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MACRON A-T-IL LANCÉ LES « NATIONS UNIES D’EUROPE » ?
« C’est une très vieille idée qui est peut-être en train de devenir réalité » s’est auto-congratulé le Président de la République, le 6 octobre dernier, à l’issue de la première réunion de la « Communauté politique européenne » (CPE) -lancée sur sa proposition- à Prague. Emmanuel Macron faisait allusion à l’initiative diplomatique majeure -malheureusement avortée- de François Mitterand au lendemain de la chute du Mur de Berlin : la tentative de création d’une « Confédération européenne » réunissant « tous les Etats de notre continent dans une organisation commune et permanente d’échanges, de paix et de sécurité » -y compris, donc -« naturellement », précisait Mitterand à l’époque- l’Union soviétique.
Il s’agissait d’offrir, sans attendre, un cadre stable de coopération aux pays d’Europe centrale et orientale. Et, dans le même temps, l’objectif sous-jacent fut d’éviter l’extension du leadership américain à ce nouvel espace stratégique. Parfois très discutable par ailleurs, la politique étrangère du Président socialiste était, sur ce point, empreinte de lucidité et de sagesse, allant jusqu’à mettre sur la table « des questions nouvelles », telles que « l’avenir des alliances -l’Alliance atlantique et le pacte de Varsovie- » ou celle de déterminer « à quel rythme poursuivre le désarmement »…Mikhaïl Gorbatchev, trop heureux de retrouver dans ce projet des traits de son idée de « Maison commune européenne », lui apporta son soutien. À l’inverse, Washington, par l’intermédiaire de ses nouveaux alliés d’Europe de l’Est, fit capoter l’initiative française.
Pour toutes ces raisons, il est pour le moins outrancier de dresser un parallèle entre ce projet-là de Confédération européenne et la CPE imaginée par Emmanuel Macron ! Les 44 Etats invités à Prague ont, sauf exceptions, pour point commun quasi-unique la condamnation de la stratégie désastreuse du Kremlin. C’est légitime mais cela ne suffit pas pour « structurer le continent européen », comme l’a pompeusement annoncé l’Elysée. La Présidente du Kosovo a beau y voir un « grand voyage pour la grande Europe », et son homologue lituanien rien moins que les « Nations Unies d’Europe », cette CPE risque d’être d’une portée limitée. L’unité affichée est évidemment factice. La Grande-Bretagne , présente à Prague, a, comme chacun sait, une folle envie d’ « écrire ensemble l’avenir » de l’Europe avec les « 27 » ! La Turquie est si désireuse d’une bonne entente avec les pays voisins qu’Erdogan a annexé la moitié de l’île de Chypre et invectivé son homologue grec durant la Conférence. L’Azerbaïdjan siège aux côtés de l’Arménie à Prague mais l’agresse sauvagement sur le terrain. Etc…
En vérité, ce dont aurait besoin notre continent depuis 30 ans que s’y accumulent des plaies qui, faute d’être traitées, s’enveniment, c’est une négociation globale pour la sécurité de tous. Sans exception. Évidemment, il est difficile d’imaginer aujourd’hui -après la décision, aussi stupéfiante qu’irresponsable, de Vladimir Poutine, de lancer cette guerre- associer la Russie à une tel chantier ! Il faudra pourtant, tôt ou tard, y arriver -après l’indispensable cessez le feu- pour tenter de jeter les bases d’une paix durable sur tout le continent.
SORTIR DE L’ENGRENAGE DE LA GUERRE: DIFFICILE MAIS VITAL !
« Les habitants (des 4 territoires ukrainiens annexés) deviennent nos citoyens pour toujours ! », proclama Vladimir Poutine devant un public en extase, scandant « Russia ! Russia ! » En franchissant ce nouveau seuil de l’inacceptable, le Président russe vient de rendre encore plus difficile le chemin vers l’indispensable cessez-le-feu. Comme il fallait s’y attendre, Volodymyr Zelensky a aussitôt répliqué que « l’Ukraine ne négociera pas avec la Russie tant que Poutine en sera le Président », ajoutant qu’il allait signer une « demande d’adhésion accélérée à l’OTAN » -deux objectifs qui, à leur tour, compliquent sérieusement la donne.
L’Ukraine dans l’OTAN ? Le seul fait d’en évoquer l’hypothèse apporte inutilement de l’eau au moulin du courant le plus belliciste en Russie. Quant à l’attente d’un autre Président de la Russie pour entamer des négociations, elle laisse plus que sceptiques maints observateurs des relations internationales en général et de la Russie en particulier. Ainsi, un responsable politique peu susceptible de faiblesse vis-à-vis de Moscou, rappelait-il récemment qu’« À chaque fois que l’Occident a voulu changer les régimes en place, ce fut une catastrophe » (1) Cela vaut pour la Russie, où, dans le contexte actuel, un éventuel remplaçant de Poutine n’apporterait pas la solution, car ce sont les nostalgiques de l’Empire, bien plus que les partisans de la paix, qui ont malheureusement le vent en poupe.
Le Président français a, quant à lui, choisi ce moment pour réaffirmer que « la France se tient aux côtés de l’Ukraine pour (…) recouvrer sa pleine souveraineté sur l’ensemble de son territoire. » Disant cela, Emmanuel Macron a fait écho à l’ambition affichée il y a peu par son homologue ukrainien : « reconquérir tous les territoires occupés par la Russie en Ukraine », y compris la Crimée. En droit, il n’y a rien de plus légitime . Dans les faits, faire de cet objectif le préalable à l’arrêt des combats et à l’ouverture de discussions revient à s’installer dans la perspective d’une guerre longue, extrêmement coûteuse en vies humaines, aux multiples ramifications mondiales et à l’épilogue incertain, le pire ne pouvant être exclu.
À l’opposé de cette stratégie, il apparaît plus responsable de reconnaître que nous avons à faire face au problème le plus inextricable , mais néanmoins vital, d’un conflit dont la portée dépasse désormais largement le cadre russo-ukrainien : sortir coûte que coûte de l’engrenage de la guerre avant que la situation ne devienne totalement immaîtrisable. Cette option maintiendrait intact l’ objectif de la défense de la souveraineté de l’Ukraine, dans un cadre global prenant en considération la sécurité de tous les pays du continent , mais par la voie politique et non militaire. Les grands perdants de cette stratégie seraient les ultra-nationalistes de tous bords, qui se nourrissent de la guerre pour assouvir leurs fantasmes . À l’inverse, on peut raisonnablement penser que le retour du politique pourrait progressivement rouvrir un espace à des forces progressistes aujourd’hui réduites au silence, à Moscou et ailleurs. « La paix a ses victoires, non moins célèbres que la guerre » (2).
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(1) Pierre Lelouche, ex-président de l’Assemblée parlementaire de l’OTAN (Figaro, 27/9/2022)
(2) John Milton, poète anglais du 17ème siècle.
FACE À LA FUITE EN AVANT DE POUTINE, QUELLE STRATÉGIE ?
La guerre menée par Poutine contre l’Ukraine vient de franchir un seuil extrêmement inquiétant -au demeurant prévisible . En mobilisant plusieurs centaines de milliers de citoyens, le pouvoir affiche sa détermination à répondre aux pertes infligées à son armée par de nouveaux engagements militaires, laissant présager une escalade meurtrière. En organisant des referenda d’annexion dans des territoires conquis par les armes, il aggrave encore l‘agression contre un pays souverain, en cherchant à rendre ses conquêtes irréversibles. Mais surtout, en brandissant la menace, en cas d’attaque contre ces entités annexées, d’un recours à « tous les moyens disponibles » -y compris, donc, les armes nucléaires- pour les défendre, il réitère officiellement son irresponsable chantage !
Doit-on le croire ? « Plus rien n’est impossible désormais » juge un observateur politique russe, opposant de longue date au Kremlin (1). « Nous sommes dans une guerre sous menace nucléaire qui peut dégénérer extrêmement rapidement » alerte, depuis le début de l’invasion de l’Ukraine, le Général Desportes, ancien directeur de l’Ecole de guerre . Plus l’armée russe s’enlise, plus cette hypothèse cataclysmique prend de la consistance. Dès lors, que faire ? Accepter de prendre le risque du pire en faisant le pari que l’ennemi n’osera pas aller jusque là ?
C’est , de fait, la stratégie des pays de l’OTAN, qui peut se résumer ainsi : se soucier de moins en moins de « lignes rouges » à ne pas franchir ; viser la défaite pure et simple de Poutine, voire de la Russie dans son ensemble ; couvrir d’opprobre tout dirigeant occidental qui oserait (comme l’avait tenté Emmanuel Macron avant de revenir promptement « dans la ligne ») évoquer la nécessité de ménager à l’agresseur une porte de sortie pour tenter de créer à temps les conditions du passage à l’inévitable négociation d’ensemble, vraisemblablement sur le double volet : respect de la souveraineté de l’Ukraine contre garantie de la sécurité de la Russie. Washington a beau assurer prendre « très au sérieux la menace nucléaire » de Poutine, sa stratégie demeure inchangée. Quant à l’ex-« rebelle » Macron, ne vient-il pas de rassurer ses alliés en déclarant fièrement aux Nations unies que la fuite en avant de Poutine « ne donnerait lieu à aucune conséquence sur la position qui est la nôtre » ?
Plutôt que de faire la leçon aux pays qui, tout en refusant de soutenir la guerre russe, n’entendent pas se soumettre à l’hégémonie occidentale, le Chef de l’Etat serait mieux inspiré à prendre langue avec ceux d’entre eux qui viennent d’entrouvrir la voie à de possibles médiations : l’Inde , dont le leader a affirmé en face au Président russe que « l’heure n’était pas à la guerre » et , plus spectaculairement encore, la Chine , dont le ministre des Affaires étrangères -après avoir préconisé un « cessez-le-feu dans le dialogue »- vient de rencontrer son homologue ukrainien en insistant sur le fait que Pékin appelait à respecter « la souveraineté et l’intégrité territoriale de tous les pays », et en soulignant , dans le même temps , que « les préoccupations légitimes de toutes les parties en matière de sécurité doivent être prises au sérieux ». R.A.S ? Vraiment ?
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(1) Lev Shlosberg, chef du parti libéral Iabloko dans la région de Pskov (voir Figaro du 21/9/2022)




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