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BIDEN ET L’EUROPE: APRÈS LE SOULAGEMENT, LES QUESTIONS
Voilà 50 jours que Joe Beiden, le classique, a remplacé Donald Trump, le sulfureux, à la Maison Blanche.
Ce changement au sommet vient d’améliorer spectaculairement l’image des Etats-Unis en France: plus 18 points d’opinions favorables, qui restent néanmoins légèrement minoritaires (51% d’opinions défavorables contre 49% d’opinions favorables, dont 6% « tout à fait favorables ») (1).
Ces réponses sont à rapprocher de celles recueillies dans une autre enquête, réalisée, elle, dans 11 pays européens , dont la France, après l’élection américaine mais avant la prise de fonction du nouveau Président : « à chaud », donc (2). À l’époque, seules 9% des personnes interrogées déclaraient avoir « confiance en l’Amérique », tandis qu’ un Européen sur trois -et plus d’un Allemand sur deux- estimaient que « les Américains ne sont plus dignes de confiance » pour avoir massivement soutenu le milliardaire populiste. On peut conclure de l’évolution positive des opinions exprimées au fil des premières apparitions de Joe Biden que celui-ci bénéficie pour un temps d’un « état de grâce » . À ce stade, cela se comprend aisément : le nouveau dirigeant n’a-t-il pas, d’emblée, renoué avec l’Accord de Paris sur le climat, réintégré l’Organisation mondiale de la santé, reconduit l’accord américano-russe, Start 2, sur la réduction des armes stratégiques, et, quoique de façon ambiguë, affirmé son accord de principe pour une relance de l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien ?
Problème : il y a nombre de domaines où Biden n’opèrera pas de volte-face par rapport à la politique de son prédécesseur. Tout simplement parce qu’il y a des « fondamentaux » que tous les Présidents américains appliquent, chacun dans son style propre, obnubilés qu’ils sont par l’exercice de leur leadership sur le reste du monde. « America first » et autres pratiques unilatérales et dominatrices en font partie, qu’elles soient commerciales, monétaires, technologiques, juridiques (l’extraterritorialité du droit américain) ou militaires : l’administration Biden n’a nullement l’intention d’y renoncer. À l’inverse, Washington rejette farouchement, aujourd’hui comme hier, toute « ingérence » de la justice pénale internationale dans les affaires intérieures des Etats-Unis… et même dans celles de certains de leurs alliés : ainsi, l’équipe de Biden « s’oppose fermement » à l’enquête ouverte par la Cour pénale internationale (CPI) sur des crimes de guerre présumés que l’armée israélienne est susceptible d’avoir commis dans les territoires palestiniens occupés !
Pourtant, c’est au nom des droits de l’homme et de la démocratie que le nouveau Président américain veut coûte que coûte enrôler l’Union européenne dans une croisade contre la Chine…
Après le soulagement de voir enfin, à nouveau, à Washington, un interlocuteur « normal », viendra très vite, pour l’UE, l’heure des questions sur ce qui ne peut plus durer dans un « partenariat transatlantique » digne de ce nom.
———(1) Sondage Odoxa pour les « Entretiens européens d’Enghien »-IRIS (6/3/2021)
(2) Sondage réalisé par les instituts YouGov et Datapraxis pour le think tank European Concil on Foreign Relations entre novembre et décembre 2020 (voir Le Monde, 19/1/2021)
TROIS NOUVELLES ENCOURAGEANTES

Cela fait 15 ans (!), cette semaine, que « l’Humanité-Dimanche » me fait l’honneur d’accueillir ma chronique. Une heureuse coïncidence me permet de marquer cet « anniversaire » par l’évocation de trois bonnes nouvelles -un privilège que l’actualité internationale nous offre, hélas, trop rarement.
La première nous est venue, fin décembre, d’Afrique, et plus précisément du Niger, dont le Président sortant, le très respecté Mahamadou Issoufou, a eu la sagesse, ses deux mandats achevés, de se retirer pour laisser la place à son successeur issu d’élections libres. Quoi de plus normal, direz-vous ? Sauf que c’est la première fois depuis son indépendance, en 1960, que ce pays vient ainsi de connaître un changement de dirigeant sans coup d’Etat ! S’il ne règle naturellement pas les immenses défis auxquels est confronté ce pays dramatiquement démuni, en proie aux attaques terroristes et menacé de déstabilisation, cet acte démocratique mérite d’être salué et son auteur honoré. L’ histoire africaine retiendra « le précédent Issoufou ».
Un deuxième exemple à suivre, qui a marqué les relations internationales dans la dernière période, nous vient d’Asie : en l’occurrence de la frontière hyper-sensible entre la Chine et l’Inde dans l’Himalaya . Ce 21 février , les deux géants du continent ont fait connaitre ensemble le « désengagement » complet de leurs troupes respectives d’une zone marquée de longue date par de graves tensions et des affrontements meurtriers comme ceux du printemps dernier. Lire aujourd’hui dans un texte commun aux deux puissances -qui partagent 3500 km de frontières- leur engagement à « s’efforcer de résoudre les problèmes restants de manière mutuellement acceptable » est assurément un fait encourageant ! Cet accord ayant suscité bien moins de « buzz » que les heurts passés, il n’est pas superflu d’y revenir en soulignant sa portée .
Une troisième initiative mérite d’être signalée car elle a contribué au sauvetage de l’emblématique accord international dit de Vienne, sur le nucléaire iranien, conclu en 2015 avant d’être déchiré par Donald Trump. L’élection de Joe Biden redonnait, en principe, toutes ses chances à la relance de cet accord historique. Mais le nouveau Président américain -soutenu par ses alliés européens- mit de nouvelles conditions à la levée des sanctions décidées par son prédécesseur contre l’Iran. Téhéran répliqua en menaçant de renoncer à ses propres engagements de 2015, en matière d’enrichissement de l’uranium. L’accord risquait dès lors de voler en éclats. Il fallait briser de toute urgence le cercle vicieux de ces surenchères croisées. Cette délicate mission fut confiée au directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique, Rafael Grossi, qui se rendit en Iran le 20 février dernier…et réussit à ouvrir avec ses interlocuteurs la voie à de prochaines négociations internationales sur la remise en route de l’accord de Vienne. C’est là un grand succès, qui illustre une fois de plus l’importance cruciale de la vraie diplomatie multilatérale : celle qui est conduite sous l’égide des Nations Unies.
L’EFFET-DRAGHI OU L’ILLUSION DE L’HOMME PROVIDENTIEL

262 voix contre 40 et 2 abstentions : c’est le score de Maréchal réalisé le 17 février dernier par Mario Draghi lors du vote de confiance du Sénat italien ! C’est donc par la grande porte que l’ex-Président de la Banque centrale européenne (BCE) est entré au palais Chigi, à Rome, comme nouveau chef du gouvernement. Ce phénomène peut surprendre à un double titre. D’abord, la « classe politique » italienne nous a davantage habitués à la surenchère démagogique entre mouvements dits « anti-système », partis libéraux et « Ligue » d’extrême-droite que par sa propension au consensus.
Ensuite, selon divers sondages réalisés au printemps dernier, 55% des Italiens interrogés étaient d’accord pour sortir de l’Union européenne et/ou de l’euro ! Or, voilà que le personnage incarnant par excellence ce « système » récusé, cette Europe honnie et cet euro conspué réussit à former un gouvernement d’union nationale et à incarner l’espoir d’un renouveau pour 60 à 70% de ses compatriotes !
La stature européenne et internationale de Draghi en a fait l’archétype du « sauveur » d’un pays en crise profonde, à la fois sanitaire, économique et sociale, et surtout politique.
L’attelage quelque peu baroque de ministres de tous bords politiques et d’une dose de « techniciens » qu’il vient de constituer a reçu pour mission d’entreprendre les « réformes structurelles » dont beaucoup disent attendre « le miracle italien ». Oubliées les orientations franchement libérales de l’ex-gouverneur de la Banque d’Italie. Gommée la réputation de « Banque des nantis » de Goldman Sachs dont Draghi fut l’un des dirigeants. Il va « sauver l’Italie » comme il a « sauvé l’euro » : point final ! Tant d’illusions semées parmi des millions de femmes et d’hommes plongés dans le désarroi font froid dans le dos, car nul ne sait vers où conduiront les probables futures déceptions et les légitimes colères populaires qui en résulteront .
Certes, à la tête de la BCE, Mario Draghi a su se montrer nettement moins orthodoxe que son prédécesseur français, Jean-Claude Trichet. Il avait été choisi pour ce poste hautement stratégique parce que Berlin voyait en lui… « le plus allemand des Italiens ». Mais, face au risque d’éclatement de la zone euro, il n’hésita pas à contrevenir à la lecture allemande des traités européens, au point de provoquer la pire crise qu’ait connue la BCE avec « l’élite » financière allemande -jusqu’à courroucer la toute-puissante Cour constitutionnelle de Karlsruhe . Il a tenu bon et sa politique de taux zéro, voire négatifs, et d’achats massifs de titres de dettes des Etats membres lui vaut cet aura exceptionnel. Mais savoir « gagner la confiance des marchés » et répondre aux attentes d’un peuple sont, comme on sait, deux missions très différentes ! Comme c’est le cas pour tous les « hommes providentiels », le mythe de « super-Mario » n’aura qu’un temps.
Espérons qu’émergeront de ce peuple qui nous est si cher, au fil de l’expérience, les mobilisations sociales et les initiatives politiques à même d’ouvrir à l’Italie une perspective progressiste, fondée sur l’intervention des citoyens et des citoyennes plutôt que sur l’attente du Messie .



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