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J’ai lu et relu la phrase pour m’assurer d’avoir bien lu, tant la formule est sidérante : « La construction européenne a pu être initiée parce que les Européens avaient peur pour leur sécurité(…) C’est à nouveau sur l’air de « l’hymne à la peur » qu’elle doit aujourd’hui être relancée ». Les auteurs de cette assertion choquante ne sont pas des commentateurs fantaisistes , mais des voix internationalement écoutées -qu’on les approuve ou qu’on les critique- sur les enjeux européens. Ils s’appellent…Jacques Delors ; Pascal Lamy; Antonio Vitorino (ex-Commissaire européen portugais); Enrico Letta (ex-Président du Conseil italien); Yves Bertoncini ( Directeur de l’Institut Jacques Delors) ! (1)
Faut-il que les têtes pensantes de l’actuelle construction européenne se sentent démunies d’arguments susceptibles de regagner la confiance des citoyens pour en être réduites à un stratagème aussi peu reluisant ! Tremblez, paniquez, chers compatriotes, face à l’accumulation de périls qui vous entourent ! Pensez donc au contexte dans lequel vous vivez : il est « marqué par les craintes du changement climatique; de la finance folle; d’un afflux migratoire anarchique (sic); mais aussi et surtout par les menaces contre la sécurité des personnes et des biens ». Brrr! Heureusement pour les millions de femmes et d’hommes ainsi pris dans la nasse, la « sécurité collective » qui leur manque sera au coeur de « cette relance de la construction européenne ». D’ailleurs, cela tombe bien : « l’agenda européen des prochaines semaines offre de nombreuses opportunités » de commencer à mettre en oeuvre la relance en question : l’adoption d’ une « nouvelle stratégie européenne de sécurité »; « la révision de la stratégie de l’OTAN et « le projet d’un « Livre blanc » sur la défense ». Et comme ces éminentes personnalités savent pertinemment que le « sursaut militaire » qu’elles appellent de leur voeux ne correspond pas spontanément aux priorités des gens en matière de changement des politiques européennes, j’imagine qu’elles et leurs semblables envisagent de faire ce qu’il faut pour attiser les « peurs » autant que de besoin…
Est-ce ainsi qu’il faut comprendre le ton volontairement alarmiste d’un autre document , lui tout droit sorti du laboratoire d’idées de la Commission européenne et opportunément intitulé « En défense de l’Europe » ? (2) Sa première phrase fait froid dans le dos : « Si la menace d’une guerre en Europe était inconcevable jusqu’il y a peu, il n’est pas difficile d’en imaginer une aujourd’hui » ! Tout cela pour justifier une « intégration de défense européenne plus poussée », le « développement des capacités militaires », la « surveillance maritime et du contrôle des frontières », mais aussi le renforcement de « la contribution européenne au sein de l’OTAN ». Bref : que du bonheur ! Il serait temps que l’on ouvre un grand débat public sur la sécurité collective en Europe et dans le monde. Quand tirerons-nous enfin un bilan lucide du fiasco sécuritaire auquel nous ont conduits les aventures militaires aux quatre coins de la planète, tout comme l’idéologie de guerre froide sur le continent européen ? Relancer la construction européenne : oui ! Mais par le sursaut social et démocratique , pas le « sursaut militaire »! Par la résolution politique des problèmes, pas par la militarisation des esprits ! Par une nouvelle espérance, pas par la peur !
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(1) Tribune publiée le 17/6/2016 par l’Institut Jacques Delors.
(2) « Notes stratégiques de l’EPSC »
23 juin 2016 at 7:42
Le nouveau leader travailliste, Jérémy Corbyn, déroute décidément les observateurs politiques français. Cet authentique homme de gauche se permet à la fois de s’opposer à la sortie de la Grande-Bretagne de l’UE et de lutter pour une autre Europe . Il n’en faut pas plus pour que « Libération » s’interroge : « Est-il « in » ou « out » ? Telle est la question ». Certes, le journal de Laurent Joffrin l’admet : « il l’a clairement dit : il votera en faveur du maintien ». Mais comment croire à son engagement contre la sortie de l’UE alors qu’ il a voté contre tous les traités européens et qu’ « il ne s’est jamais privé de critiquer l’Union européenne ». (15/4/2016) . Autrement dit, pour paraphraser un ancien Président de la République : l’Europe, on l’aime telle qu’elle est ou on la quitte ! Cela nous rajeunit de onze ans : en 2005, ou bien l’on votait pour le traité constitutionnel ou l’on était qualifié d’europhobe !
Même son de cloche à « L’Express »: « Corbyn soutient le maintien dans l’UE du bout des lèvres » titrait l’hebdomadaire (14/4/2016). C’est que « l’éternel rebelle de l’aile gauche du parti » a rappelé que cette UE qu’il n’entend pas quitter a, en revanche, « besoin de changer (car elle) manque de représentation démocratique » et qu’elle poursuit de mauvaises politiques qu’il entend continuer de combattre, comme le Grand marché transatlantique (TAFTA) ou la privatisation des services publics. En effet, n’en déplaise aux esprits bornés, « il est parfaitement possible d’être critique et en même temps de rester convaincu de la nécessité de rester membre de l’Union européenne » comme l’avait précisé Corbyn dans ce même discours et comme il l’a maintes fois réitéré depuis.
Cette position est également celle des principaux syndicats britanniques : ils appellent leurs adhérents à voter pour le maintien dans l’UE tout en estimant que celle-ci « doit changer » en rompant avec les « politiques d’austérité ».(1) Il est, enfin, intéressant de noter que 70% des jeunes Britanniques âgés de 18 à 24 ans , interrogés dans le cadre des enquêtes d’opinions , sont , eux aussi, clairement opposés à une sortie de leur pays de l’UE , sans être nécessairement des béni-oui-oui de « l’Europe » telle qu’elle se fait. Manifestement, ni les uns ni les autres ne se font la moindre illusion sur les avantages à attendre d’un face à face isolé avec les forces du capital de leur pays ni d’une flambée populiste consécutive à une victoire du camp du « Brexit ». Sans être au garde à vous devant Bruxelles.
Est-ce à dire que les « euro-critiques » de gauche devraient pour autant faire cause commune avec ce politicien foncièrement réactionnaire et ultra-libéral qu’est David Cameron, sous prétexte qu’il est, lui aussi, contre la sortie de l’UE, évidemment pour de tout autres raisons ? Qui peut l’imaginer un seul instant ! Qui ? « Le Monde » apparemment, qui vient de consacrer une demi-page et une manchette sur six colonnes à une critique en règle de Corbyn, coupable de faire « le service minimum » pour le « in » ( le maintien dans l’UE ). La preuve ? « Il refuse d’apparaître aux côtés de M. Cameron ». Pire : au Parlement de Londres, « il s’en est pris vivement à ce dernier alors qu’il est du même côté que lui dans la bataille référendaire ». Pourtant, note , dépité, le quotidien du soir, « le Premier Ministre ne ménage pas sa peine ». N’a-t-il pas « renoncé à son projet de loi destiné à asphyxier les syndicats et le Labour »? Certes, pas pour longtemps, puisque, reconnaît le correspondant du journal parisien, « les hostilités pourraient reprendre dès le lendemain du référendum »! (10/6/2016). Drôle de compromis ! « On attendait mieux d’un homme de la gauche » insiste pourtant « Le Monde »(12/6/2016) dans un éditorial au vitriol où l’on peut lire, en se frottant les yeux, que « par sa passivité, M. Corbyn s’associe à l’ultradroite nationaliste anglaise pour faire perdre l’Europe »! Pour notre part, nous disons merci à notre ami de ne pas renier ses valeurs progressistes dans cette campagne si complexe, en affirmant en quelque sorte un « NON de gauche » au Brexit.
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(1) Lettre des dirigeants des dix principaux syndicats au quotidien « The Guardian » le 6/6/2016. A noter que « Le Monde » a publié l’information…en en ignorant le second volet.
16 juin 2016 at 4:17
Les développements des mouvements sociaux dans tout le pays et le large soutien que leur témoignent nos concitoyens font renaître l’espoir d’une possible nouvelle donne à gauche en 2017. Cette situation en pleine évolution renforce la pertinence du débat autour de la question de l’Europe que nous voulons. La dimension européenne de nos luttes pèsera lourd, en effet, pour réussir à imposer de vrais changements. C’est là une vaste question sur laquelle nous reviendrons abondamment dans la prochaine période.
Mais tout d’abord, qu’entendons-nous par « refondation de l’Europe ». Il convient d’autant plus de clarifier ce point que l’expression est aujourd’hui galvaudée tous azimuts : Sarkozy lui-même se l’est attribuée ! Il me semble qu’il est possible de résumer l’essentiel des transformations que cette notion représente à nos yeux en nous concentrant sur trois piliers : la question sociale; la question démocratique; la question éthique. C’est, en effet, avant tout sur ce triple terrain qu’a pris racine la défiance de masse des Européens -tous pays confondus- vis à vis du modèle européen actuel. Chacun de ces enjeux a été évoqué ces dernières semaines dans le cadre de cette « chronique ». Rappelons-en schématiquement l’esprit :
La question sociale : la priorité des politiques communes doit radicalement changer. Elle est aujourd’hui centrée sur « l’économie de marché ouverte où la concurrence est libre et non faussée » dont on constate les effets ravageurs. Il s’agit d’engager -en solidarité avec le plus de forces possibles d’autres pays européens- des batailles en rupture avec cette orientation et en faveur d’un nouveau modèle social et environnemental répondant aux attentes populaires. Cela pose , à l’échelle européenne, la question cruciale du pouvoir sur l’argent et son utilisation. Pour se libérer de la toute-puissance des marchés financiers et de leurs diktats anti-sociaux, le changement des missions de la Banque centrale européenne est décisif. Sa capacité à créer de l’argent gratuitement (80 milliards d’euros par mois actuellement !) doit servir aux dépenses publiques utiles à la société au lieu d’alimenter les opérations financières des banques. (1)
La question démocratique. On assiste , notamment depuis la crise de la zone euro en 2010, à une hyper-centralisation du pouvoir européen qui remet gravement en cause la souveraineté populaire ( mais à laquelle nos gouvernements participent activement ! ). « Refonder l’Europe » passe par l’inversion de cette verticalité de plus en plus insupportable. Les citoyens doivent être dûment impliqués dans les grands choix qui déterminent leur avenir. Le droit de chaque peuple de choisir son destin est imprescriptible. Nous voulons que les nations s’associent en choisissant ce qu’elles veulent faire ensemble pour gérer leur interdépendance de façon libre et solidaire. (2)
La question éthique. A l’opposé du naufrage moral de l’UE qu’illustre son rejet des réfugiés, une « Europe refondée » doit se fixer de grands desseins mobilisateurs : porter un modèle social avancé dans la mondialisation; rebâtir un système de sécurité collective sur le continent européen; user de son poids pour contribuer, avec des alliés des pays du Sud et des « émergents », à changer les règles dans les relations internationales…(3) . Autant de pistes qui devraient permettre de ranimer le débat démocratique européen. Et de faire renaître l’espoir.
(1) Voir notamment HD du 21/4/2016
(2) Voir notamment HD du 25/2/2016
(3) Voir notamment HD du 4/5/2016
2 juin 2016 at 6:20
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