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COMMENT LE POLITIQUE PEUT REPRENDRE LE POUVOIR SUR L’ECONOMIE
Il est de bon ton de préten
dre qu’à l’heure de la mondialisation et de la puissance tentaculaire des firmes multinationales,les pouvoirs publics n’ont plus guère de leviers à leur disposition permettant d’orienter l’économie,de responsabiliser les entreprises,de faire respecter des priorités,par exemple en matière sociale,environnementale ou de droits des salariés.C’est sans doute dans ce renoncement majeur à la démocratie qu’il faut chercher la source principale du décrochage massif des citoyens avec le modèle politique dominant et avec l’Union européenne qui en est l’expression achevée.Nicolas Sarkozy en est conscient:c’est pourquoi ,par une de ces pirouettes démagogiques dont il a le secret,il a revêtu à Villepinte,la panoplie du matamore néogaulliste,lançant un ultimatum à ses partenaires européens et les menaçant de prendre des mesures unilatérales si ses exigences transformatrices n’étaient pas satisfaites. Voyons donc de plus près l’une des réformes dont il s’est fait le héraut: le « Buy European Act » inspiré, naturellement,…de l’expérience nord américaine du « Buy American Act ».
De quoi s’agit-il? D’une loi permettant à l’Etat fédéral américain d’accorder les commandes publiques de préférence à des entreprises installées auux Etats-Unis.Précisons que ce principe connait,outre Atlantique,de sérieuses limites.D’abord,au paradis du secteur privé,les contrats publics sont relativement limités en comparaison de ce qu’ils représentent (encore) en Europe.Ensuite,au nom de la sacro-sainte « compétitivité »,un produit importé sera en règle générale préféré au « made in America »si la différence de prix est jugée sensible (plus de 6%).Enfin,l’accord de libre-échange USA-Canada-Mexique interdit toute distorsion de concurrence entre ces trois pays pour tout contrat de quelque importance.Nicolas Sarkozy ne prend donc pas de risque démesuré en agitant la menace d’imiter les Etats-Unis en la matière.
Voyons ,en revanche,ce que pourrait et devrait être une vraie révision en profondeur des conditions dans lesquelles sont attribués les marchés publics (Etat,collectivités,administrations publiques) dans l’Union européenne!Précisons d’emblée les montants faramineux que représentent ces contrats (livraison de fournitures;prestation de services;réalisation de travaux -routes,hôpitaux,télécom…): 365 milliards d’euros par an pour la seule France,soit sensiblement plus que la totalité des dépenses de l’Etat! Et 2400 milliards d’euros pour l’UE,soit 17% des richesses produites par an! (chiffres officiels de l’institut statistique de l’Union européenne,Eurostat). Quel levier exceptionnel une attribution conditionnelle de tels marchés pourrait-elle constituer aux mains de pouvoirs publics décidés à en user pour le bien public et l’intérêt général!Seules auraient droit à cette manne prodigieuse les entreprises établies sur le territoire,renonçant à toute délocalisation ,à tout dumping social, développant l’emploi,défendant l’environnement …bref ,répondant à un cahier des charges précis,établi démocratiquement!Un traitement particulier pourrait concerner des entreprises installées dans un pays du sud dans le cadre d’un accord de coopération ,etc…
C’est de ce levier,d’une efficacité potentiellement considérable,que des responsables politiques ont délibérément privé les pouvoirs publics à tous les niveaux, en adoptant des directives libérales,notamment à partir des années 90 et du traité de Maastricht.Le résultat,ce sont quelque 85% des marchés publics ouverts à la concurrence mondiale !
C’est bien de la remise en cause de cette démission volontaire face aux grands groupes privés -enjeu de société de première importance- que l’Europe a besoin aujourd’hui.Et il ne s’agit là que d’un levier possible parmi d’autres : aides publiques soumises à conditions;accès sélectif au crédit… Un combat pour la gauche!
LE REVELATEUR ESPAGNOL
Les négociations des autorités grecques avec les créanciers privés sur l’effacement d’une partie de la dette du pays a,logiquement,focalisé notre attention,la semaine dernière.Or,dans le même temps,d’autres événements de grande portée se déroulaient non loin de là,en Espagne.
On le sait,en décembre dernier,le très emblématique chef de l’ex-gouvernement socialiste, José-Luis Zapatero, avait subi une défaite retentissante,largement due à sa politique économique d’une orthodoxie libérale à toute épreuve,qui a
contribué à plonger l’Espagne dans une crise d’une brutalité inouïe.Les deux dernières années resteront dans la mémoire collective espagnole comme celles d’un véritable calvaire,que résument trois chiffres monstrueux:près d’un Espagnol sur quatre,dont quasiment un jeune de moins de 25 ans sur deux, sont au chômage;dans un million et demie de foyers espagnols,pas une seule personne n’a un emploi! Cette situation sinistrée n’a pas empêché la Commission européenne de fixer -et le nouveau Premier ministre de droite d’accepter- des objectifs drastiques de « réductions des déficits publics ».Conservateur discipliné,Mariano Rajoy s’engagea à réaliser un « ajustement » budgétaire de près de …40 milliards d’euros en 2012 et à mettre en oeuvre les « réformes » attendues par Bruxelles et les « investisseurs »:retraite à 67 ans; non-remplacement des fonctionnaires partant en retraite;gel ou réduction des salaires des agents publics;réforme « très ambitieuse » (dixit Sarkozy) du marché du travail;purge sévère dans les régions (notamment chargées des dépenses d’éducation et de santé)…
Il arriva ce qu’il devait arriver: d’un côté l’exaspération des Espagnols;de l’autre,un enfoncement du pays dans la crise (chute vertigineuse de la consommation;perte de recettes publiques;récession assurée;destruction prévue ,en 2012,de …620 000 emplois supplémentaires !) Tant et si bien que le très docile leader de la droite espagnole dut lui-même,à son corps défendant,se muer en trublion de l’Europe libérale: le 2 mars dernier,il signa comme il se devait à Bruxelles le nouveau traité de discipline budgétaire…avant d’annoncer à Madrid sa « décision souveraine » de ne pas respecter, cette année,ses engagements sur la réduction des déficits (Ils devraient atteindre 5,8% du PIB en fin d’année,au lieu des 4,4 promis.)
Depuis,à Bruxelles,on ne sait plus sur quel pied danser face à ce qui y est considéré comme un « coup de force » particulièrement inattendu.Accepter de négocier un « assouplissement » des contraintes avec Madrid ôterait toute « crédibilité » à la nouvelle « gouvernance économique » chère à Merkozy: si l’Espagne peut,unilatéralement et impunément, s’affranchir des règles européennes sur les déficits,le nouveau traité risque d’être mort-né.A l’inverse,croiser le fer avec la troisième économie de la zone euro n’irait pas sans risque pour l’Union européenne tout entière.Que faire?Dans l’immédiat,la Commission Barroso a ouvert une « procédure de sanctions pour déficit excessif » et l’Eurogroupe (les ministres des finances de la zone euro) a commencé à examiner les grandes lignes du budget espagnol. Tous espèrent que le Premier ministre conservateur reviendra au plus vite dans le rang.Mariano Rajoy ne demanderait sans doute pas mieux.Mais il est douteux que son peuple (et les réalités économiques elles-mêmes) le lui permettent. Ce révélateur espagnol en dit long sur l’espace politique qui s’ouvre aux luttes multiformes pour mettre en cause la dérive « austéritaire » de l’Union européenne.
FAUT-IL BRULER LE « MODELE SOCIAL EUROPEEN » ?
Mario Draghi,le nouveau président de la Banque centrale européenne, celui-là même qui,par deux fois en quelques semaines,a usé du pouvoir illimité de son institution de créer de la monnaie pour mettre,chaque fois,quelque 500 milliards d’euros à la disposition des banques,au taux de 1% -sans aucune condition- ,vient de laisser tomber le couperet sur toute ambition sociale en Europe,à l’avenir: »Le modèle social européen est mort » a-t-il asséné,le 24 février dernier,dans le Wall Street Journal.Et le grand argentier de l’Europe libérale de prévenir solennellement les responsables politiques soumis aux pressions de leur peuple:inutile de chercher une quelconque « échappatoire » à l’austérité! Tout relâchement à cet égard déclencherait aussitôt les foudres des marchés financiers.
Jamais encore,le tournant « austéritaire » de l’Union européenne n’avait été aussi cyniquement officialisé.Il est vrai que M. Draghi possède l’atout suprême pour un dirigeant européen par les temps qui courent: il n’a pas de comptes à rendre aux électeurs ni même aux gouvernements.Il est libre! C’est l’homme par excellence qui sait parler à l’oreille des « investisseurs ». Avec ses alliés Merkel et Sarkozy,il pense avoir trouvé la parade absolue aux tentations laxistes de quiconque voudrait revenir aux temps anciens où les Européens – raille Draghi – passaient pour « payer les gens pour ne pas travailler ». Cette assurance-tout-risque contre le gaspillage social,c’est le nouveau traité instituant durablement une discipline budgétaire de fer et des « réformes structurelles » à même de rétablir la confiance des marchés.
C’est dire si le positionnement de la gauche vis à vis de ce projet de traité constitue un enjeu de société : oui on non,faut-il brûler le modèle social européen?Comment comprendre dès lors que François Hollande considère -pour justifier son refus d’organiser,s’il est élu,un référendum sur ce traité- que celui-ci « ne marque pas de vraie rupture »?Certes,ce traité se situe dans le prolongement des précédents,mais il vise à en radicaliser comme jamais tous les effets pervers! C’est si vrai que le candidat socialiste souhaite sa « renégociation ». Soyons donc clairs: quel serait le contenu à donner à ce bras de fer avec les dirigeants européens les plus intraitables? Pour François Hollande,ce traité « devra être renégocié dans un sens qui permette aussi qu’il y ait, EN PLUS DES DISCIPLINES BUDGÉTAIRES INDISPENSABLES,un volet de croissance et d’emploi. »(Journal de France 2,le 8/2/2012)Son directeur de campagne enfonce le clou: c’est une « renégociation qui ne tourne pas le dos à la philosophie de la discipline budgétaire. »
En quoi pourrait bien consister un « volet de croissance et d’emploi » sans une remise en cause de la « philosophie de la discipline budgétaire » dont la Banque centrale européenne reconnait qu’elle vise à enterrer le modèle social conquis au fil des générations depuis un demi-siècle?A Bruxelles,au demeurant, tout le monde a « la croissance et l’emploi » à la bouche dès lors que cela ne conduit pas à toucher a la « philosophie » de l’austérité.Pour la Commission européenne, »relancer la croissance ( suppose ) de relancer le marché unique »(c’est à dire la concurrence libre et non faussée). Pour l’Italie et l’Espagne, la croissance nécessite de faciliter les licenciements. Pour la Grande Bretagne,on stimule la croissance en multipliant les accords de libre échange avec les pays à très bas salaires.
La gauche a un tout autre combat à mener! Il passe par la mise en échec de ce traité diabolique et de sa « philosophie ».Il n’est pas trop tôt pour ouvrir en grand ce débat.




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