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SOMMES-NOUS DES « EUROSCEPTIQUES »?
Quand les instituts de sondages évoquent la montée de l’ « euroscepticisme », ils classent en général dans cette catégorie toutes les sensibilités politiques qui critiquent la construction européenne telle qu’elle se fait. C’est là une simplification outrancière. Alors que la bataille d’idées fait rage à propos de « l’Europe » et qu’approche l’élection des députés au Parlement de Strasbourg, il est important de sortir de l’ambiguité. Personnellement, je refuse d’être étiqueté « eurosceptique ». D’un côté, je me range
parmi cette majorité du « peuple de gauche » qui ne se contente pas d’être « sceptique » sur le modèle européen actuel, mais qui le refuse catégoriquement ! De l’autre, je compte parmi celles et ceux qui entendent, avec la même force, affirmer une vision européenne alternative: notre conviction est que, particulièrement dans la mondialisation agressive et prédatrice que nous subissons aujourd’hui, les peuples et les nations ont intérêt à établir entre eux des rapports de coopération et de solidarité adaptés aux enjeux communs auxquels ils sont confrontés. Non pour constituer un bloc disputant à ses » concurrents » une quelconque domination, mais pour peser positivement sur la marche du monde , en alliance avec tous les acteurs qui le souhaitent .
L’interdépendance est , en tout état de cause, une réalité de notre temps. C’est le type de construction conçue pour y répondre qui relève d’un choix de classe. Ainsi, l’Union européenne que nous connaissons aujourd’hui résulte de choix clairement identifiés. L’un d’entre eux est la mise en concurrence généralisée: « l’économie de marché ouverte où la concurrence est libre » est un véritable leitmotiv des traités européens depuis 1992. Il en découlent l’interdiction de toute « entrave » à la libre circulation des biens, des services et des capitaux, donc l’obligation d’ouvrir les entreprises publiques de service public à la concurrence, le dumping social et fiscal, l’obsession de la « compétitivité » et du libre-échange…Un autre de ces choix stratégiques est la financiarisation galopante de l’économie, autrement dit la soumission aux exigences des « investisseurs » sur le marché financier, d’où découlent l’austérité, la précarité, le chômage, l’asphyxie des services publics…Enfin, en cohérence avec ce qui précède, il y a le choix d’une construction de plus en plus verticale, concentrant les leviers de commande essentiels au sommet (BCE, Commission, et Etats les plus puissants) et laminant la souveraineté populaire. Ce sont ces choix qui sont à l’origine de la crise sans précédent dans laquelle s’enfonce cette « Europe »-là. La construction nouvelle dont ont besoin les Européens appelle donc une rupture avec ces orientations , cette logique et ces structures.
On le voit: réorienter l’Europe en vue de la refonder est un combat d’envergure et sans doute de longue haleine! Il peut paraitre hors de portée si on fait abstraction de la profondeur de la crise de légitimité qui mine l’actuelle construction : aujourd’hui, la volonté de changement est générale et ouvre aux innovations politiques un champ qu’elles n’ont jamais eu depuis les débuts de la construction européenne. Naturellement, il ne faut pas imaginer un « grand soir » qui verrait la vieille Europe basculer dans la nouvelle! Il s’agit d’une démarche graduelle (dont nul ne peut prévoir le rythme ni les modalités) et ancrée dans le vécu quotidien et l’expérience des citoyens. On peut même espérer un véritable élan populaire dès lors que commence à se répandre la conscience de contribuer à permettre à des peuples voisins de se solidariser , de peser sur leur destin commun, et d’influer sur la marche du monde au service de relations internationales plus justes, plus démocratiques, plus responsables et plus pacifiques. Amorcer un tel mouvement: un grand dessein pour une France de gauche…
UNE AUTRE RELATION FRANCO-ALLEMANDE EST POSSIBLE
Le jeudi 23 mai prochain aura lieu à l’Assemblée Nationale – mais ouvert à tous – un séminaire franco-allemand qui tranchera à tous égards avec les rencontres bilatérales traditionnelles qui se multiplient tant au niveau présidentiel ou gouvernemental qu’entre les partis, notamment socialistes, des deux rives du Rhin. Il s’agit d’une heureuse initiative conjointe du Front de Gauche et de Die Linke sur trois thèmes d’une brûlante actualité: « L’agenda néolibéral : soumission du politique aux marchés financiers. Quelles alternatives ? » ; « De l’expérience allemande des lois Hartz au piège de l’ANI en France: un défi politique pour la gauche » et « Compétitivité, concurrence, esquives et alternatives ». (1) S’y côtoieront des parlementaires des deux pays (dont le président du groupe de la « Gauche démocratique et républicaine », André Chassaigne, et le vice-président de Die Linke, député au Bundestag, Dr Axel Troost; des économistes « Front de gauche » ainsi que plusieurs « Économistes attérés »; des syndicalistes; une sociologue; le directeur du département « mondialisation et stratégies de développement » de la Conférence des Nations Unies pour le Commerce et le Développement (CNUCED)…Un temps y sera réservé au débat avec le public, avant les conclusions, très attendues dans le contexte politique actuel, de Pierre Laurent, secrétaire national du PCF et président du Parti de la Gauche Européenne.
Le hasard veut que le même jour François Hollande rencontre Angela Merkel à Leipzig à l’occasion du 150ème anniversaire du SPD, le parti social-démocrate allemand…Sans doute qu’en marge de cette manifestation -aux accents vraisemblablement très « à gauche » destinés à « ripoliner » une organisation à l’image ternie par l’expérience de ses passages au pouvoir- le Président français réitèrera à la Chancelière son engagement à mener à bien les « réformes structurelles » que Berlin, via Bruxelles, exige de Paris comme « contrepartie » du sursis de deux ans accordé à la France pour ramener les déficits publics en-deçà du seuil mythique des « 3% » des richesses produites. A ce propos,il n’est pas sans intérêt de savoir ce qu’une « spécialiste » berlinoise des relations franco-allemandes , Madame Ulrike Guérot, croit connaitre des positions des autorités de son pays à l’égard de la France: » L’Allemagne attend une nouvelle réforme des retraites, l’abandon des 35 heures, une réforme plus profonde du marché du travail, de la sécurité sociale et un assainissement des déficits. Elle doit faire tout ce que les pays du sud de l’Europe ont fait (et ) prouver que c’est un pays sérieux » ! (2) Dans une formule sinon élégante, du moins éclairante, Pierre Moscovici nous avait prévenus: le fameux délai de deux ans n’est pas « une incitation à la paresse ». Son propos laconique est à présent décrypté.
C’est dans ce contexte que le PS prépare sa « Convention sur l’Europe ». Fait sans précédent: l’aile gauche du parti s’est vu interdire le dépôt d’une motion alternative au texte officiel, lui-même expurgé des passages critiquant le rôle joué par l’actuel pouvoir allemand et surtout évitant les « questions qui fâchent » sur la « compétitivité », la concurrence, etc.. Nouveau hasard du calendrier: cette « Convention » verrouillée se déroulera à Paris le 16 juin prochain, en même temps que se tiendront, sous l’égide du Front de Gauche et à l’initiative de Pierre Laurent, les « Assises de la refondation sociale et démocratique », prolongeant par l’élaboration d’un « nouveau contrat politique » l’extraordinaire mobilisation citoyenne du 5 mai dernier. Des chantiers grands ouverts à toute femme , à tout homme , à toute force de gauche aspirant au changement. Prochain rendez-vous: le 23 mai à l’Assemblée Nationale.
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(1) Pour toute information,s’adresser à : seminaire23mai@gmail.com
(2) Le Figaro 8/5/2013
SILVIO, MARIO ET LE « PODESTAT »
Nous sommes le 5 août 2011. Il va se produire un fait stupéfiant: le président de la Banque centrale européenne, Jean-Claude Trichet, et son successeur désigné, Mario Draghi – forts de leur privilège unique qui est de pouvoir créer de la monnaie ex-nihilo et donc d’être seuls capables de tenir tête aux marchés financiers en rachetant de la dette d’un Etat attaqué par les spéculateurs- signent ensemble une lettre (destinée à rester secrète) adressée au président du Conseil italien, Silvio Berlusconi.
Cette lettre prend acte de « certaines décisions récentes prises par le gouvernement » (italien) qui vont dans le bon sens , mais souligne que ces dispositions ne vont ni assez vite ni assez loin. Suit , sur un ton incroyablement comminatoire, une longue liste de « mesures essentielles » à prendre d’urgence, telles que: « la libéralisation des services publics locaux et des services professionnels »; des « privatisations à grande échelle »; une « réforme supplémentaire du système des conventions collectives permettant des accords salariaux par entreprise pour adapter les salaires et les conditions de travail aux besoins spécifiques »; un « passage en revue en profondeur des règles concernant l’embauche et les licenciements »…S’ajoute à ce catalogue effarant toute une série de « mesures immédiates et courageuses » à décider pour avancer d’un an la résorption des déficits publics , par exemple: « durcir les conditions d’éligibilité pour les retraites » ou « si nécessaire, réduire les salaires des employés du secteur public »! Enfin, il s’agit , selon les patrons de la BCE, de réformer immédiatement l’administration publique afin d’y cultiver « un esprit plus favorable aux entreprises ». La missive se conclut sur une formule de politesse du maître à son obligé: « Nous faisons confiance au gouvernement pour décider toutes les actions appropriées. » Du jamais vu : une Banque centrale, à laquelle aucune institution publique n’a le droit de donner la moindre consigne, se permet de dicter son agenda politique à un Chef de gouvernement !
Pourtant, Silvio Berlusconi s’exécute sans mégoter. Dès le 10 août 2011, il annonce 20 milliards d’euros de nouvelles mesures d’austérité, des privatisations de services publics, des coupes claires dans les retraites et les aides sociales, de nouvelles taxes ainsi qu’une attaque frontale du Code du travail. Il promet même d’aller à 0 déficit dès 2003 !
Peu après, la presse révèle le contenu de la lettre de la BCE: la mise sous tutelle de l’Italie apparait au grand jour, provoquant indignation et colère. Parmi les voix qui s’élèvent, Mario Monti lui-même souligne: « Désormais, l’Italie est dirigée par un podestat étranger ! » (Au moyen âge, on appelait ainsi un chef désigné et investi des pleins pouvoirs appelé à la rescousse lorsque les élus d’une ville s’avéraient incapables de diriger les affaires.) Moins de trois mois plus tard, c’est lui qui sera choisi en quelque sorte comme « podestat » pour parachever l’oeuvre entreprise par Berlusconi, mais dans un style plus rassurant pour les marchés. C’était le 16 novembre 2011.
Le cas italien ainsi réglé (croyaient-ils…), les dirigeants européens ont voulu généraliser leur recette à toute la zone euro. Dès le 23 novembre 2011, la Commission européenne publia deux projets de règlement (le « two-pack ») visant, l’un à renforcer encore son pouvoir de contrôle sur les budgets nationaux, l’autre instituant une forme de mise sous tutelle des Etats en grande difficulté. C’est grave. Mais, à voir les résultats obtenus par cette méthode dans la Péninsule, on peut le prédire sans trop de risque d’erreur : l’Europe « post-démocratique » ne passera pas!




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