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RÉVOLTE AU PARLEMENT EUROPÉEN
Ainsi, les députés européens ont, à 506 voix contre 161 (soit à plus de 75% !), adopté , le 13 mars dernier, une résolution par laquelle ils préviennent les Chefs d’Etat et de gouvernement qu’ils « rejettent sous sa forme actuelle » le projet de budget 2014-2020 sur lequel ceux-ci s’étaient laborieusement mis d’accord le mois dernier! Autrement dit , la majorité des sociaux-démocrates et de la droite elle-même (qui ont si souvent avalisé traités libéraux,directives « austéritaires » et règlements coercitifs rédigés sous la dictée d’Angela Merckel et de ses fidèles) – ont décidé cette fois de croiser le fer avec ceux-là même ainsi qu’avec leur propre parti, leur propre gouvernement , bref avec leur « Europe » ! Une telle révolte n’est pas banale et mérite qu’on s’y arrête.
Pour autant, il faut le savoir, cette offensive parlementaire ne remet évidemment pas en cause les orientations libérales de l’UE !
À entendre le discours du Président ( social-démocrate allemand) du Parlement européen, Martin Schultz, devant le Conseil européen au lendemain de ce vote exceptionnel , on aurait pu croire que les demandes des députés portaient pour le moins sur une augmentation sensible des dépenses de solidarité – impitoyablement sacrifiées dans le budget préparé par les dirigeants européens -.
Il tança, en effet, ces derniers avec véhémence au sujet des « politiques d’austérité » et des « difficultés sociales » provoquées par les mesures « d’assainissement budgétaire « . En réalité , la majorité des députés n’ont pas osé porter la contestation sur l’enveloppe globale du budget ( en recul sensible sur les sept années précédentes !). Ce qu’ils réclament avant tout, c’est de pouvoir transférer des fonds non utilisés d’une année sur l’autre ou d’un chapitre budgétaire sur un autre et de prévoir , le cas échéant ,une révision du montant à mi-parcours (en 2017) si la croissance est au rendez-vous d’ici-là.
On est donc évidemment loin d’une brusque conversion politique de la majorité du Parlement européen! Les miracles n’existent pas. Il s’agit néanmoins d’un acte à la fois intéressant et hautement significatif. Intéressant car c’est enfin un exemple d’affirmation des droits démocratiques de la seule institution européenne directement élue par les citoyens face à l’hégémonie arrogante d’un quarteron de dirigeants de plus en plus insupportables . Et c’est un acte hautement significatif , car , à l’évidence , cette fronde de la majorité des élus de Strasbourg a directement à voir avec le climat explosif qui règne aujourd’hui dans nombre de sociétés vis-à-vis de la politique menée au nom de l’ « Europe ». Ils mesurent le danger: quelque chose doit bouger, et vite !
La gauche de transformation doit se sentir confortée par cette nouvelle brèche ouverte dans une Europe libérale et autoritaire qui, derrière ses airs de forteresse imprenable , se révèle plus fragilisée que jamais par ses contradictions. On ne peut que se réjouir à cet égard de la Déclaration commune – sur le besoin d’aller jusqu’au bout dans le rejet des politiques d’austérité et le combat pour une autre Europe – immédiatement publiée par Pierre Laurent, Alexis Tsipras, Jean-Luc Mélenchon et les principaux élus et dirigeants du Parti de la Gauche européenne.
SILVIO, MARIO ET LE « PODESTAT »
Nous sommes le 5 août 2011. Il va se produire un fait stupéfiant: le président de la Banque centrale européenne, Jean-Claude Trichet, et son successeur désigné, Mario Draghi – forts de leur privilège unique qui est de pouvoir créer de la monnaie ex-nihilo et donc d’être seuls capables de tenir tête aux marchés financiers en rachetant de la dette d’un Etat attaqué par les spéculateurs- signent ensemble une lettre (destinée à rester secrète) adressée au président du Conseil italien, Silvio Berlusconi.
Cette lettre prend acte de « certaines décisions récentes prises par le gouvernement » (italien) qui vont dans le bon sens , mais souligne que ces dispositions ne vont ni assez vite ni assez loin. Suit , sur un ton incroyablement comminatoire, une longue liste de « mesures essentielles » à prendre d’urgence, telles que: « la libéralisation des services publics locaux et des services professionnels »; des « privatisations à grande échelle »; une « réforme supplémentaire du système des conventions collectives permettant des accords salariaux par entreprise pour adapter les salaires et les conditions de travail aux besoins spécifiques »; un « passage en revue en profondeur des règles concernant l’embauche et les licenciements »…S’ajoute à ce catalogue effarant toute une série de « mesures immédiates et courageuses » à décider pour avancer d’un an la résorption des déficits publics , par exemple: « durcir les conditions d’éligibilité pour les retraites » ou « si nécessaire, réduire les salaires des employés du secteur public »! Enfin, il s’agit , selon les patrons de la BCE, de réformer immédiatement l’administration publique afin d’y cultiver « un esprit plus favorable aux entreprises ». La missive se conclut sur une formule de politesse du maître à son obligé: « Nous faisons confiance au gouvernement pour décider toutes les actions appropriées. » Du jamais vu : une Banque centrale, à laquelle aucune institution publique n’a le droit de donner la moindre consigne, se permet de dicter son agenda politique à un Chef de gouvernement !
Pourtant, Silvio Berlusconi s’exécute sans mégoter. Dès le 10 août 2011, il annonce 20 milliards d’euros de nouvelles mesures d’austérité, des privatisations de services publics, des coupes claires dans les retraites et les aides sociales, de nouvelles taxes ainsi qu’une attaque frontale du Code du travail. Il promet même d’aller à 0 déficit dès 2003 !
Peu après, la presse révèle le contenu de la lettre de la BCE: la mise sous tutelle de l’Italie apparait au grand jour, provoquant indignation et colère. Parmi les voix qui s’élèvent, Mario Monti lui-même souligne: « Désormais, l’Italie est dirigée par un podestat étranger ! » (Au moyen âge, on appelait ainsi un chef désigné et investi des pleins pouvoirs appelé à la rescousse lorsque les élus d’une ville s’avéraient incapables de diriger les affaires.) Moins de trois mois plus tard, c’est lui qui sera choisi en quelque sorte comme « podestat » pour parachever l’oeuvre entreprise par Berlusconi, mais dans un style plus rassurant pour les marchés. C’était le 16 novembre 2011.
Le cas italien ainsi réglé (croyaient-ils…), les dirigeants européens ont voulu généraliser leur recette à toute la zone euro. Dès le 23 novembre 2011, la Commission européenne publia deux projets de règlement (le « two-pack ») visant, l’un à renforcer encore son pouvoir de contrôle sur les budgets nationaux, l’autre instituant une forme de mise sous tutelle des Etats en grande difficulté. C’est grave. Mais, à voir les résultats obtenus par cette méthode dans la Péninsule, on peut le prédire sans trop de risque d’erreur : l’Europe « post-démocratique » ne passera pas!
MONTI : DE « SUPER MARIO » AU SUPER FIASCO
La contre-performance électorale du Chef du gouvernement italien sortant est tout sauf anecdotique. Elle offre de multiples sujets de méditation à tous les dirigeants européens qui avaient vu en Mario Monti le « sauveur » de l’Italie et dans sa trajectoire politique atypique un modèle pour l’Europe « postdémocratique ». Ils ne peuvent que constater aujourd’hui que, dans leur laboratoire politique italien, l’opération « Super Mario » vient de déboucher sur un super fiasco.
Pourtant, jusqu’à une période récente, il n’y avait chez eux aucune place aux doutes. Le Président du Conseil européen, M. Van Rompuy, assurait il y a peu qu’ « il n’y a pas d’alternative à M. Monti pour l’Italie ». Pour le grand argentier allemand, Wolgang Schäuble, Mario Monti était « le bon dirigeant, au bon endroit,au bon moment ». Quant à François Hollande, il lui paraissait incontestable qu’il avait « permis à l’Italie de se redresser ». Vraiment?
Le chômage y a bondi au-delà de 11% sans compter un sous-emploi colossal.114 000 entreprises y ont fermé pour la seule année 2012. Des milliers de jeunes diplômés s’exilent . Tout le pays s’est appauvri et le Sud du pays s’enfonce dans la misère. Aux 200 milliards d’euros d’ « économies » déjà décidées sous Berlusconi, le sauveur Monti a rajouté une purge de 100 milliards au prix de nouvelles réductions drastiques de dépenses publiques et d’une lourde taxe sur le logement. L’âge de la retraite a été repoussé à 66 ans et l’indexation des pensions sur l’inflation supprimée. Le marché du travail a été fortement « flexibilisé » et les licenciements facilités. « Ce qu’il a fait -souligne le directeur-adjoint de campagne de M. Monti…pour louer son courage- c’est Thatcher multiplié par mille »! Et pourquoi tous ses sacrifices? A la place de la croissance annoncée, l’économie plonge dans la récession. Quant à l’écrasante dette publique, loin d’amorcer sa décrue, elle a…augmenté de quelque 120 milliards d’euros! On marche sur la tête. Des révisions déchirantes s’imposent aux croisés de l’austérité. Telle est la première exigence qui émerge du bilan des quinze mois de régime expérimental Monti.
Mais il faut aller plus loin, en éclairant la nature de la mission confiée par les principaux dirigeants européens à leur ancien Commissaire: rassurer à n’importe quel prix les marchés financiers vis-à-vis de la troisième économie de la zone euro. Une responsable de l’Union bancaire privée , à Genève, Mme Christel Rendu de Lint (citée par l’Expansion), résume bien l’enjeu de l’opération Monti: « Ce que veulent les marchés, c’est un gouvernement stable qui applique à la lettre les exigences de l’Union européenne, et au final de l’Allemagne. C’est ce que M.Monti a fait à la lettre. « Ce qui l’a fait trébucher. De là, une deuxième leçon d’envergure pour qui veut regarder en face l’avenir de l’UE: même avec un « homme providentiel » et le soutien résolu de Bruxelles, la loi des marchés, ça ne passe pas. Donc, pas d’échappatoire à une profonde réforme de la Banque centrale européenne, propre à donner aux Etats de la zone euro les moyens de se libérer de la dictature des marchés financiers.
Enfin,l’avenir de la démocratie en Europe est le troisième enjeu mis au jour par l’expérience Monti. Au plus haut niveau de l’UE, on a cru que le fait de propulser l’un des leurs -qui plus est un ancien de Goldman Sachs- sans élection à la tête d’un gouvenement « technique » grâce aux pressions des « investisseurs » sur les taux d’intérêts, était la solution idéale pour se libérer des contraintes de la démocratie élective. Une sorte de tutelle, en somme. Eh bien, c’est raté!




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