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NATION, EUROPE, MONDIALISATION : QUEL AVENIR POUR LA SOUVERAINETÉ POPULAIRE ?

(Paru dans le « hors série » Élections européennes, printemps 2019, de l’Humanité)

« Cette souveraineté qui est la capacité des nations à décider de leur destin, qu’est-elle si ce n’est pas le peuple qui décide du cap qu’ensemble nous poursuivons ?(…) Ce qui s’est passé en 2005 en Europe, en France, aux Pays-Bas, ce sont des peuples parmi les Etats fondateurs qui ont, d’un seul coup, décidé que ce projet n’était plus pour eux. Les avons-nous entendus? Non. Ceux qui dirigeaient l’Europe ont décidé de ne pas respecter ce choix; ils ont fait comme si de rien n’était, ont cherché des accommodements à côté du peuple comme pour continuer une méthode qui, pendant des décennies, avait si bien réussi, celle de faire l’Europe un peu à part et d’expliquer ensuite. Ce qui s’est passé en 2005, c’est qu’une page s’est tournée (…), c’est que l’Europe ne peut plus avancer à part des peuples ; elle ne peut continuer son chemin que si elle est choisie, voulue ». Qui a prononcé ces paroles de vérité, ce « mea culpa »courageux, ces promesses de changements ? Emmanuel Macron, à Athènes, le 8 septembre 2017, autrement dit dans une vie antérieure dont il semble n’avoir rien retenu !

Le problème, en effet, est que la « méthode » si justement fustigée dans ce discours, est, plus que jamais en vigueur dans l’Union européenne sans que le Président français ne lève le petit doigt pour la remettre en cause. Comment se manifeste, aujourd’hui, la « capacité des nations à décider de leur destin » quand un modèle économique unique (hérité de l’ordolibéralisme allemand) s’impose à tous les pays membres quel qu’ait été leur choix politique démocratiquement exprimé ; quand tous les gouvernements soumettent chaque année aux autorités européennes leur projet de budget avant que les parlementaires nationaux ne l’aient examiné; quand des chiffres arbitraires en matière de dette ou de déficits déterminent les « réformes structurelles » à entreprendre sous la menace de sanctions ?

Refonder l’Europe, c’est viser la rupture avec cette stratégie. C’est partir d’un impératif catégorique : le droit de chaque peuple à choisir son destin est imprescriptible. Comment, dès lors, articuler ce principe avec les trois principaux cadres ou espaces ou communautés -aujourd’hui étroitement entremêlés- dans lesquels cette souveraineté populaire doit pouvoir s’exercer : la nation, l’Europe et le monde ?

La nation, pour la plupart des sociétés, reste une référence forte : l’ignorer, c’est alimenter le nationalisme. Elle est toujours, en outre, le creuset essentiel de l’exercice de la citoyenneté : tenter de passer outre cette réalité, c’est nourrir la crise de la démocratie. Refonder l’Europe doit donc prendre sérieusement en considération cette première réalité. Mais ce n’est pas la seule ! Une autre donnée s’impose de plus en plus dans la vie réelle de nos sociétés : l’interdépendance. Non seulement aucun pays, fût-il grand et puissant, ne peut plus, et depuis longtemps, maîtriser seul tous les enjeux auxquels il est confronté, mais nous ne mesurons pas combien notre existence quotidienne dépend des autres, et réciproquement. C’est pourquoi -pour reprendre une belle et très pertinente expression de la juriste Mireille Delmas-Marty- , il est temps de passer de la « souveraineté solitaire » à la « souveraineté solidaire ». C’est dans cet esprit que les communistes français parlent d’une « Union de nations et de peuples souverains et associés ». Un tel « passage » ne se décrète pas. C’est une construction collective, qui s’inscrit dans la durée. Et, disons-le franchement : c’est un combat. Il s’agit, en effet, ni plus ni moins que de changer les règles -écrites ou non- qui régissent tant l’Union européenne que les relations internationales en général. Bref, de démocratiser l’UE pour humaniser la mondialisation. En effet, la principale raison d’être d’une « Europe refondée » est d’user du poids d’un ensemble de cette envergure pour peser, avec tous les alliés possibles dans les autres régions du monde, en faveur d’une maîtrise solidaire des interdépendances .

Comment imaginer le processus permettant de réaliser une telle « refondation » de l’Union européenne ? Attendre que tous les Etats et tous les peuples de l’UE soient sur la même longueur d’onde et négocient tranquillement de nouveaux traités ? Ce serait un vœu pieux voué à l’échec. Comptons plutôt sur les mouvements sociaux, les luttes politiques, les recherches de convergences au-delà des frontières, la construction de rassemblements progressistes, pour conquérir des positions, arracher des ruptures, réaliser à quelques uns des changements partiels. Le moment venu, il sera temps de codifier les transformations réussies dans de nouveaux traités. Dans la vie réelle, les faits précèdent le droit et non l’inverse. Cela n’a rien d’utopique dès lors qu’une pression suffisante rend une exigence incontournable : ainsi la crainte d’un éclatement de la zone euro en 2010-2011 a conduit l’UE à contredire radicalement sa doctrine qui interdit formellement d’aider financièrement un État membre. Une initiative forte de quelques États membres massivement soutenus par leur peuple, voire au-delà, aurait le même effet.

L’un des changements à conquérir serait que chaque parlement national puisse , avant chaque grand choix stratégique européen, fixer ses priorités et ses « lignes rouges » sur la base d’un grand débat national permettant l’implication des citoyennes et des citoyens. Après seulement commencerait le processus de décision au niveau des institutions européennes sur la base des préférences et des limites fixées par chaque pays membres. Il s’en suivrait une configuration beaucoup moins rigide et monolithique de l’UE, mais, au final, beaucoup plus solide et durable, car chaque peuple aurait la garantie de ne pas être entraîné dans une direction qu’il n’a pas choisie. Cela signifierait que, dans certains domaines, les coopérations se feraient toujours à 27, 28 ou davantage, mais que, dans d’autres, elles se feraient à trois ou quatre. C’est ce que nous appelons une « Europe à géométrie choisie ». Ce faisant, il s’agirait, non de se replier ou de rapetisser les coopérations en Europe, mais , au contraire, d’impulser des coopérations approfondies et évolutives en fonction de choix clairs et assumés par chaque peuple. Naturellement, ces choix devraient être cohérents. Si, par exemple, un pays attend la solidarité de ses partenaires, il ne peut leur refuser la sienne : la Hongrie ou la Pologne ne peut pas attendre une contribution financière très substantielle d’autres pays membres et, dans le même temps, dire à la Grèce à propos de l’afflux de réfugiés : « C’est votre problème ! » Autre exemple : si des pays comme la France exigeaient que leurs entreprises publiques de service public ne soient pas ouvertes à la concurrence -ce qui serait légitime- ils devraient s’engager en retour à ne pas faire jouer la concurrence à ces entreprises dans d’autres pays de l’UE. Voilà quelques idées qui gagneraient à être discutées et bien sûr ajustées et enrichies dans un moment où la pire des « solutions » serait de faire choisir nos concitoyennes et nos concitoyens entre la fuite en avant dans l’Europe libérale et la descente aux enfers du nationalisme d’extrême-droite.

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19 mai 2019 at 4:02 Laisser un commentaire

QUELLES PROPOSITIONS ALTERNATIVES DE GAUCHE POUR L’EUROPE ?

(Paru dans l’Humanité du 13/4/2019)

Faire « des propositions alternatives pour l’Europe » ne vaut que si l’on ne sépare pas le projet en question du chemin susceptible de permettre sa réalisation progressive. Et, à cet égard, les grandes ruptures de demain passent par les conquêtes partielles d’aujourd’hui.

Dans cet esprit, je commencerai par évoquer l’enjeu européen immédiat : la possibilité offerte à chacune et chacun d’entre nous de contribuer à changer la composition du Parlement européen d’ici un peu plus d’un mois. Et ce n’est pas un petit enjeu ! Il nous appartient notamment de faire connaître les véritables pouvoirs de cette Assemblée, qui, contrairement à une idée reçue, sont loin d’être négligeables. Combien de nos concitoyennes et concitoyens savent-ils, par exemple, que ce n’est pas la « Commission de Bruxelles » qui décide des « directives » ou des « règlements » européens, mais les parlementaires européens, conjointement aux représentants des 27-28 gouvernements , sur la base de projets de la Commission ? (Pour mémoire, la directive européenne sur laquelle s’est appuyé Emmanuel Macron pour justifier l’ouverture totale de la SNCF à la concurrence a failli être rejetée au Parlement européen à …24 voix près ! Si 13 députés (sur 704 votants) avaient voté pour le rejet au lieu de s’y opposer, la donne aurait changé !) Parler de « l’autre Europe » en négligeant ce premier terrain d’intervention politique ne serait donc pas pertinent, à mes yeux.

Naturellement, ce premier geste élémentaire doit s’inscrire dans une vision à plus long terme , porteuse d’une ambition politique qui soit en rupture avec la logique libérale et autoritaire des traités actuels. Quelques axes peuvent illustrer ce projet alternatif.

Le premier est sans doute l’exigence d’un renversement des priorités de la construction européenne. Aujourd’hui, c’est la satisfaction des « marchés », notamment financiers. Demain, ce doit être l’épanouissement des humains : « L’Europe des gens, pas de l’argent », comme dit Ian Brossat. C’est à dire que tous les moyens disponibles doivent être mis d’abord et avant tout au service de ces nouvelles priorités. Et notamment les moyens financiers colossaux que l’UE est capable de mobiliser : ceux de la Banque centrale européenne (BCE, qui a le pouvoir inouï de créer de l’argent à partir de rien dans des proportions considérables), tout comme ceux qui résulteraient d’une lutte conséquente contre l’évasion fiscale (que le Parlement européen a, lui-même, évalué à quelque 1000 milliards d’euros par an !). Les dépenses publiques, à l’opposé de leur rationnement actuel, doivent être massivement augmentées en faveur de la promotion des capacités humaines : éducation , formation, santé, recherche, culture…

Autre axe majeur de cette nouvelle Europe à construire : une nouvelle approche sociale de l’écologie. A l’opposé de mesures qui pénalisent les plus modestes -et mettent artificiellement en concurrence l’environnement et le social- , il faut des décisions structurantes qui réorientent les politiques menées pour les rendre « éco-compatibles » : développement du rail, ferroutage, taxation du kérosène utilisé par les compagnies aériennes ou du carburant des porte- containers, arrêt des traités de libre-échange, réforme de la PAC dans le sens d’une transition écologique effective…

Un autre axe incontournable d’une « Europe refondée » est la solidarité . Cela vaut pour le fonctionnement interne de l’UE , comme dans les relations extérieures de celle-ci. Ainsi, toute forme de « dumping » social et fiscal ou de mise en concurrence des travailleurs doit être proscrite. Les services publics sont au cœur de cette réorientation de l’économie. Dans le même esprit, les moyens de la BCE (prêts quasi-gratuits à long terme ) doivent permettre d’agir contre les inégalités de développement entre pays , à l’opposé de la « concurrence libre et non faussée » . Concernant les migrations, les conditions d’un accueil digne des personnes à la recherche d’un havre de paix doivent être créées pour mettre un terme définitif à l’hécatombe criminelle dans laquelle « l’Europe » actuelle perd son honneur. La politique économique avec les pays tiers doit, à l’opposé du libre-échangisme actuel, reposer sur des coopérations mutuellement bénéfiques, sans domination.

Un quatrième axe est l’engagement pour la paix , en tournant le dos à l’OTAN et en œuvrant pour un traité de sécurité collective pour tout le continent européen . Quant à la vente d’armes , particulièrement à des pays en conflit , elle doit être proscrite !

Enfin, un axe majeur traverse tous les autres : le respect de la souveraineté populaire. Il faut que les coopérations entre Européens soient fondées sur des choix démocratiques de chaque peuple. Tous les peuples de l’UE ne feront pas les mêmes choix. Dans certains domaines, les coopérations européennes se feront à 27 ou plus. Dans d’autres, à 3, à 10 ou à 15. Naturellement, les choix de chaque peuple doivent être cohérents : on ne peut, par exemple, attendre la solidarité des autres et la leur refuser en retour. Bref, en impliquant les citoyens de chaque pays dans la construction de leur Union et en leur garantissant qu’ils ne seront pas entraînés là où ils n’ont pas décidé d’aller, nous souhaitons lever les réticences de plus en plus fortes à coopérer avec les autres peuples. C’est ce que les communistes appellent une « Union de nations et de peuples souverains et associés » .

19 mai 2019 at 3:58 Laisser un commentaire

MACRON , LE « GRAND DÉBAT » ET L’ESPACE SCHENGEN

Il y a une annonce faite par Emmanuel Macron lors de sa récente conférence de presse télévisée qui a été peu commentée. À tort ! Rappelons que cette prestation hyper-médiatisée était censée répondre aux principales préoccupations exprimées par les participantes et participants au « Grand débat ». Il y eut cependant une « invitée surprise » (l’expression est de « l’Humanité ») dans les annonces présidentielles : la promesse de « profondément refonder notre politique migratoire ». Et, qui plus est, la proposition de tenir, chaque année, un débat parlementaire sur la question. Cette double revendication ne comptait pourtant pas, loin de là, parmi les thèmes qui ont dominé ces échanges avec nos concitoyens. Voilà donc un Président de la République qui -en choisissant de focaliser l’attention d’une partie des Français sur ce thème plutôt que sur le social, quitte à distiller le poison anti-migrants- prend le risque de conforter l’idéologie lepéniste dans le seul espoir de retenir quelques voix de la droite dure pour « sa » liste LREM en vue du scrutin du 26 mai prochain.

Du reste, en appelant à « une Europe qui tient ses frontières », le Chef de l’Etat récidive. Le 4 mars dernier, dans sa tribune publiée simultanément dans de nombreux journaux français et européens, il annonçait déjà vouloir « remettre à plat l’espace Schengen » car, soulignait-il dans une formule qui ne déparerait pas le programme de l’ex-FN : « la frontière, c’est la liberté en sécurité ». Il précisait alors ses objectifs en ces termes : créer « une police commune des frontières  » ; instituer « des obligations strictes de contrôle (…) sous l’autorité d’un Conseil européen de sécurité intérieure » et limiter l’espace Schengen aux pays qui acceptent un « contrôle rigoureux des frontières  » et « les mêmes règles d’accueil et de refus » des demandeurs d’asile. Tenter de faire passer cette dérive anti-migrants pour une démarche alliant « responsabilité » et « solidarité » n’a aucune crédibilité. Dans le contexte européen que nous connaissons depuis 2015, il est aisé d’imaginer dans quel sens évoluerait pareille harmonisation du droit : celui de l’Europe-forteresse ! Les xénophobes patentés se sentiraient d’autant plus encouragés à surenchérir sur ces nouvelles normes européennes.

Oser appeler cette stratégie funeste le « deuxième grand combat » européen avec celui du « climat » est indigne. D’autant que le corollaire de ce choix de fermeture est une relation à l’Afrique avant tout fondée sur la rétention des candidats au départ et la « réadmission » des ressortissants expulsés d’Europe, afin, reconnaît Emmanuel Macron, d’ « éviter l’immigration subie ». Ce combat d’arrière-garde n’est décidément pas le nôtre. Comme l’a superbement exprimé Ian Brossat à la tête de liste LREM, Nathalie Loiseau lors du débat du 4 avril sur France 2 :
« Quand je vous entends expliquer que vous êtes fiers d’avoir divisé par dix le nombre des migrants, vous devriez regarder vos pompes, parce que, pendant ce temps-là, il y a des gens qui sont morts en Méditerranée : 2000 en 2018 ! Si vous pensez que c’est un motif de fierté, on ne doit pas avoir les mêmes valeurs ».

9 mai 2019 at 10:55 Laisser un commentaire

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