Le Parti communiste français vient de perdre, en l’espace de quelques mois, plusieurs figures particulièrement marquantes. Après le mathématicien de dimension et de réputation internationales, membre de l’Académie des sciences, Jean-Pierre Kahane; le brillant dirigeant parisien Henri Malberg; le fondateur des « Etats généraux de la culture » Jack Ralite -des hommes d’exception dont j’ai eu l’occasion de saluer la mémoire-, c’est à présent l’économiste, historien et anthropologue visionnaire (qualifié de « génie » par son ancien associé Philippe Herzog), Paul Boccara, qui vient de nous quitter. Le meilleur hommage que je puisse rendre à ce dernier est de revenir ici sur l’un de ses apports les plus pertinents -et les plus actuels-, à mes yeux, sur l’Europe. Je veux parler de ses analyses portant sur ce que pourrait être un rôle radicalement nouveau de l’euro et de la Banque centrale européenne axé sur le développement social et écologique ainsi que sur la solidarité, tant en Europe-même que dans nos relations avec le reste du monde. Car, autant sa condamnation des politiques européennes actuelles -plans d’austérité; intégrisme des marchés, notamment financiers; surveillance étroite des choix budgétaires et économiques des pays membres…- était sans appel, autant ses propositions alternatives étaient résolument constructives.
Répondant dès le début de la crise dite « de la dette publique » en 2010, à ceux qui préconisaient la sortie de l’euro, il les invitait à prendre la mesure du fait qu’il est parfaitement possible de « s’appuyer sur l’euro pour le financement du progrès social et de la coopération en Europe, à l’opposé de son rôle favorisant l’exportation des capitaux et entraînant la faiblesse de la croissance européenne ». (1) Autrement dit, ce n’est pas l’union monétaire en elle-même, mais l’usage qui en est fait aujourd’hui, pour des raisons de classe, qu’il faut remettre en cause. 25 ans après le lancement du processus qui a conduit à l’euro, les interdépendances créées entre pays membres ne peuvent être ignorées; en revanche, elles doivent être gérées de manière solidaire et démocratique. En plus, argumentait-il, « abandonner l’euro revient à laisser le dollar dominer le monde pour la finance. Changer le rôle de l’euro contribuerait à une autre construction mondiale, émancipée du dollar ».
Comme premier pas vers ce changement de rôle de l’euro, Boccara lança l’idée de la création d’un « Fonds européen de développement social, écologique et solidaire ». Ce Fonds serait alimenté par la création monétaire de la Banque centrale européenne (comme le sont les banques commerciales). Mais sa mission particulière serait de réserver ses crédits, gratuits ou quasi-gratuits, au financement de services publics et d’investissements dont l’efficacité sociale ou écologique aurait été établie. Cette proposition du PCF fut, à l’époque, reprise dans le programme du Front de gauche, « L’humain d’abord », puis par la trentaine de formations politiques qui composent le Parti de la Gauche Européenne (PGE). La grande fédération des syndicats allemands DGB -entre autres- nous affirmera, pour sa part, se reconnaître elle aussi dans une démarche de ce type. La recherche de convergences et d’initiatives européennes autour de tels objectifs de grande portée est plus actuelle que jamais. Comme le soulignait Paul : « Au-delà d’une émancipation économique et politique, c’est une autre civilisation en Europe et dans le monde, avec d’autres valeurs de coopération, de partage, de solidarité, de créativité commune, qui peut rassembler ».
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(1) Entretien dans « l’Humanité » (18/5/2010) Les citations qui suivent sont tirées de la même interview.
7 décembre 2017 at 10:38
Devant l’échec des négociations pour la formation d’une coalition CDU-CSU-Libéraux-Verts en Allemagne, Emmanuel Macron avait usé de l’une de ces expressions lumineuses dont il a le secret : « Nous, on doit avancer ». Bon, mais encore ? Il y aurait pourtant des sujets majeurs à aborder dans le contexte de la crise politique de la principale puissance économique de la zone euro. Un seul exemple : celui des dommages considérables que le modèle Schroeder-Merkel des vingt dernières années cause à la fois en Allemagne -dont l’irruption de l’extrême droite et le désaveu des partis de la « grande coalition » (CDU-SPD) est le symptôme- et dans les pays du sud de l’Europe, parmi lesquels la France. En effet, ce modèle est fondé, comme on le sait, sur la « modération salariale » ; sur des restrictions draconiennes des dépenses publiques, notamment en matière d’infrastructures ( écoles, ponts, installations ferroviaires…) ; ainsi que sur des réformes libérales et impitoyables de l’assurance-chômage et des retraites. En Allemagne-même, ces mesures ont permis de doper la « compétitivité » et d’accumuler des excédents commerciaux-records (261 milliards d’euros en 2016 !) , mais au prix d’une extension de la pauvreté et de la précarité dans le pays le plus riche d’Europe. Et dans la zone euro, en particulier chez ses partenaires du sud, il en résulte mécaniquement plus de chômage, plus de déficits, plus de dettes.
Certes, il ne s’agit pas de minimiser les responsabilités écrasantes des gouvernements français successifs dans l’alourdissement du chômage, la désindustrialisation et le déficit commercial que connaît notre pays ! Mais il est indéniable que la stratégie mercantiliste et anti-coopérative que pratique Berlin n’est pas tolérable entre « partenaires » d’une union monétaire telle que la zone euro. L’Allemagne « vole ses voisins » accusait déjà il y a plusieurs années le Nobel américain d’économie, Paul Krugman (1). En effet, à partir du moment où, du fait de la monnaie unique, il est devenu impossible de dévaluer sa monnaie (en concertation avec ses voisins) pour corriger un déséquilibre commercial, il faut assurer le nécessaire rééquilibrage par d’autres moyens : par exemple, des crédits sélectifs de la Banque centrale européenne en faveur de la résorption des inégalités de développement . Mais, en tout premier lieu, les économies les plus productives doivent bannir toute forme de « dumping social » au détriment de leurs « partenaires » et tendre vers l’équilibre entre leurs exportations et leurs importations, notamment dans la zone euro. D’ailleurs, les règles européennes elles-mêmes prévoient qu’aucun pays n’ait d’excédents commerciaux dépassant 6% de son PIB (richesses produites en une année) , ce qui est déjà énorme (Ce devait être 4% et fut porté à 6% à la demande de…Berlin.) Problème : les excédents de l’Allemagne dépassent aujourd’hui allègrement les 8% et continuent d’augmenter ! Et, jusqu’ici, Angela Merkel est restée sourde aux admonestations (très diplomatiques, il est vrai) de la Commission européenne. Son rival (et probable futur allié ) social-démocrate, Martin Schultz, a pris le contre-pieds de sa politique ultra-restrictive durant la campagne électorale. Il a besoin de « s’acheter une conduite » auprès de ses électeurs perdus. C’est le moment ou jamais de lancer publiquement le débat sur ce problème en Europe ! Le fait que la France ne saisisse pas l’occasion des nouveaux pourparlers engagés en Allemagne en vue d’une « grande coalition »-bis CDU-SPD pour soulever ce lièvre en dit long sur la politique européenne d’Emmanuel Macron en général et sur sa vision du « couple franco-allemand » en particulier.
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(1) Dans sa chronique du « New York Times », rapporté par Huffpost (12/11/2013)
30 novembre 2017 at 7:27

« Après une décennie de gestion de crises, l’Union (européenne) se projette à nouveau dans l’avenir, repart dans la construction, se permet de rêver » se réjouit une chroniqueuse du « Monde » (1). De quel projet européen constructif et tourné vers le futur s’agit-il donc ? L’UE vient-elle de se fixer comme nouveau cap la garantie d’un emploi ou d’une formation pour chacune et pour chacun , ou bien l’exemplarité en matière de lutte contre le réchauffement climatique, ou encore la négociation d’un traité de coopération , de sécurité et de paix avec tous ses voisins du continent européen ? Vous n’y êtes pas vraiment. Non : l’événement -sans précédent- qui vient de se produire est la signature à Bruxelles d’un accord de coopération militaire « structurée » et « permanente » entre 23 des 28 pays membres de l’UE. (2) L’accord sera officialisé au mois de décembre par les Chefs d’Etat et de gouvernement. Il passe pour une « étape historique » vers une défense européenne.
Oh, n’allez pas imaginer qu’ils envisagent de quitter l’OTAN pour autant ! C’est en plus. Les objectifs affichés sont triples : pousser à l’augmentation sensible des dépenses militaires -condition à remplir impérativement pour pouvoir participer à cette nouvelle entité-; construire en commun des équipements militaires, du type « drone militaire européen » ou « avion de combat européen »; et mener, le cas échéant, des opérations militaires conjointes. Pour « mutualiser »les achats d’armements, un « Fonds européen de défense » de 5,5 milliards d’euros par an (!) sera mis en place début 2018. Reste une petite question à laquelle il n’y a, pour l’instant, aucun début de réponse : quelle type de menace cette « défense européenne » est-elle censée conjurer ? Pour la Pologne et les Etats baltes, c’est obligatoirement de la Russie que vient tout le mal. Pour la France, il s’agit d’abord de trouver des renforts pour ses interminables opérations en Afrique et au Moyen-Orient comme « réponse au développement des attentats » (Jean-Yves Le Drian)…Pour certains experts, enfin, le but est de faire converger les différentes perceptions des menaces : « l’un des enjeux de la défense européenne, c’est que le cauchemar des uns devienne le cauchemar des autres » ! (3) De quoi faire « rêver », comme le suggère la journaliste du « Monde »…
Nous voilà donc devenus des alliés stratégiques des pouvoirs d’extrême droite de Varsovie ou de Budapest au point de « mutualiser » avec eux des armements lourds, voire des buts de guerre ! Certes, chaque pays reste libre de participer ou non à tel ou tel projet lancé dans le cadre de cette « coopération structurée », mais le symbole est là : nous sommes aux antipodes de ces régimes sur le plan de la démocratie et du respect des libertés ou en matière d’accueil des réfugiés -le Parlement européen vient même d’adopter à l’adresse du gouvernement polonais une résolution soulignant un « risque manifeste de violation grave » de l’état de droit dans ce pays- , mais nous sommes désormais des partenaires étroits dans le domaine militaire ! On attend avec impatience le prochain discours sur les « valeurs » européennes !
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(1) Sylvie Kauffmann (16/11/2017)
(2) Seuls le Danemark, l’Irlande, le Portugal et Malte se tiennent à l’écart du projet. La Grande-Bretagne, sur le départ, s’est abstenue tout en saluant « une idée prometteuse ».
(3) Thomas Pellerin-Carlin, de l’Institut Jacques Delors
23 novembre 2017 at 10:02
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