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APRÈS L’UKRAINE , QUELLE SÉCURITÉ EUROPÉENNE ?

wurtz-l-humanite-dimancheÀ l’heure où sont écrites ces lignes, nous retenons notre souffle dans l’espoir que le cessez-le-feu tienne, cette fois, en Ukraine, et que des négociations sérieuses puissent s’engager rapidement. Malheureusement, en tout état de cause, cette tragédie laissera des traces profondes dans les deux parties du pays, tout comme en Russie et sur le continent européen dans son ensemble. Aucun des « camps » en cause ne sortira grandi de ce désastre. Nous nous intéressons ici à celui sur lequel nous pouvons espérer avoir un peu prise : l’Union européenne pèsera , selon la stratégie qu’elle adoptera désormais, dans le sens d’une fragilisation accrue ou d’une consolidation durable de la sécurité européenne. Trois enjeux seront décisifs à cet égard.

D’abord, il faut s’attendre à de fortes polémiques à Kiev au sujet du statut final à accorder aux régions orientales du pays. L’Union européenne rendrait service à ses alliés ukrainiens en les aidant à résister aux extrémistes qui s’opposent à l’accord du 5 septembre sur la question de la décentralisation du pouvoir. Il ne s’agit pas, ce faisant, de « céder à Poutine », mais de reconnaître la réalité : l’attachement grandissant des populations concernées à une forme d’autonomie. Dès mars dernier, des observateurs avertis soulignaient que  » les Ukrainiens pro-occidentaux ont intérêt à proposer une grande autonomie aux minorités russes » (1). La violence des affrontements qui ont opposé par la suite les « séparatistes » à l’armée ukrainienne et les innombrables victimes de ce conflit ont creusé entre l’ouest et l’est du pays un fossé qui rend désormais une forme de « fédéralisation » incontournable. L’UE le sait pertinemment. Elle se doit donc de contribuer à sa concrétisation dans de bonnes conditions.

Ensuite, cette guerre a fourni à l’OTAN l’occasion de se projeter au premier plan et aux sirènes ultra-atlantistes de l’Union européenne -Pologne et Pays baltes en tête- de hurler de plus belle. Le Président Obama, qui a besoin de prouver sa « fermeté » et son « leadership » au Congrès américain, les a encore chauffés à blanc début septembre, lors de sa visite à Tallinn, la capitale de l’Estonie, à un jet de pierre de la frontière de la Russie : surprenant jusqu’à ses proches partisans, il y a relancé l’idée d’un nouvel élargissement de l’OTAN vers l’Est (autrement dit la Moldavie, la Géorgie et l’Ukraine…) -une option enterrée depuis la fin de l’ère Bush, tant elle est provocatrice à l’égard de Moscou qui y voit une atteinte à la sécurité du pays. Quelle stratégie les dirigeants européens vont-ils adopter à présent dans ce domaine? Certes, la menace voilée du Président américain a peu de chance de se concrétiser : la France et l’Allemagne s’y sont toujours opposé. Mais auront-ils la lucidité et le courage de s’opposer plus globalement à la militarisation de l’Union européenne à laquelle les pousse cette campagne agressive de l’OTAN et de ses thuriféraires ? Le débat mérite d’être ouvert à ce sujet et il réserverait des surprises : le refus de sacrifier la sécurité de l’Europe à l’esprit de guerre froide dépasse largement les rangs des pacifistes : « Notre intérêt historique n’est pas d’étendre l’Empire américain jusqu’aux rivages du Dniepr.Il est de consolider la paix en Europe. »(2)

Enfin, dans cet esprit, l’Union européenne gagnerait à réévaluer ,à la lumière de l’expérience ukrainienne, le rôle à faire jouer à sa  » politique européenne de voisinage  » et plus particulièrement son « Partenariat oriental » créé en 2009. Notre politique à l’Est ne doit pas consister à sommer l’Ukraine de choisir entre des relations étroites avec la Russie et une association poussée avec l’Union européenne. Elle doit se donner les moyens de permettre à ce pays de devenir la passerelle entre deux ensembles qui coopèrent dans le respect mutuel. Peut-être ,alors, le peuple russe ne ressentira plus,un jour, le besoin de se donner un « chef » pour les rassurer face à « l’Occident ». Nous y aurons tous gagné.

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(1) Voir Gérard Chaliand : »Ukraine: Poutine sur la défensive » (Le Figaro 28/3/2014)
(2) Renaud Girard dans Le Figaro (25/3/2014)

11 septembre 2014 at 6:22 Laisser un commentaire

LE CRÉPUSCULE DES « VALEURS » DE L’ OCCIDENT

wurtz-l-humanite-dimanche« Nous avons le même rêve, celui (…) de créer un monde plus juste, plus sûr, plus humain » récitait , avec la conviction qu’on lui connaît , François Hollande devant Barack Obama , en février dernier à Washington. Cinq ans plus tôt, Angela Merkel avait, dans des termes voisins, entretenu le même rituel de la « gouvernance mondiale » sous l’égide de l’Occident, en glorifiant devant le Congrès des États-Unis la « base commune des valeurs (qui) rapproche et soude Européens et Américains : une vision commune de l’homme et de sa dignité inaliénable ». Il y a belle lurette que cette phraséologie convenue sonne creux. Mais l’état révulsant du monde en cette fin d’été la rend carrément insupportable . Retour sur quelques postures de dirigeants occidentaux dans la dernière période.

Face à l’effroyable agression israélienne contre Gaza, tout d’abord. Le soutien sans nuance à Nétanyahou du début devint rapidement intenable . »La situation ressemble un peu à ce que nous avons connu en Europe à la fin de la Seconde Guerre mondiale » rapporta le coordinateur général pour la Palestine de « Médecins du Monde », Owen Breuil ! (1) De son côté, la Haut-Commissaire des Nations-Unies pour les Droits de l’Homme, Navy Pillay, alertait dès fin juillet sur la « forte possibilité » que les frappes aériennes israéliennes constituent des « crimes de guerre ». Quelle fut alors la réaction des puissances occidentales face à la décision du Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU d’envoyer sur place une commission indépendante chargée d’enquêter sur « toutes les violations » du droit international commises ? Les États-Unis ont voté contre et les pays membres de l’Union européenne (France comprise) se sont abstenus ! On imagine l’avalanche de pressions exercées en sous-main sur le Président palestinien pour le dissuader de saisir la Cour pénale internationale au risque d’y faire condamner « la seule démocratie au Proche-Orient qui agit en toute légitimité pour protéger ses citoyens du terrorisme meurtrier » ( Benjamin Nétanyahou à propos de la Commission d’enquête de l’ONU )! Entretemps, le nombre des victimes civiles a quadruplé et 133 (!) écoles de l’ONU ont été endommagées par les bombes de la « démocratie » en question. Ce qui n’a empêché ni les États-Unis ni la Grande Bretagne de continuer à livrer des armes à Tel Aviv, comme l’a rappelé la Secrétaire d’Etat britannique démissionnaire, Sayeeda Warsi.

Plus généralement , ces mêmes puissances portent une terrible responsabilité dans la descente aux enfers de tout le Proche Orient . L’Irak connaît sa quatrième guerre en l’espace d’une génération. L’Occident a soutenu Saddam Hussein dans la première (contre l’Iran) avant de l’écraser puis de le supprimer dans les deux suivantes. Il a imposé au peuple irakien un embargo criminel avant de le « libérer » en 2003, jouant sur les communautarismes, détruisant l’Etat et plongeant le pays dans un épouvantable chaos dont nul ne connaît l’issue. Chez les « libérateurs », c’est le désarroi: le Premier Ministre , hier adoubé par Washington , est destitué; l’ Iran, naguère ennemi No 1 , est à présent sollicité pour prêter main forte aux combattants opposés aux « djihâdistes » qui prospèrent dans ce contexte. Quant à la Libye, trois ans après la « victoire de la démocratie » arrachée par la guerre franco-anglo-américaine , elle est livrée aux milices armées, tandis que les ex-champions de la « responsabilité de protéger les populations » (résolution du Conseil de sécurité d’ août 2011 autorisant la guerre ) déguerpissent en hâte, laissant le peuple sans défense face aux pilleurs et aux violeurs.

Heureusement pour l’image de tous ces apprentis-sorciers de l’ordre euro-atlantique , il y a l’Ukraine, où l’on retrouve à nouveau, comme au début de chaque conflit, les bons ( Ukrainiens loyalistes) et les méchants ( Russes et « pro-russes »)…Jusqu’où ? Un citoyen averti en vaut deux !

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(1) « Le pire conflit que j’aie vu » (Journal du Dimanche – 10/8/2014).

28 août 2014 at 6:42 Laisser un commentaire

IL Y A 60 ANS : « LE CRIME DU 30 AOÛT ».

wurtz-l-humanite-dimanche30 août 1954 – 30 août 2014 : voilà un anniversaire que les dirigeants européens ne célèbreront pas . Et pour cause ! Le rejet, il y a tout juste 60 ans, de la « Communauté européenne de Défense » (CED) par la majorité de l’Assemblée Nationale française, essentiellement constituée de communistes et de gaullistes ainsi que de socialistes en désaccord avec leur parti, constitue une page d’histoire hautement significative que les esprits conformistes préfèrent voir ignorer. D’abord, elle aide à mesurer le poids de la guerre froide et de l’atlantisme dans les décisions qui ont marqué le lancement de la construction européenne. Ensuite, elle illustre le rôle singulier -et salutaire- que la société française peut jouer lorsqu’elle se rebelle contre la lâcheté de ses dirigeants.

Rappel.
En 1950, le gouvernement français soumet à ses alliés européens le « Plan Pléven ». Celui-ci prévoit la création d’une « Communauté Européenne de Défense », sorte de pendant militaire à l’embryon de « Communauté économique » en cours de constitution : la « Communauté européenne pour le charbon et l’acier » (CECA). Ce projet prévoit de mettre sur pied une armée européenne forte de 40 divisions, dont 12 de la République Fédérale d’Allemagne, intégrée à l’OTAN et placée sous le commandement d’un général américain ! Il s’agit alors ni plus ni moins que d’un ralliement français à l’exigence américaine d’un réarmement rapide de l’Allemagne occidentale, cinq ans à peine après la défaite du nazisme, et alors même que des criminels de guerre y relèvent la tête, allant jusqu’à y créer en 1951 une « communauté d’entraide solidaire d’ex-membres des Waffen SS »…En outre, comment affirmer de façon plus servile l’allégeance de la France , et plus généralement de l’Europe occidentale, à Washington qu’en lui remettant les clés de sa défense! La raison de cette capitulation sera, du reste, clairement explicitée par nos « élites » sur le thème: « Le danger pour la sécurité de l’Europe ne vient plus de l’Allemagne  mais de l’Union soviétique. Or, nombre de nos soldats sont mobilisés dans la guerre d’Indochine et depuis peu dans la guerre de Corée. Un fort contingent allemand est donc nécessaire et la puissance américaine indispensable à la sécurité de l’Occident ». C’est ainsi que les « pères de l’Europe » -Robert Schuman en tête- ont fait de la guerre froide et de l’atlantisme les fonds baptismaux de leur construction européenne. Deux ans plus tard, le Traité de Paris instituant la CED est signé par les Etats français, ouest-allemand, belge, néerlandais, luxembourgeois et italien. Parallèlement, la France signe avec les Etats-Unis et la Grande Bretagne une Déclaration tripartite sur « l’abandon des limitations spéciales imposées jusqu’ici à la République fédérale d’Allemagne, permettant à celle-ci de participer comme partenaire égal à la défense de l’Occident ».

En France, manifestations de rues et appels de personnalités se multiplient contre la CED. Un « Comité d’action » est constitué par des opposants de plus en plus nombreux et divers au projet. Un « Mouvement des Universitaires français » mobilise les enseignants contre ce qu’il perçoit comme une menace pour la paix. Le Parlement s’enflamme. La perspective du réarmement de l’Allemagne alors que la France est encore traumatisée par le souvenir de la guerre et de l’occupation; l’idée d’un abandon total de souveraineté sur la défense nationale; enfin la soumission à l’hégémonisme américain constituent un cocktail explosif qui se traduit par le vote fatidique des députés. Abasourdie, la droite atlantiste fustige « le crime du 30 août« …

Il faudra attendre près de quarante ans pour qu’un traité européen ( celui de Maastricht ) évoque prudemment « la définition progressive d’une politique de défense commune qui pourrait conduire , le moment venu, à une défense commune ». Ce processus sera, certes, poussé beaucoup plus loin durant les années 2000, mais, aujourd’hui encore, on est heureusement loin du projet d’armée européenne intégrée avancé en 1054. L’atlantisme, lui, s’est en revanche installé au coeur du processus européen. Quant à l’esprit de guerre froide, opposant l’ « Occident » à la Russie (et à la Chine demain ? ), tout indique qu’il fait, sous des formes adaptées aux circonstances, un retour fracassant. A quand, un nouveau sursaut français digne du « crime du 30 août » 1954 ?

21 août 2014 at 1:43 Laisser un commentaire

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