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LA FACE CACHÉE DE LA « 2è PUISSANCE MARITIME MONDIALE »
« La France est la deuxième puissance maritime mondiale », juste derrière les Etats-Unis, aime à rappeler Emmanuel Macron. De fait, grâce à la Guadeloupe, à la Martinique, à la Réunion, à la Guyane, à Mayotte, à la Nouvelle Calédonie, à la Polynésie « française », à Saint-Barthélemy, à Saint-Martin, à Saint-Pierre-et-Miquelon, aux Terres australes et antarctiques « françaises »et à Wallis-et-Futuna, Paris contrôle quelque 11 millions de km2 d’espaces maritimes sur tous les océans !
De quoi émoustiller Jupiter : « Notre zone économique exclusive ne vaut que pour autant que nous savons être une puissance qui sait la faire respecter », déclarait, martial, le président français, le 15 septembre 2021, six semaines après avoir rappelé aux habitants et habitantes de la Polynésie « française » la chance qu’ils et elles avaient de bénéficier de la protection de la « Puissance stabilisatrice » qu’il incarne: « Ici, c’est la France ! Malheur aux petits, aux isolés, à ceux qui vont subir l’influence des puissances hégémoniques ! » leur avait-il lancé. Ces mises en garde n’ont manifestement pas suffi à dissuader la majorité des « petits » Polynésiens à confier, le 30 avril dernier, pour cinq ans, les rênes de la collectivité du Pacifique Sud aux indépendantistes, infligeant une défaite retentissante au Président polynésien sortant, proche de l’Elysée .
Un malheur arrivant rarement seul, ce changement hautement symbolique en Polynésie intervient au moment où l’avenir institutionnel d’un autre territoire d’outre-mer aux enjeux économiques et stratégiques majeurs, la Nouvelle-Calédonie, fait l’objet de discussions extrêmement sensibles. Gérald Darmanin doit se rendre prochainement à Nouméa à ce propos, tandis que le « Comité spécial de la décolonisation » des Nations unies classe « le Caillou » parmi les 17 territoires encore à décoloniser…A l’évidence, dans ce contexte, la victoire indépendantiste en Polynésie « complique la stratégie de Paris dans l’Indo-pacifique » (Le Monde).
Nouveau marqueur géopolitique en vogue en Occident -pour contrer la Chine-, l’espace « Indo-pacifique » vise à faire un tout de la région Asie-Pacifique et du sous-continent indien afin de coaliser des alliés stratégiques de poids: en premier lieu, les Etats-Unis, l’Inde, l’Australie et le Japon (le Quad) face au grand rival commun. De fait, cet espace est censé, d’ici 2040, réunir les trois-quarts de la population mondiale, monopoliser la moitié de la production de richesses du globe, détenir 75% des réserves de matières premières critiques et voir transiter 50% du fret mondial ! De quoi aiguiser les appétits -y compris d’Etats européens (la France en première ligne) éloignés de 10 à 15 000 km- et, par voie de conséquence, alimenter une inquiétante dérive militariste de la part de tous les grands acteurs de la région, au nom de la « liberté de navigation » que Pékin est accusé de compromettre. Faute d’un effort réel de régulation multilatérale, exempt de prétextes dictés par la bataille de leadership USA-Chine, cet engrenage toxique peut conduire au pire. A cet égard, on attend de la « deuxième puissance maritime mondiale » des initiatives dignes de son rang.
DU MOYEN-ORIENT À L’UKRAINE : LA DIPLOMATIE AU SERVICE DE LA PAIX
Le 10 mars denier, deux puissances ennemies, l’Arabie saoudite et l’Iran, ont rétabli leurs relations diplomatiques, rompues depuis sept ans. Que nous dit cet accord -conclu sous les auspices de la Chine- de la complexité de l’ordre mondial actuel ? D’abord, qu’il peut y avoir, malgré le contexte général d’affrontements impitoyables, un espoir de paix là où on ne l’attendait pas. Y compris entre deux pays dont la rivalité stratégique et la concurrence religieuse alimentaient jusqu’ici maints conflits sanglants , au premier rang desquels l’effroyable guerre du Yémen. Ensuite, que des efforts diplomatiques opiniâtres peuvent arriver à bout d’obstacles présumés insurmontables : l’accord du 10 mars dernier est, en effet, l’aboutissement de plus de deux ans de négociations difficiles entre les deux adversaires. Enfin, que la Chine -médiatrice et garante de cet accord- confirme l’étendue de son influence jusque dans une région où Washington exerçait naguère un leadership sans rival et où les Etats-Unis conservent toujours un poids certain, mais rencontrent des résistances de la part de leurs alliés historiques.
Le fait que cet accord historique a été annoncé, à la surprise générale, depuis Pékin, n’est, du reste, pas pour rien dans la discrétion des réactions américaines à cette nouvelle spectaculaire, d’autant qu’un conseiller du Président Biden venait tout juste de s’entendre avec Benjamin Netanyahu pour encourager l’Arabie saoudite -au nom d’un front commun contre l’Iran- à normaliser ses relations avec… Israël, avec l’objectif de sortir l’Etat hébreu de son isolement dans le monde arabe. Ce dégel-là (au détriment des Palestiniens) semble désormais compromis.
L’Union européenne a, quant à elle, salué -certes fort sobrement- les efforts diplomatiques chinois qui ont conduit à cette « étape importante », soulignant que la promotion de la paix et de la stabilité ainsi qu’un apaisement des tensions au Moyen-Orient étaient des priorités pour l’UE. Sur ce point, parallèlement à la solidarité avec le soulèvement des Iraniennes et des Iraniens pour un changement de régime, on ne peut qu’être d’accord.
Certes, il faut rester prudent : on n’est jamais à l’abri d’une mauvaise surprise dans la mise en œuvre effective d’un accord entre des protagonistes aussi peu portés sur la collaboration au service de la paix. Le rôle du garant chinois dans la réussite de cette nouvelle dynamique sera, dès lors, important. Ce « challenge » que s’impose ainsi Pékin est en lui-même un fait politique majeur. Il intervient -fait significatif- au même moment où le Président Xi Jinping prend des initiatives en faveur d’un règlement politique de la guerre en Ukraine et propose, après son voyage à Moscou, d’organiser un échange direct avec son homologue ukrainien, Volodymyr Zelensky, « en vue de mettre fin à la guerre », précise le Wall Street Journal.
La diplomatie au service de la paix : voilà qui nous change du discours ambiant sur fond de fracas des armes et d’insupportables pertes humaines .
INTERVIEW À L’HUMANITÉ (17/2/2023)
1) Dans le processus de livraison d’armes à l’Ukraine, les protagonistes ne semblent-ils pas jouer un jeu d’équilibristes à la recherche d’une ligne rouge ?
Oui, nous sommes entrés, en matière de livraisons d’armements, dans une phase de surenchère que je juge extrêmement préoccupante et dangereuse. Préoccupante, car elle s’inscrit dans la perspective d’une guerre longue, d’une escalade de plus en plus meurtrière. Et dangereuse dans la mesure où cette fameuse « ligne rouge » est une notion purement subjective : elle risque fort d’apparaître quand Poutine estimera qu’il ne peut plus rivaliser avec l’ OTAN avec des armes conventionnelles. C’est un pari terriblement hasardeux. Il faut arrêter de miser sur « un gagnant » par les armes dans cette guerre. Si gagnant il y avait, sur le champ de bataille, ce serait une victoire à la Pyrrhus , autrement dit un désastre général ! Cette stratégie, à mes yeux irresponsable, a été formalisée le 26 avril dernier par le Secrétaire américain a la défense sur la base militaire américaine de Ramstein devant les représentants des 40 pays « alliés », quand celui-ci a déclaré : « Les Ukrainiens peuvent gagner s’ils ont les bons équipements ». Depuis, tout se passe comme si le degré de solidarité avec l’Ukraine se mesurait à la nouvelle limite que chaque pays ose franchir en matière de livraison d’armements. Non sans incohérence, d’ailleurs, qui traduisent des hésitations sinon des divergences entre alliés. Dernier exemple : sur les avions de chasse, Biden dit -pour le moment- « No », quand son proche allié, le Premier Ministre britannique, forme des pilotes ukrainiens en prévision de telles livraisons.
2) Les voix qui s’opposent à l’escalade sur le terrain de la guerre à la recherche d’un apaisement ont-elles encore voix au chapitre dans le débat actuel ?
Je ne parlerais pas de « recherche d’apaisement », dans la mesure où il s’agit, dans tous les cas de figure, de mettre un terme à l’agression militaire russe ! Je pense, en revanche, qu’il faut faire tout le possible pour créer les conditions d’un règlement politique du conflit. On me rétorquera que c’est la quadrature du cercle, mais quel dirigeant politique occidental a, jusqu’ici, sérieusement exploré cette voie ? Nous sommes en train d’être pris dans un engrenage qui risque de devenir impossible à arrêter. Emmanuel Macron, qui avait manifesté naguère quelques velléités d’autonomie face au courant dominant de l’OTAN, est rentré dans le rang. On mesure la grandeur d’un Chef d’Etat à son courage d’aller à contre-courant d’une stratégie si sa conviction est qu’elle nous conduit dans le mur ! Mais Macron a-t-il seulement des convictions ?..
3) Comment retrouver le chemin du dialogue, de la diplomatie et de la paix dans ce contexte ? Quel peut-être le rôle de la France en l’occurrence ?
Je ne crois pas à une négociation simplement bilatérale entre Kiev et Moscou. Ni entre les Occidentaux et la Russie. Le conflit a désormais des ramifications mondiales. C’est donc, outre les représentants ukrainiens et russes, au niveau mondial -sous l’égide des Nations unies- qu’il faut, à mon sens, situer la recherche d’un règlement politique du conflit. Et -n’en déplaise à certains- le monde ne se limite pas à l’Occident. La clé du succès pourrait être l’implication dans ce processus de grands pays qui sont très préoccupés par cette guerre provoquée par Poutine -car elle menace leurs intérêts essentiels- sans pour autant s’aligner sur la stratégie des puissances occidentales, qu’ils jugent hégémoniques . Je pense à la Chine, mais aussi à l’Inde, au Brésil de Lula, à nombre de pays africains, etc…Ils ne sont pas sans influence sur Poutine, mais ne sont prêts à l’exercer qu’en faveur d’un règlement global des problèmes posés, pas d’une « Pax Americana ». La France s’honorerait bien sûr d’explorer cette piste . En a-t-elle aujourd’hui le courage ? Si oui, il faut qu’elle se dépêche d’agir.




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