Posts filed under ‘Chroniques de l’ « Humanité-Dimanche’
À notre époque hyper-mercantiliste, où l’horizon des milieux dirigeants est borné par des considérations étroitement comptables et des calculs à court-terme, ce fut une revigorante bouffée d’air pur que de constater, le 12 novembre dernier, l’écho exceptionnel suscité, tant dans la communauté scientifique que parmi les citoyens en général, par le succès -certes pas total, mais néanmoins historique- de la mission de la sonde européenne Rosetta. Ce ne fut pas la stupéfaction universelle provoquée en son temps (1957) par le bip-bip du premier Spoutnik, ni l’émotion planétaire engendrée par les premiers pas de l’Homme sur la Lune (1969), mais l’événement du 12 novembre a positivement marqué les esprits -et, par les temps qui courent, c’est déjà un petit miracle. D’autant qu’il s’agit d’un événement européen ! Il est vrai que l’Agence Spatiale Européenne (ESA en Anglais) -dont relève la mission Rosetta- offre un tout autre visage de l’Europe que les institutions de Bruxelles…
D’abord, le maître-mot à l’ESA est : coopération – et non concurrence à tout va. Créée en 1975, l’Agence Spatiale Européenne entretient avec l’Union européenne (UE) des rapports étroits, mais sans dépendre de ses institutions. 18 États de l’UE en sont membres, auxquels s’ajoutent la Suisse et la Norvège . Huit autres pays de l’UE en sont « membres associés », c’est à dire qu’ils ont choisi de ne participer qu’occasionnellement à des programmes spatiaux. Pour certains projets, cette coopération s’étend à d’autres agences spatiales nationales : notamment celle des États-Unis (la fameuse NASA), du Japon, de la Chine, de la Russie, de l’Inde…À noter encore que l’ESA est dirigée par un Conseil régi selon la règle : un pays = une voix ; que la contribution de chaque État membre au budget de l’ESA pour financer les projets communs est fixée au prorata de sa richesse (PIB), mais qu’en retour, le montant des travaux confiés aux entreprises et aux laboratoires de chaque pays est proportionnel à sa contribution au budget. Enfin, chaque État est libre de développer, par ailleurs, ses propres programmes spatiaux s’il le souhaite. Dire que cette organisation strictement intergouvernementale évite toute tension entre partenaires serait très exagéré. Cependant, le bilan de cette coopération est éloquent: le lanceur Ariane 5 assure 60% du marché mondial des satellites commerciaux (en orbite géostationnaire); le programme Galiléo va offrir à l’Europe un système de navigation par satellite performant , et ses déboires ne sont pas imputables à l’ESA; grâce à elle, l’Europe participe à la Station spatiale internationale; ses sondes réalisent des prouesses dans l’observation de la Terre, notamment en liaison avec la lutte contre les dérèglements climatiques,etc…Or, ces programmes sont depuis plusieurs années sous la menace permanente de coupes budgétaires. C’est dire l’importance d’une prise de conscience de leur importance par nos concitoyens!
Ajoutons à ce portrait deux autres traits marquants de l’ESA . La première est la vision d’avenir. Rappelons que la mission Rosetta a été approuvée il y a 20 ans et que le voyage lui-même a duré plus de dix années! L’Agence européenne a mené son projet ambitieux jusqu’à son terme là où la NASA américaine a abandonné la partie en cours de route. L’autre marque de fabrique de l’ESA est l’indépendance à l’égard du « grand frère » américain, dont les visées stratégiques; la course éperdue à la rentabilité et le choix mortel du privé; et, par voie de conséquence, les nombreuses volte-face, sont incompatibles avec une ambition spatiale européenne. Défendons donc l’Agence Spatiale Européenne, et , sans en faire un modèle transposable à l’Union européenne, réfléchissons aux enseignements positifs qu’il est possible de tirer de cette expérience originale pour refonder une construction européenne à la dérive.
20 novembre 2014 at 8:11
« Cette Commission sera celle de la dernière chance » a lancé Jean-Claude Juncker, le successeur (depuis le 1er novembre dernier) de l’ultra-libéral et médiocre Barroso à la tête de l’exécutif européen. Jamais encore un dirigeant européen n’avait reconnu aussi crûment la profondeur de la crise dans laquelle s’enfonce la construction européenne. C’est dire si la maison brûle ! Pour tenter de conjurer cette menace existentielle, M. Juncker pointe trois exigences à satisfaire coûte que coûte durant les cinq années de son mandat: viser un « triple A social » afin de « rapprocher les citoyens de l’Europe »; « réduire spectaculairement le chômage »; redonner une perspective aux jeunes » (1). Banco!
Le problème est que cette feuille de route suppose de rompre avec des règles de fond du traité de Lisbonne et M. Juncker s’est jusqu’ici mis en travers de la route de celles et de ceux qui, au nom d’une « autre Europe », se sont engagés dans cette voie. Il lui arrive de faire des diagnostics avisés, mais c’est pour s’aligner aussitôt, sans état d’âme, sur le modèle dominant. « Il n’y a pas de plan B »…
Nous sommes quelques uns à nous rappeler, à cet égard, les propos décoiffants de l’ex-Premier Ministre luxembourgeois (alors Président en exercice du Conseil européen) en 2005, deux jours avant le référendum français sur le projet de traité constitutionnel européen. C’est un morceau d’anthologie qui mérite d’être rappelé alors que son auteur est appelé à gérer la « dernière chance » de l’Union européenne.
« La perspective du référendum a déclenché en France un débat vertueux dont la qualité impressionne »-écrivit alors M. Juncker, avant de poursuivre: « L’Europe a cessé d’être l’affaire des seules « élites ». Le peuple français investit les lieux du débat, fait savoir que c’est de lui qu’émane tout pouvoir, que c’est lui qui décide et qu’il n’est pas près -au-delà du 29 mai- de se dessaisir du sujet qui désormais le passionne (…) Une fois de plus, le peuple français donne un exemple à suivre; une fois de plus, il prouve sa maturité démocratique. Il ne faut pas s’en plaindre. » (2) Vous avez bien lu: « débat vertueux dont la qualité impressionne »; « c’est le peuple qui décide »; « un exemple à suivre »; « maturité démocratique » !
Or, que décida ce peuple démocratiquement mûr à l’issue de ce débat vertueux et exemplaire ? Qu’il ne voulait pas de l’Europe libérale, autoritaire et bureaucratique institutionnalisée par le traité soumis à son vote. Exprimant tout haut ce à quoi la plupart des Européennes et des Européens aspiraient en silence, il se prononçait pour une « Europe sociale » et démocratique dans laquelle il puisse se reconnaitre et s’investir. Moyennant quoi, on lui imposa la copie conforme de ce qu’il venait de rejeter, rebaptisée Traité de Lisbonne. Avec la bénédiction publique de Monsieur Juncker. Cet incroyable mépris pour l’expression démocratique et l’arrogance avec laquelle des aspirations largement partagées en Europe furent tout simplement ignorées sans autre forme de procès : voilà le genre de pratiques qui a conduit l’ Union européenne à l’heure de la « dernière chance ».
Les responsables de cet immense gâchis et de l’inexorable montée de toutes les formes de désillusion, de ressentiment, voire de désespoir qu’ils ont nourries, particulièrement durant ces dernières années, sont à présent au pied du mur: au point où en est la construction européenne, l’homéopathie ne sauvera plus le malade; seule une chirurgie lourde peut espérer faire renaitre l’espoir. Pour cela, mieux vaut ne pas compter sur ces « élites » naguère montrées du doigt par M. Juncker. Rouvrons plutôt un « débat vertueux » parmi les citoyens.
———
(1) JC Juncker: Discours d’investiture de la nouvelle Commission devant le Parlement européen (22/10/2014)
(2) JC Juncker ( Le Figaro- 27/5/2005)
6 novembre 2014 at 7:38
Le compromis auquel viennent de parvenir les 28 Chefs d’Etat et de gouvernement européens en matière d’engagements communs dans la lutte contre le réchauffement climatique a été salué comme étant la « politique énergétique de climat la plus ambitieuse du monde » par le Président du Conseil européen, M. Van Rompuy. Au pied de la lettre, c’est vrai. L’Union européenne est la première à présenter les objectifs qu’elle se propose d’atteindre en la matière d’ici 2030. On en retiendra notamment cette triple annonce: les émissions de CO2 devront diminuer de 40% au moins (par rapport à 1990); la part des énergies renouvelables dans la consommation énergétique devra être portée à 27% en moyenne; enfin, l’efficacité énergétique devrait être améliorée d’environ 27% -ce qui veut dire que, pour une production ou un service rendu identique, la consommation d’énergie nécessaire devrait pouvoir être réduite de 27%. Tout cela sonne plutôt bien, et certains observateurs se disent soulagés de ce résultat. De fait, il n’est pas faux de dire qu’il n’était pas évident que les laborieuses négociations menées entre les Etats membres depuis de longs mois aboutissent à un quelconque accord, tant les positions des différents pays divergeaient sur la plupart des points en discussion.
Ce « succès » est pourtant largement trompeur. D’abord parce que l’apparent consensus cache nombre de concessions , comme le fait que l’amélioration de l’efficacité énergétique est un objectif non contraignant. Mais surtout, si la comparaison de « l’effort » programmé par les « 28 » avec celui des autres grands pollueurs -USA, Canada, Australie, Japon , Chine…- est ,à ce jour, flatteuse pour l’Europe, il en va tout autrement quand on l’évalue à partir des exigences impératives régulièrement rappelées par la communauté des climatologues du monde entier ! Ceux-ci (le GIEC) estiment que, pour maintenir la hausse moyenne des températures en dessous d’un seuil au-delà duquel les dérèglements climatiques risqueraient de devenir incontrôlables, les pays industrialisés doivent avoir diminué leurs émissions de CO2 de 80% en 2050, ce qui suppose un rythme de réduction sensiblement plus rapide que ce que préconise « l’ambitieuse » politique européenne! Et encore, l’économie stagne aujourd’hui. Si elle sort de sa léthargie dans l’avenir, les énergies sans CO2 devront être d’autant plus sollicitées. C’est dire s’il faut , plus que jamais, prendre cette affaire très au sérieux!
Dans moins d’un an, les 195 pays membres de la Convention des Nations Unies sur le climat se réuniront à Paris pour tenter de prendre les décisions universelles qui s’imposent. Les mois qui viennent doivent donc être mis à profit pour aiguiser le débat .Parmi les questions sensibles en discussion, il y a d’abord celle de l’aide financière à accorder aux pays en développement pour leur permettre ,à la fois de parer aux effets déjà irréversibles du changement climatique et de prendre toute leur place dans la nécessaire mobilisation planétaire pour réduire les émissions de CO2. Il y a également celle de l’énergie nucléaire. Il faut dépasser le stade de la polémique à son sujet. Quoiqu’on en pense, elle s’avère incontournable, au côté de toutes les autres énergies sans carbone, si l’on veut avoir une chance de relever l’immense défi climatique qui est devant nous -à plus forte raison si on se place à l’échelle du monde. L’urgence est , par voie de conséquence, d’agir ensemble pour que la sureté nucléaire internationale franchisse un pallier comparable à ce qui existe pour le transport aérien : une agence indépendante doit obtenir des pouvoirs contraignants lui permettant d’imposer le respect strict de normes très exigeantes depuis la conception des réacteurs jusqu’à la gestion des déchets.
Ne laissons pas les dirigeants européens se complaire dans l’autosatisfaction et monopoliser un débat qui nous concerne tous.
30 octobre 2014 at 6:13
Older Posts
Newer Posts
Commentaires récents