Course à l’armement et sécurité commune européenne : « Il faut construire des »accords d’Helsinki » de notre époque »
Francis Wurtz, député européen PCF honoraire, dénonce l’irresponsabilité que constitue l’actuelle course aux armements européenne et en appelle au courage de la politique de détente qui déboucha sur l’émergence d’un système de sécurité commune.
Bruno Odent 31/7/2025
Que vous inspire la course aux armements mise en œuvre en Europe et présentée comme le seul moyen de répondre aux menaces de Poutine et de la Russie ?
Francis Wurtz Député européen PCF honoraire
L’image qui me vient à l’esprit est celle de deux bolides lancés sur une route l’un vers l’autre à pleine vitesse et qui accélèrent toujours plus, chacun se persuadant que l’autre cédera au dernier moment et qu’il triomphera. C’est ainsi que se préparent les catastrophes. Il faut en revenir à l’esprit d’Helsinki.
Certes, le monde d’aujourd’hui n’est pas celui d’il y a cinquante ans. Mais l’essentiel demeure : nous partageons durablement notre continent avec la Russie, il faut donc travailler à établir le moment venu une architecture de sécurité commune.
Chaque pays signataire devra s’engager à ne pas prendre pour sa propre sécurité des mesures mettant en cause la sécurité d’un autre pays signataire. Ce principe est au cœur de la sécurité collective.
L’agression de Poutine contre l’Ukraine peut-elle se laisser maîtriser de cette façon ?
Non, bien sûr. Cette architecture de sécurité n’est envisageable qu’après la fin de cette maudite guerre. Et pour cause : cette future architecture de sécurité doit être fondée sur le droit international, que cette guerre viole grossièrement ! Mais il faut travailler dès maintenant à cette perspective, sans s’interdire de parler avec Moscou. Faire le contraire est contre-productif.
Quant aux dirigeants occidentaux, ils auront également à tirer les leçons de l’extension de l’Otan vers les frontières de la Russie : nombre de diplomates américains avaient, à la fin des années 1990, mis en garde contre le développement du nationalisme « grand-russe » qui en résultera. Ils n’ont pas été entendus.
Il faut sortir de cette logique de blocs devenue la référence obligée de nos dirigeants français et européens aujourd’hui. Elle nourrit une escalade mortifère.
Jusqu’à envisager l’usage d’un « premier coup » nucléaire pour terrasser l’ennemi sans qu’il puisse répondre ?
Nous sommes à la veille des commémorations du 80e anniversaire d’Hiroshima et de Nagasaki. Et voilà qu’au lieu d’avancer vers l’abrogation de l’arme nucléaire, on la banalise. L’Allemagne, la Pologne, la France n’ont plus que ce mot à la bouche ! Et Poutine multiplie les gesticulations à propos de l’arsenal russe ! On banalise ainsi l’idée d’un éventuel usage de l’arme atomique sur un champ de bataille. C’est irresponsable.
L’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) existe toujours. Peut-elle constituer un point d’appui pour retrouver la voie de la détente sur le continent ?
Malheureusement, l’OSCE est aujourd’hui tributaire des priorités va-t-en-guerre défendues par la plupart des gouvernants européens. Comme à l’époque de l’Ostpolitik (politique d’ouverture à l’Est, NDLR) du chancelier Willy Brandt, qui avait eu le courage de rompre avec l’esprit de guerre froide, il faut à nouveau faire preuve de volontarisme et prendre l’initiative d’un processus permettant de construire des « accords d’Helsinki » de notre époque.
L’implication de l’ONU fut au cœur de l’accord d’Helsinki. Le multilatéralisme est-il à nouveau la clé ?
L’ONU doit jouer un rôle décisif. Les pays des Brics, rejoints par la plupart des pays dits du Sud global, sont les seuls à avoir mis sur la table des propositions multilatérales de sortie du conflit en ne lâchant rien sur les principes fondamentaux de l’ONU. Ils souffrent, eux aussi, à des degrés divers, des conséquences de la politique des blocs. Il faut s’appuyer sur leurs efforts pour trouver une solution dans l’intérêt commun des Européens et de l’humanité entière.
L’aspiration à la détente et à la paix au sein des opinions publiques a joué un rôle sans doute décisif dans l’émergence de l’accord d’Helsinki. Peut-on encore compter sur des mobilisations analogues aujourd’hui ?
La plupart des dirigeants européens s’emploient à militariser les esprits. Il faut dénoncer cette pédagogie manichéenne de préparation à la guerre. Un pays comme l’Espagne, dont le gouvernement refuse la folle augmentation des dépenses militaires entérinées par l’Otan à son dernier sommet fin juin, a bien saisi les conséquences délétères de tels choix.
En Allemagne, un manifeste adopté par de hauts dirigeants du SPD souligne l’importance de résister à la fuite en avant militariste mise en œuvre par leur gouvernement de coalition. C’est la bonne voie. Développer une pédagogie de la paix est aujourd’hui un enjeu vital pour toute l’Europe.
CES VOIX COURAGEUSES QUI NOUS REDONNENT UN PEU D’ESPOIR
Rarement période historique aura, comme aujourd’hui, accumulé les régressions. La course aux armements et les campagnes de militarisation des esprits touchent jusqu’à des pays comme l’Allemagne, naguère connus pour le pacifisme inébranlable de leur population, voire de leurs dirigeants. Par ailleurs, le « chacun pour soi » se répand comme une traînée de poudre, le summum étant atteint par les Etats-Unis avec un président au nationalisme débridé, dont l’imprévisibilité et l’irresponsabilité dépassent les tristes records de ses prédécesseurs. Enfin, du Proche-Orient à la Russie, des agressions militaires atteignent « un niveau de morts et de destructions sans équivalent dans l’Histoire récente » pour reprendre les termes du Secrétaire général des Nations unies à propos de la cruauté extrême de l’armée israélienne contre la population de Gaza.
Tel un rouleau compresseur, ce flot ininterrompu de désastres humanitaires semble tout emporter sur son passage : traditions progressistes, principes humains, perspectives de changement…Pourtant, sur chacun de ces terrains, des voix courageuses se font entendre, propres à nous redonner un peu d’espoir, ce carburant vital pour engager l’indispensable contre-offensive. Retour sur ces signes qui n’ont rien de banal.
Ainsi, en Allemagne, où nos amis de « Die Linke » -en forte progression- étaient longtemps quasiment seuls à prendre le contre-pied de la stratégie militariste du très réactionnaire Chancelier CDU et de ses alliés social-démocrates, d’anciens hauts dirigeants du SPD ont créé la surprise au mois de juin en publiant un « manifeste » s’opposant frontalement à la rhétorique alarmiste, à la stratégie de confrontation et au surarmement démentiel choisi par le pouvoir. Le débat est lancé (1).
Aux Etats-Unis, c’est le résultat spectaculaire de la récente primaire démocrate de New-York, en vue de l’élection du Maire de la plus grande ville du pays, qui a fait l’effet d’une bombe : contre toute attente, ce n’est pas le représentant de l’establishment démocrate qui l’a emporté, mais un candidat affilié aux « Socialistes démocrates d’Amérique », principale organisation de gauche, qui a littéralement écrasé son concurrent. Or, c’est un signe : Zohran Mamdani, 33 ans, s’est clairement engagé contre « la guerre de classe » de Trump et le trumpisme en général. Certes, il n’est pas encore élu, le Parti républicain mais aussi nombre de poids lourds du Parti démocrate se liguant contre l’intrus. Mais là encore : le débat est lancé.
Enfin, comment ne pas saluer les récents développements des mobilisations en Israël contre la guerre et le recours barbare à l’arme de la faim à Gaza ! Certes, ces actions restent le fait d’une (trop petite) minorité, la majorité de la population détournant le regard ou cédant aux pressions ignobles du pouvoir d’extrême-droite. Il n’empêche : l’évolution des mots d’ordre de nombre de manifestants des samedis à Tel-Aviv ou encore les multiples témoignages bouleversants de soldats dans le grand quotidien « Haaretz » en disent long sur le rejet grandissant de cette guerre atroce. S’ajoutant aux résistants de toujours comme les communistes israéliens ou les milliers de membres, en nombre croissant, d’organisations opposées à l’occupation et au colonialisme comme « Standing Togheter » , il s’agit d’un fait politique qui encourage à l’action. Comme le dit fort justement Bernie Sanders : « En ces temps difficiles, le désespoir n’est pas une option ».
—————
(1) Voir Humanité (11/6/2025)
LA « MENACE RUSSE » : UN ALARMISME DÉLÉTÈRE
« La Russie est devenue une menace pour la France et pour l’Europe »; « Strasbourg-l’Ukraine, c’est à peu près 1500 km, ce n’est pas très loin »; « Jamais, sans doute, depuis 1945, la liberté n’avait été si menacée » : depuis plusieurs mois, le Président de la République donne le ton. Le Chef d’Etat-major des armées en personne -qui ne s’était jamais exprimé en public depuis le début de la guerre russo-ukrainienne- a eu la consigne de surenchérir : « Le Kremlin a fait de la France une cible prioritaire » a-t-il assuré, sans que l’on puisse trouver de déclaration de Poutine en ce sens. La revue nationale stratégique 2025, publiée le 14 juillet dernier, a enfoncé le clou : « Nous entrons dans une nouvelle ère, celle d’un risque particulièrement élevé d’une guerre majeure de haute intensité (qui) impliquerait la France et ses alliés, en particulier en Europe, à l’horizon 2030 » !
Il est fini, le temps où le ministre français des armées, Sébastien Lecornu, lui-même, démentait les annonces catastrophistes au sujet d’un risque d’attaque russe contre l’OTAN d’ici 5 ans : « Nos services de renseignement ne disent pas cela » assurait-il le 9 mars dernier, jugeant « absurde » de manifester une « forme de fébrilité » . Désormais, il faut une sacrée indépendance d’esprit sinon un certain courage pour oser se démarquer de l’alarmisme des dirigeants français et européens. Or, résister à cette dérive est essentiel car il n’y a rien de plus dangereux que d’insuffler un climat de guerre dans une Europe en crise profonde. Gare aux prophéties auto-réalisatrices !
Parlons-donc clairement. Oui, hélas, Poutine a montré jusqu’où peut le conduire son nationalisme « grand russe » envers un pays proche devenu hostile comme l’Ukraine ! Non, il ne faut pas entériner les annexions de territoires ukrainiens acquis par l’agression militaire russe. Notre boussole, ici comme ailleurs, doit être le droit international. Quiconque, sans exception, le viole de manière particulièrement grave et répétée mérite d’être sanctionné. Mais, dans le même temps, s’impose la recherche d’une solution politique du conflit prenant en considération le contexte historique de celui-ci et s’inscrivant dans une perspective à long terme. Cela s’appelle la diplomatie.
Or, qu’a fait l’Union européenne jusqu’ici face à cette guerre en plein cœur de notre continent ? Elle a livré des armes aux Ukrainiens, de plus en plus d’armes, sans aucune initiative diplomatique significative, comme pourrait l’être l’ouverture de discussions sur les conditions d’une sécurité internationale durable avec d’autres pays que ceux étroitement liés à l’Occident. Est-ce l’amer et déroutant constat de l’impasse de cette stratégie qui conduit la France et la plupart des gouvernements européens à cette fuite en avant à la fois militaire et idéologique : la course folle aux armements et son corollaire, un alarmisme délétère ?
Disons-le tout net : parallèlement aux sanctions légitimes contre Moscou, il est indispensable de parler, non seulement avec les grands acteurs de la scène internationale -Chinois, Indiens, Brésiliens, Sud-Africains…- mais avec les dirigeants de la Russie eux-mêmes. Qu’on le veuille ou non, nous partageons le continent européen avec ce grand pays. La reconstruction en commun d’une architecture de sécurité paneuropéenne est un impératif catégorique. Attendre la fin des hostilités pour y réfléchir et y travailler, c’est rendre la recherche d’une issue encore plus difficile et la future paix plus fragile. En Allemagne, en Espagne, notamment, des voix s’élèvent aussi pour promouvoir un nouveau cours: rejoignons-nous !




Commentaires récents