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» Il est minuit moins cinq à l’heure européenne » : tel est l’avertissement sans appel lancé par Bruno Odent dès les premiers mots de l’ouvrage qu’il vient de publier (1). Le lecteur ou la lectrice y retrouvera avec intérêt la grande compétence du germaniste et la rigueur du journaliste, déjà appréciées dans ses précédents écrits.
L’auteur part d’un constat tragiquement incontestable : la montée quasi-générale de l’extrême-droite dans l’UE et la contamination du débat public par les thèmes nauséabonds dont cette peste brune est porteuse, comme en témoigne notamment la banalisation de la xénophobie à propos des migrants. Mais l’apport de ce livre réside avant tout dans la mise à nu des liens qui conduisent de cette forme particulièrement nocive du libéralisme qu’on nomme « l’ordoliberalisme » jusqu’ à l’enracinement des différents nationalismes.
« L’ordolibéralisme », Bruno Odent en propose une analyse historique fondée sur sa connaissance approfondie du pays dont la classe dirigeante a fait, de longue date, de ce « modèle » sa marque de fabrique : l’Allemagne. Ce « système de contrôle et de contrainte très stricts est destiné à garantir le libéralisme sans entrave, celui de la concurrence « libre et non faussée » inscrite en exergue du traité de Lisbonne ». Au lendemain de la réunification, rappelle l’auteur, le Chancelier Helmut Kohl « fit chanter l’Europe : ou bien l’Allemagne unifiée prend le large, ou bien, fit-il comprendre en substance, l’Europe accepte toutes ses conditions dans la mise en œuvre de sa future monnaie unique. Après une longue nuit de négociations à Maastricht en 1992, il l’emporta sur toute la ligne ». Les déséquilibres inter-européens qui en ont résulté alimentent les nationalismes, argumente Bruno Odent : « Principe de compétition et discipline monétariste poussent toute l’Europe vers un « chacun pour soi » mortifère ». Il ne faut pas chercher ailleurs les raisons de la flambée « nationale-libérale » en Allemagne même. Les pages du livre consacrées à l’émergence de l’AfD et aux dangereux ravages qui en résultent sous nos yeux sont , à cet égard, remarquables de clarté.
Pour autant, Bruno Odent n’est pas de ceux qui versent dans l’anti-germanisme primaire ! Il n’est pas davantage tenté par le raccourci de la « sortie de l’euro » , qualifiée -arguments à l’appui- de « vraie fausse solution ». A ses yeux, « une Europe refondée serait l’échelle pertinente dans le traitement de plusieurs grands défis du moment pour la démocratie, la paix et, indissociablement, pour la survie de l’espèce humaine ». C’est dire que l’ouvrage est une contribution très utile à la réflexion de quiconque veut dépasser les slogans sur des dimensions complexes mais essentielles des réalités contemporaines.
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(1) « Libérons l’Europe ». Le national-libéralisme est au bout du modèle. (Éditions du Croquant)
21 février 2019 at 10:45
Il y eu l’acte historique de De Gaulle proposant -avec l’autorité acquise durant la Résistance- à la République fédérale d’Allemagne de conclure, en 1963, un traité de coopération , symbole de réconciliation , poussant à l’apprentissage mutuel de la langue de l’ancien ennemi et créant l’Office franco-allemand de la Jeunesse. Il y a eu, vingt ans plus tard, l’hommage commun de François Mitterand et d’Helmut Kohl aux victimes de la Première guerre mondiale, à Verdun. On garde également à l’esprit les cérémonies du 60ème anniversaire du Débarquement, le 6 juin 2004, auxquelles Jacques Chirac invita Gerhard Schroeder. Pas évident, en revanche, que l’Histoire retienne le nouveau traité franco-allemand co-signé par Emmanuel Macron et Angela Merkel à Aix-la-Chapelle !
Certes, en ces temps où prolifèrent les nationalismes jusqu’au sommet de certains Etats de l’Union européenne; où l’extrême-droite se banalise dans toute l’Europe, Allemagne et France incluses ; où se colportent les messages de haine et les provocations xénophobes, on ne boudera aucun geste de rapprochement entre nos deux pays, à plus forte raison aucune initiative en faveur de l’amitié entre nos deux peuples. J’ai, personnellement grandi trop près du Rhin pour minimiser la portée du changement que représente le passage de l’ère des affrontements à celle de l’entente entre ces deux voisins.
C’est précisément en raison de cet attachement à l’amitié franco-allemande que l’on ne peut que regretter un double défaut du traité que viennent de signer le Président de la République française et la Chancelière allemande. D’abord, l’inclusion dans ce texte de clauses susceptibles de susciter l’inquiétude sinon la colère d’une partie de celles et de ceux que le traité devrait avoir pour vocation de rassembler. Que viennent faire, en effet, dans un document de cette nature, la promotion, en 2019, de « la convergence économique, fiscale et sociale » entre les deux pays -alors même que le « modèle social » CDU-SPD n’est pas vraiment celui que réclame avec force le pays en ce moment…- ; ou bien l’annonce de la création d’une « zone économique franco-allemande dotée de règles communes » dont on devine aisément l’inspiration dans le contexte actuel; ou encore le projet de coordination des deux politiques économiques afin « d’améliorer (leur) compétitivité »; sans parler de la mise en place …d’un « Conseil franco-allemand d’experts économiques » (neutres, évidemment) chargé de « présenter aux deux gouvernements des recommandations sur leur action économique » ? Chacun sait l’insistance que met, depuis son élection, le Président français à justifier son « agenda de réformes » et notamment sa politique sociale restrictive par la nécessité de « gagner la confiance d’Angela Merkel ». Difficile de ne pas voir dans ce type d’articles au cœur d’un « traité d’amitié » un gage d’orthodoxie libérale à l’égard des dirigeants de Berlin ! L’autre défaut majeur de ce traité censé consolider la paix est l’accent mis sur la coopération en matière de « forces armées », de « déploiements conjoints », d’ « industries de la défense » ou d’ « exportation d’armements », non sans une triple référence au « traité de l’Atlantique-Nord », autrement dit à l’OTAN. Décidément, l’amitié franco-allemande vaut mieux que cela.
31 janvier 2019 at 10:48

Il n’est décidément pas simple de rompre brutalement près d’un demi-siècle d’interdépendances, même pour la pays le moins intégré dans l’Union européenne et dont les dirigeants se proclamaient, non sans arrogance, représentants de la « nation globale » qui n’a pas besoin de partenaires européens pour triompher dans la mondialisation libérale. Il leur aura d’abord fallu neuf mois de tergiversations pour confirmer officiellement leur volonté de sortir de l’UE, puis huit autres mois de volte-face durant les négociations avec l’UE , accompagnées d’une demande… de deux ans de « période transitoire » supplémentaires pour faciliter, à partir de fin mars prochain, la mise en oeuvre concrète du Brexit. Puis patatras. Tout ça pour ça. Et en prime, le spectacle affligeant de ces tristes députés conservateurs qui s’affrontent et ne semblent d’accord que sur un point : empêcher le leader travailliste, Jérémy Corbyn, d’accéder au pouvoir. Quitte à faire prendre au peuple et au pays les risques d’une sortie sans accord.
Les risques ? Quels risques ? C’est l’angoissante inconnue. Notamment pour les classes populaires. Si les sombres prévisions d’un rapport gouvernemental se réalisaient , il se produirait une chute de 9,3 % du PIB (indicateur officiel de la production de richesses) en 15 ans ! (1) Même pessimisme de la part de la Banque d’Angleterre, qui prévoit -en cas de « no deal »- « la pire récession depuis la seconde guerre mondiale, une baisse de la Livre Sterling d’un quart de sa valeur en un an, une hausse du chômage et des taux d’intérêt ainsi qu’une émigration nette » (2) D’autres études évoquent un risque de pénurie de médicaments -dont la Grande-Bretagne importe 37 millions de boîtes par an de l’UE. D’autres encore nourrissent même des inquiétudes pour la sécurité alimentaire des Britanniques : « Depuis 50 ans, notre système alimentaire est intégré à celui des autres États membres. La Grande-Bretagne ne se nourrit pas toute seule: elle importe 30% de sa nourriture directement de pays de l’Union européenne et 11% de pays tiers ayant négocié des traités de commerce alimentaire avec l’UE. Quitter l’Union européenne signifie donc perturber 50 ans de négociations, qui ont pourtant globalement amélioré la qualité de l’offre. » note un expert .(3)
Mais, par définition, l’interdépendance est réciproque . Par exemple : si les frontières sont réinstallées entre l’UE et son voisin , « deux minutes de contrôle douanier par véhicule, c’est 27 km de bouchons du côté anglais, à Douvres…et autant à Calais » entend-on dans le Nord : c’est ce que semble avoir tardivement découvert l’ex-ministre…du Brexit, Dominic Raab, qui a reconnu avoir été surpris par l’importance de Calais-Douvres pour le commerce britannique ! Autre cas emblématique à cet égard : « Les pêcheurs britanniques exportent 70 % de leurs prises vers l’UE » et risqueraient donc de pâtir des futures barrières, mais , inversement, les pêcheurs européens trouvent 60 % de leurs prises…dans les eaux britanniques qui vont, en principe, leur être bientôt interdites ! Au-delà des préjudices économiques , il faudra veiller à ne pas laisser la vague xénophobe qui monte outre-Manche depuis le vote de juin 2016 et la campagne nauséabonde des promoteurs du Brexit, affaiblir nos relations humaines ! Une chose est sure : pour les deux côtés, le Brexit est un pari « perdant-perdant ». Un immense gâchis.
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(1) Les Echos (28/11/2018)
(2) idem
(3) « Feeding Britain : Food Security after Brexit ». Tim Lang (La Tribune , 24/12/2018)
24 janvier 2019 at 3:52
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