Posts filed under ‘Francis Wurtz Le Blog’
Libye : quelles leçons ? Quelle issue ?
Quatre mois après l’engagement de l’offensive militaire occidentale en Libye, et alors qu’une majorité écrasante de parlementaires français – à la notable exception des élus communistes et PG – vient d’accorder le feu vert à sa poursuite, quelles leçons peut-on aujourd’hui tirer de cette guerre et, par voie de conséquence, pour quel type d’issue doit-on, d’urgence, se mobiliser?
En premier lieu, même pour qui a estimé justifiée, au départ, l’intervention militaire, en raison des menaces terrifiantes proférées par Kadhafi contre les insurgés de Benghazi, force est de constater que le principe de la « Responsabilité de protéger » (consacré en 2005 par un vote unanime de l’Assemblée générale de l’ONU, et, à ce titre, hautement respectable) a été très rapidement usurpé, en particulier par la France et la Grande-Bretagne. L’opération « protectrice » s’est muée -sous le commandement de l’OTAN- en une implication ouverte dans une guerre civile opposant -par delà le cas de Kadhafi- une partie de la population libyenne à une autre, l’une traditionnellement fidèle au « guide », l’autre engagée dans la résistance au régime. Bilan actuel : 10000 à 12000 morts (chiffres de l’OTAN) ; un pays dévasté ; des plaies ancestrales rouvertes ; un risque de partition sinon de chaos à la somalienne. Un désastre dont le régime de Kadhafi porte assurément une lourde responsabilité. Est-il le seul ? L’intervention de l’OTAN a-elle atténué ou bien attisé le conflit ?![libye-benghazi-ville-rebelle-symbole-dans-vis-e-pro-kadhafi-53392[1]](https://franciswurtz.net/wp-content/uploads/2011/07/libye-benghazi-ville-rebelle-symbole-dans-vis-e-pro-kadhafi-533921.jpg?w=300&h=211)
La « coalition », et notamment sa figure de proue, Nicolas Sarkozy, ont fait preuve d’un manichéisme digne de George W. Bush. D’un côté, des insurgés irréprochables conduisant le peuple à une victoire facile sous le parapluie des bombardiers occidentaux. De l’autre, un tyran isolé qu’un soulèvement populaire allait renverser comme un château de cartes. La réalité s’est révélée plus complexe. Ainsi, la presse informait-elle à la mi-juillet sur le « bombardement à l’arme lourde de la localité d’al-Assaba » par la rébellion, tandis que l’organisation américaine de droits de l’homme Human Rights Watch publiait un rapport accablant sur les exactions commises par ces mêmes rebelles dans quatre villes conquises. On apprenait aussi la fuite précipitée des 15 000 habitants d’Aweinya dévastée : leur crime était d’appartenir à une tribu restée fidèle au régime. Inversement, du côté du pouvoir en place, voilà qu’on découvre (dans Le Monde) qu’ « avant d’entrer en guerre », la Libye était devenue « l’un des plus grands chantiers de la planète, après la fin des sanctions internationales en 2003 »: 600 000 logements en construction ainsi que « des postes, des écoles, des jardins, des routes, des villes entières. » Une « tentative de transformation de la Libye » financée par les revenus tirés du pétrole. Mégalomanie? Démagogie? Peut-être. En tout cas, la base sociale du régime et sa capacité à l’entretenir ont été sous-estimée, du moins dans les régions qui lui sont traditionnellement attachées: la Tripolitaine à l’ouest et le Fezzan au sud.
Dans ce contexte beaucoup plus contrasté que ne l’ont imaginé l’hôte de l’Elysée et son conseiller spécial BHL, la solution, à coup sûr, n’est pas dans un surcroît de bombes sur Tripoli. Elle est ni dans la capitulation ni dans l’humiliation. « Dans une guerre civile, il ne peut y avoir ni perdant ni gagnant », insiste Patrick Haimzadeh, ancien diplomate en poste en Libye et fin connaisseur du pays. « Il faut rechercher une issue négociée (incluant) les conditions d’un cessez-le-feu, la protection des zones « libérées », les modalités de mise en oeuvre de la transition politique vers une Libye démocratique dont un modèle fédéral ou confédéral serait le plus adapté à la culture et à la tradition du pays. » La Libye: l’autre guerre qu’il faut « savoir terminer ».
LA POLOGNE LIBERALE A LA TETE DE L’UE
Depuis le 1er juillet et jusqu’à la fin de cette année,c’est donc – et pour la première fois – la Pologne qui assure la présidence du Conseil européen.Certes,le traité de Lisbonne a créé une « présidence permanente » actuellement assurée par le Belge Van Rompuy,mais…sans supprimer le principe des présidences tournantes. Celles-ci ont, de fait, un poids variable selon leur titulaire. La Hongrie vient d’achever un mandat de six mois sans avoir compté pour grand chose dans les orientations adoptées. Il n’en ira pas tout à fait de même pour son successeur polonais. Non seulement parce qu’il s’agit du plus important des nouveaux pays membres de l’Union européenne ( près de 40 millions d’habitants; position stratégique entre l’Ouest et l’Est du continent; poids de l’Histoire de cette nation,etc), mais en raison du statut privilégié qu’il a acquis aux yeux des forces politiques qui dominent aujourd’hui les institutions européennes, depuis que la droite libérale de Donald Tusk a supplanté la droite nationaliste des frères Kaczynski .
Varsovie n’est pas loin de passer pour l’élève-modèle de la classe européenne, avec sa croissance économique de 4% et le zèle libéral de ses nouveaux dirigeants. Nous verrons dans une prochaine chronique quelques uns des « secrets » de ce développement ainsi que certaines de ses limites.Contentons-nous à présent de mettre l’accent sur les « priorités » affichées de la présidence polonaise de l’UE. Elles sont d’autant mieux accueuillies par nombre de ses partenaires qu’elles s’inscrivent de façon volontariste dans la vision qui prévaut tant à Berlin qu’à Paris ou à Londres.
Ainsi la Pologne réclame -t-elle « plus de concurrence » et veut-elle « casser les entraves » au commerce transfrontalier là où il en demeurerait encore, notamment dans le domaine des transactions en ligne.Elle entend , dans le même esprit,agir pour davantage de « libéralisation du commerce international », la finalisation du « cycle de Doha » (OMC), toujours bloqué, l’accession de la Russie à l’Organisation mondiale du commerce, la négociation de plus d’accords de libre-échange avec l’Asie et même d’un accord de libre-échange « approfondi » avec le voisin ukrainien,etc…Les étudiants et les enseignants-chercheurs du supérieur apprécieront ,en outre, qu’elle demande plus de « coopération des universités avec les milieux économiques » et, plus généralement,une « modernisation des universités » compatible avec la « priorité stratégique » du « renforcement du marché unique » européen…
Soyons justes: telle n’est pas la seule « priorité » avancée par les dirigeants polonais pour l’Europe, en 2011.Il s’y ajoute notamment…un renforcement de la « défense européenne », en particulier un accroissement des « groupements tactiques » (forces de projection de 1500 soldats chacun) et un « renforcement des relations Union européenne-OTAN ».
Pour Henri IV , labourage et paturage étaient « les deux mamelles de la France ». Pour Donald Tusk, libéralisme et militarisme sont manifestement les deux pis de l’Europe.
AFGHANISTAN: LECON D’UN FIASCO
Une fois de plus – mais à quel prix! – l’histoire nous enseigne que « dès que vous créez une guerre, elle devient un sujet et acquiert sa dynamique propre; toute guerre dérive de ses buts », comme le souligne avec pertinence le Général Vincent Desportes, qui parle d’expérience puisqu’il a dirigé le « centre de Doctrine et d’Emploi des Forces » puis le « Collège interarmées de défense », avant d’être sanctionné par son ministre, Hervé Morin, pour des propos jugés iconoclastes sur la stratégie américaine en Afghanistan…
Je ne doute pas, en effet, qu’aux yeux de nombre de personnes, et même de responsables politiques, en 2001, aux lendemains de l’attentat terroriste traumatisant de New York et de Washington, la guerre d’Afghanistan était forcément juste puisqu’elle visait à libérer le monde d’Al Qaeda et le peuple afghan de la dictature talibane. Force est, cependant, de constater, dix ans plus tard, que….les Etats-Unis négocient avec les chefs talibans les conditions de leur retour au pouvoir tandis que le monde est sous la menace d’un « arc de crise du terrorisme » (Nicolas Sarkozy) allant du Pakistan et de l’Afghanistan au Yémen, à la Somalie et au Sahel! A quoi adonc servi cette guerre, et pourquoi se poursuit-elle? Si les buts poursuivis étaient au départ ceux qu’avaient affichés, à l’époque, ses initiateurs, alors on est en droit d’attendre de leur part – et de ceux de leurs successeurs qui ont assumé sans état d’âme cet héritage – une évaluation rigoureuse des dérives qui ont conduit à la situation d’aujourd’hui. Ils le doivent aux proches des 2500 soldats (occidentaux) morts au combat et à ceux des milliers de victimes afghanes innocentes. Ils le doivent, plus généralement, aux citoyens de tous les pays engagés – dont 15 pays européens – dans une aventure qui se voulait libératrice et qu’a viré au fiasco. Il ne suffit pas, après avoir suivi les Etats-Unis dans l’effort de guerre, de les suivre dans le retrait (partiel). Il faut tirer les leçons de cette dramatique expérience, et d’abord en reconnaitre les réalités.
Une récente conférence de l’Institut des Relations Internationales et Stratégiques (IRIS) réunissant de nombreux chercheurs et experts qualifiés sur le sujet, a apporté d’utiles éclairages à ce propos. Sur la « reconstruction » de l’Afghanistan, tout d’abord: « 42% de la population vivent dans l’extrême pauvreté; 54% des enfants de moins de cinq ans souffrent de malnutrition; seul un quart de la population a accès à l’eau potable… La communauté internationale a failli dans sa mission de reconstruction du pays. » (Karim Pakzad, chercheur). Sur le glissement progressif de l’image des libérateurs à celle d’occupant, ensuite: « Après un incident américain, en 2006, il y a eu un début d’insurrection, un soulèvement. On a cru que la foule allait occuper le pouvoir et massacrer les étrangers. » (Jean de Ponton d’Amécourt, ancien ambassadeur de France à Kaboul). Sur la situation des droits de l’homme, enfin: « La communauté internationale a acquiescé tacitement à l’alignement du gouvernement sur une politique quasi-talibane (…) Aujourd’hui, elle tourne le dos aux droits de l’homme et aux droits des femmes. » (Mohammad Mahmodi, Directeur de la Commission des Droits de l’Homme d’Afghanistan). Non, la guerre humanitaire n’existe pas.




Commentaires récents