défaussant sur la seule Grèce pour gérer un problème dont ils savent qu’il risque de l’asphyxier à court terme, il était important de montrer qu’il y a des forces de gauche qui incarnent « l’Europe des valeurs ». Côte à côte, Pierre Laurent, Président du Parti de la Gauche Européenne ( PGE ) et ses invités : Alexis Tsipras, Premier Ministre de Grèce; Marisa Matias, Députée européenne portugaise du Bloc de gauche; Ska Keller, Députée allemande au Parlement de Strasbourg et porte-parole des Verts européens aux dernières élections; et Cayo Lara, Coordinateur de la Gauche Unie d’Espagne, en ont apporté une revigorante illustration.
« Il y a des mots qui font vivre et ce sont des mots innocents » dit le poète (1). Ce soir-là, c’était le mot « solidarité ». « L’heure n’est pas à ériger des murs », commença Pierre Laurent, s’insurgeant contre ces dirigeants irresponsables qui « laissent les pays aux frontières de l’Union européenne seuls » face au devoir collectif d’accueillir les réfugiés. Il fustigea dans le même esprit les propos « indignes de la France » tenus par Manuel Valls en Allemagne ( contre la décision de la Chancelière d’accepter la venue d’ un million de ces personnes en Allemagne ). Manifestement très sensible au geste de soutien à son peuple que représentait à ses yeux cette soirée organisée au pied levé à l’occasion de son passage dans la capitale française, Alexis Tsipras appela, quant à lui, à « ramener l’Europe à ses valeurs fondamentales : la solidarité, la cohésion sociale et la démocratie ». Cela passe par un changement de cap, car, souligna-t-il, « les politiques d’austérité ont nourri un monstre (…). Et en reprenant les arguments de l’extrême droite, sociaux-démocrates et conservateurs renforcent le monstre ».
Notre amie portugaise s’appuya sur l’expérience « historique » que vit actuellement la gauche dans son pays pour montrer qu’il « existe un espace pour une politique alternative à l’austérité « , tout comme à l’hostilité aux migrants. « Pour la première fois depuis la Révolution de 1974, un accord a pu être conclu entre toutes les familles de la gauche : le Parti communiste, le Parti socialiste et le Bloc de gauche ! Les urnes ont parlé : le peuple veut tourner la page des quatre années d’enfer imposées par la « troïka » ( Commission de Bruxelles, Banque centrale européenne, Fonds Monétaire International ). Toute la gauche s’engage à faire progresser les salaires et les retraites. Et « c’est la première fois qu’un budget prévoit de diminuer sensiblement les impôts des travailleurs et d’augmenter ceux sur le capital » note Marisa, sans cacher pour autant « les limites et les difficultés », notamment avec la Commission européenne. « Hier régnait la peur, aujourd’hui revient l’espoir »! lance la jeune élue qui vient de recueillir plus de 10% des voix à l’élection présidentielle -soit le plus grand nombre de suffrages jamais atteint par une femme au Portugal ! Et d’annoncer que le nouveau gouvernement va également élargir l’accueil des réfugiés : « Je suis d’accord avec Alexis ».
Même tonalité dans les interventions de la députée allemande et du responsable espagnol. « L’Union européenne ne peut laisser la Grèce seule : il y a une crise de la solidarité » affirma la première. « Cette Europe accorde moins de droits aux réfugiés qu’aux marchandises ! » s’indigna le second, sans oublier d’exprimer également sa « solidarité aux travailleurs de France mobilisés contre la Loi Travail ». L’Europe, ce soir-là, redonnait envie de s’y investir. Pour sortir de l’impasse, tournez à gauche !
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(1) Paul Eluard : poème à Gabriel Péri
PEUT-ON ÊTRE DE GAUCHE ET « PRO-EUROPÉEN » ?
Dix ans ! Depuis exactement dix ans , la direction de « l’Humanité-Dimanche » m’offre la chance de partager chaque semaine avec vous, amies lectrices et amis lecteurs, quelques informations et réflexions sur les enjeux de « l’Europe » et du monde . Avec un double objectif : décrypter les travers et les dangers de la construction actuelle , mais aussi donner à voir des pistes alternatives et les possibilités de convergences à saisir pour changer la donne de ce « grand combat de classe de notre temps ». (1)
Que d’eau -pas très limpide- a coulé sous les ponts de l’Europe depuis ce 8 mars 2006 où parut mon premier papier ! Nous avions alors, toutes et tous, encore à l’esprit l’ardent souvenir de cette expérience exemplaire de démocratie citoyenne que fut , quelques mois auparavant, la campagne en faveur du « non de gauche » au projet de traité constitutionnel. Y compris dans le camp de nos adversaires, des voix s’étaient élevées pour reconnaître l’originalité de ce « débat vertueux dont la qualité impressionne », et même pour y voir un « exemple à suivre » par lequel « le peuple français prouve sa maturité démocratique » ( Jean-Claude Juncker, alors Président en exercice du Conseil de l’UE ! ) (2). C’ est qu’il était alors difficile de nier l’évidence : jamais l’Union européenne n’ avait connu un tel engagement citoyen , non pas contre l’Europe, mais pour sa transformation profonde -« l’Europe sociale » contre « l’Europe libérale ». Ce fut la première expression d’envergure de la crise de légitimité de l’Union européenne telle qu’elle existait, mais au nom d’une vision alternative -solidaire et coopérative- de l’Europe. Les dirigeants tant français qu’européens ont décidé d’ ignorer superbement cette expression éclatante de la souveraineté populaire , pourtant « pro-européenne », parce qu’elle était… »alter-européenne ». Ils feront de même avec toutes celles qui suivront dans d’autres pays , jusqu’au cas paroxystique de la Grèce après la victoire de Syrisa. Ce cynisme irresponsable a ouvert la voie à la descente aux enfers à laquelle nous assistons aujourd’hui , avec la montée générale des populismes europhobes .
Faut-il conclure de l’expérience de l’extrême difficulté de ce combat pour changer l’Europe qu’il faut renoncer à ce projet ? Qu’il faut « sortir » de l’UE ? Voire qu’il faut souhaiter sa désintégration prochaine ? Ces questions ne sont désormais plus abstraites ! Le chantage de Cameron au « Brexit » risque d’alimenter ici ou là des courants sécessionnistes. Et surtout, avec le refus indigne de la plupart des pays d’accueillir les réfugiés arrivés sur le sol européen, avec la vague de fermetures des frontières nationales qui s’ensuit , avec la constitution de véritables coalitions d’Etats xénophobes au sein de l’UE , le risque est réel que nous nous dirigions vers un éclatement de l’ UE ! Soyons-en conscients : dans le contexte actuel, cela risquerait fort de se traduire par une flambée des nationalismes . Un cauchemar ! Aussi, ma conviction se résume-t-elle en deux phrases : espérer la désintégration de l’UE ou la provoquer en la quittant ? Moins que jamais ! Travailler à des convergences entre forces progressistes européennes pour reprendre l’initiative collective du combat pour une sortie par le haut de la crise existentielle de l’UE ? Toujours plus ! En Grèce, en Espagne, au Portugal, en Irlande -pour n’évoquer que les élections récentes- , en France même, dans le mouvement multiforme qui se dessine contre le projet Hollande-Valls-El Kohmri , ou bien au travers des dialogues politiques en cours pour ouvrir une alternative en 2017, le « peuple de gauche » se réveille. C’est lui qui a entre ses mains l’avenir de l’Europe . Soyons de ce mouvement !
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(1) « Refonder l’Europe » ( Convention du PCF – 15/11/2013 )
(2) Le Figaro (27/5/2005)




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