QUAND « BRUXELLES » OPPOSE LE CLIMAT ET LE SOCIAL
La Commission européenne doit dévoiler sous peu ses propositions concernant le renforcement du « marché carbone » afin de tenir les engagements de l’Union européenne en matière de réduction des émissions de CO2 . Commencera ensuite une longue période de négociations entre le Parlement et les 27 Etats membres qui s’achèvera avec l’adoption d’une nouvelle directive Climat. Or, un point majeur du projet de « Bruxelles » est particulièrement problématique : celui qui prévoit d’étendre ce « marché carbone » au chauffage et au carburant, avec comme conséquence l’alourdissement de dépenses incontournables des usagers les plus modestes.
Rappelons en quoi consiste ce « marché carbone » en vigueur depuis 2005. Il s’agit d’un système d’échange de quotas d’émission de CO2 pour les quelque 12000 installations industrielles les plus polluantes (centrales thermiques, sidérurgie, cimenteries, raffinage, chimie…) Celles-ci reçoivent chaque année moins de droits d’émission. Elles doivent acheter aux enchères des « permis de polluer » lorsqu’elles émettent plus de CO2 que le niveau fixé. Inversement, elles peuvent les vendre si elles polluent moins que prévu. Ce système, qui fut longtemps inefficace -le prix de la tonne de carbone étant trop bas pour inciter les industriels à investir dans des installations plus écologiques- a été corrigé pour réduire plus rapidement les émissions et a été étendu aux compagnies aériennes effectuant des vols en Europe. Mais ces mesures s’avèrent toujours insuffisantes : malgré une forte augmentation du prix du carbone, celui-ci ne permet pas d’atteindre la « neutralité carbone » ( équilibre entre les émissions de carbone et l’absorption du carbone de l’atmosphère, par des voies naturelles ou par l’intervention humaine ) à la date prévue, soit 2050 ni l’objectif intermédiaire d’ici 2030. Aussi est-il proposé de renforcer encore ce « marché », notamment en y intégrant le transport maritime.
Ce qui fait problème, c’est qu’en outre, la Commission veut créer un nouveau système en plus de l’existant pour cibler, cette fois, le chauffage des bâtiments et les transports (donc la facture du carburant). Or, faute d’alternative « bas carbone » accessible au plus grand nombre, la majorité des usagers n’aurait d’autre choix que de payer le prix du CO2 fixé sur le « marché carbone ». La Commission est tellement consciente des charges supplémentaires qui résulteraient de ces mesures pour les ménages modestes qu’elle propose de créer un « fonds social climatique » destiné à venir en aide aux personnes les plus démunies de l’UE. Mais on connaît les limites de ces fonds à l’échelle des 450 millions de citoyens de l’UE, la conception des « plus démunis » à la Commission étant des plus restrictives…
Nous sommes là face à un enjeu politique fondamental : il faut impérativement faire plus d’efforts dans la lutte contre le réchauffement climatique, mais, pour être efficace, la lutte pour le climat doit être juste pour mobiliser massivement les citoyennes et citoyens.
Choisir une méthode qui accroît les inégalités, en plus d’être injuste sur le plan social, est contre-productif pour la défense du climat : il faut donc exiger de l’exécutif européen qu’il change son projet.
UNE POLITIQUE ÉTRANGÈRE EUROPÉENNE EST-ELLE POSSIBLE ?
« Nous avons avancé dans la bonne direction sur la question russe (…) il faut maintenant consolider cette avancée » : c’est en ces termes étonnants qu’Emmanuel Macron commentait, après le récent Conseil des Chefs d’Etat et de gouvernement de l’UE, l’échec spectaculaire essuyé par la France et l’Allemagne face à leurs pairs sur leur projet conjoint de sommet Union européenne – Russie. Le recours à ce modèle de « langue de bois » vise sans doute à éviter d’alimenter un débat gênant pour qui affiche l’ambition d’une « Europe souveraine » : une politique étrangère européenne est-elle possible dans cette Union si hétéroclite, n’ayant jamais répondu à la question de fond : « Que voulons-nous faire ensemble ? » Retour sur ce camouflet, malheureusement significatif de l’immaturité de l’actuel projet européen.
Voilà deux ans que le Président de la République dit vouloir bâtir en Europe une nouvelle « architecture de sécurité et de confiance » avec Moscou. Dépasser au plus vite la politique stérile des sanctions-humiliations pour tenter d’agir ensemble sur les enjeux cruciaux qui nous sont communs devrait être, en effet, une priorité stratégique pour l’Union européenne. Plus on tarde à prendre ce virage, plus l’atmosphère s’envenime, engendrant les effets pervers que l’on sait. On ne pouvait donc que se réjouir de l’initiative franco-allemande , soumise au Conseil européen des 24 et 25 juin dernier, et proposant l’organisation d’un « Sommet Union européenne-Russie » (le premier depuis 2014), pour lequel Moscou avait montré son intérêt. L’idée fit son chemin. De fait, l’UE -en plus de s’être fait griller la politesse par Joe Biden- ne pouvait pas faire moins que les Etats-Unis sur son propre continent ! Eh bien, si ! Les inséparables russophobes baltes et polonais ont été rejoints par la Suède (pseudo non-alignée, de plus en plus inféodée à l’OTAN) et les Pays-Bas pour s’opposer à toute reprise du dialogue avec Moscou. « Il est trop tôt parce que, jusqu’à présent, nous ne voyons pas de changement radical dans le comportement de Vladimir Poutine » a expliqué le Président de la Lituanie, Gitanas Nauseda, oubliant le b a ba de la diplomatie, qui est de ne pas parler qu’à ceux qui vous ressemblent…
Quelle leçon tirer de cette nouvelle paralysie européenne sur un sujet majeur des relations internationales , déjà si scandaleusement flagrante face à l’occupation et à la colonisation des Territoires palestiniens ? Qu’il faudrait abolir la règle de l’unanimité ? Certainement pas, sans quoi 9 décisions sur 10 seraient celles dictées par Washington ! (En 2003, nous aurions été entraînés dans le désastre de la guerre d’Irak !) En revanche, rien n’empêche un noyau significatif de pays de l’UE d’agir ensemble pour des initiatives conformes au droit international et répondant à leurs intérêts communs bien compris. Les conditions d’une paix juste et durable au Proche-Orient , tout comme la sécurité collective et la coopération sur le continent européen en sont de bons exemples.
APRÈS LE SOMMET BIDEN-POUTINE, L’UE S’INTERROGE
Quelles relations l’UE doit-elle établir avec la Russie ? Cette question stratégique est à nouveau à l’ordre du jour de la réunion des 27 Chefs d’Etat et de gouvernement ce 24 ou 25 juin. On se souvient que, le 5 février dernier, le chef de la diplomatie européenne, Josep Borrell, s’était rendu à Moscou pour tenter -contre l’avis des « durs » de l’UE- d’ouvrir la voie à des rapports moins tendus avec le Kremlin. Mais, de façon surprenante (et très contre-productive), le pouvoir russe avait choisi ce moment précis pour renvoyer trois diplomates européens (pour participation à une manifestation pro-Navalny). Ce fut pain bénit pour les gouvernements européens les plus russophobes , qui en profitèrent pour exiger un nouveau durcissement de nos relations. Tel était jusqu’à ces derniers jours le contexte des discussions prévues cette semaine.
Les nostalgiques de la guerre froide dans l’UE se sentaient d’autant plus sûrs d’eux que le nouveau président américain, garant de « l’ordre international libéral », montrait l’exemple en décidant une série de sanctions contre la Russie et en allant jusqu’à insulter son président. Certes, ils s’inquiétaient de la perspective du Sommet Biden-Poutine, qualifié par certains d’ « énorme cadeau » fait au Kremlin. Mais on les avait rassurés : cette rencontre ne pouvait susciter « aucune illusion », les rapports entre leurs deux pays étant « au plus bas ».
Seulement voilà : le Sommet en question ne s’est pas tout à fait déroulé comme les discours agressifs entendus récemment, notamment lors de la réunion de l’OTAN, de la bouche même de Joe Biden, l’avaient laissé supposer. Naturellement, les différends y ont été abordés franchement, mais sans provoquer de blocage . « Il y a une vraie perspective d’amélioration de la relation avec la Russie » déclara le président américain, ajoutant : « J’ai un bon sentiment après la rencontre (…) Poutine ne veut pas la guerre froide ». Le président russe constata, pour sa part, qu’ « il n’y avait aucune animosité », mais au contraire une « conversation constructive », évoquant même « des germes de confiance ». Les décisions prises par les deux dirigeants , sur les plans tant diplomatique (le retour des ambassadeurs dans les deux capitales) que stratégique (réduction des armements nucléaires, coopération en matière de cybersécurité ) , semblent en témoigner. L’avenir dira s’il s’agit d’un faux-semblant ou d’une amorce de changement .
Dans l’immédiat, voilà qui ringardise quelque peu ceux qui, en Europe, s’apprêtent à pousser de plus belle à l’hystérisation des rapports entre les deux grands acteurs du continent ! L’expérience n’a-t-elle pas montré que la politique systématique de tensions et de sanctions ne fait qu’empoisonner le climat international, sans le moindre résultat concret ?
Il est temps pour l’UE de sortir de l’engrenage de la crise ukrainienne et d’entamer avec ce partenaire complexe mais incontournable une relation sans tabou ni condescendance , d’égal à égal, face aux nombreux enjeux qui nous sont communs.




Commentaires récents