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L’EUROPE AU TEMPS DE L’APARTHEID
« Monsieur le Président, je proteste contre le fait que vous ayez autorisé une exposition de propagande communiste dans les murs de notre parlement ! » Nous sommes en 1980 au Parlement européen fraîchement élu pour la toute première fois. A la droite de l’hémicycle, un député s’époumone à fustiger l’exposition d’affiches contre le racisme et l’apartheid , dont le jeune groupe communiste a pris l’initiative à l’Assemblée de Strasbourg . A cette époque, pas si lointaine, le racisme institutionnalisé n’était pas un crime insupportable pour tout le monde…
Il en allait de même à l’ « Assemblée paritaire Communauté Économique Européenne – Afrique, Caraïbes, Pacifique » (CEE-ACP) . Ce passionnant forum réunissait les représentants de 65 pays du Sud et autant de parlementaires européens pour assurer le suivi des relations entre la Communauté européenne et ses « partenaires privilégiés » du « tiers-monde ». La question de l’apartheid était à l’ordre du jour de chacune de ses sessions. Devant les délégués de toute l’Afrique subsaharienne , nombre d’Européens , mal à l’aise, consentaient à condamner les « excès » du pouvoir raciste ou à appeler à des « réformes », mais s’opposaient à la principale demande de l’ANC : les sanctions contre ce régime.
Pire: lorsqu’une résolution portant sur un chapitre de la coopération Europe-Afrique penchait dans un sens qu’ils jugeaient trop favorable aux demandes africaines et trop exigeant vis-à-vis de l’Europe, certains députés européens recouraient à un article indigne du règlement de cette assemblée atypique -« le vote séparé ». Dès lors,les Européens votaient entre eux, les « ACP » de même , la résolution n’étant considérée comme adoptée que si les deux « collèges » l’avaient approuvée ! Pour avoir qualifié cet article de « clause d’apartheid « , votre serviteur fut traité par un député RPR des années 80 d’ « ACP d’honneur », ce qui, dans la bouche de cet ultra, était une injure, mais qui me valut beaucoup d’amis par ailleurs…Le député en question, battu aux élections , reviendra traîner ses guêtres dans les couloirs du Parlement européen…comme lobbyste professionnel du régime d’apartheid.
Hélas, la résistance aux sanctions n’était pas l’apanage des réactionnaires. Un ancien ministre socialiste luxembourgeois doit s’en souvenir. Parlant au nom du Conseil des Ministres européens devant cette Assemblée CEE-ACP, il justifia les importations massives de charbon sud-africain (extrait dans des conditions dignes de l’époque de l’esclavage) par les « exigences de la population » qui veut « payer moins cher » son chauffage. La bronca qui accueillit sa démagogie mesquine doit encore tinter dans ses oreilles!
Même après la libération de Nelson Mandela, bien des gouvernements européens n’étaient pas décidés à en finir avec l’apartheid . Une résolution votée par l’Assemblée CEE-ACP le 28 septembre 1990 -soit huit mois après que « Madiba » a eu recouvré la liberté- évoque ainsi la « tournée internationale effectuée par Nelson Mandela (pour) rappeler la nécessité de maintenir la pression de la communauté internationale sur le régime d’apartheid « . Il faudra encore attendre quatre longues années de plus pour qu’aient enfin lieu les premières élections multiraciales, qui porteront à la présidence de son pays l’homme dont tout le monde célèbre aujourd’hui le combat victorieux. L’apartheid est mort. Pas le racisme ni l’oppression . Il y a vingt ans, la civilisation humaine a avancé d’un grand pas. Bien d’autres nous attendent.
QUELLES SUITES À L’ACCORD AVEC L’IRAN ?
Par les temps qui courent, rares sont les événements internationaux qu’on a envie de fêter…L’accord -fût-il, pour le moment, seulement « préliminaire »- intervenu au petit matin du 24 novembre dernier à Genève entre les six « puissances » et l’Iran est de ceux-là! Saluons donc ce beau succès et réfléchissons à ses implications possibles . Et gare aux provocations, aux chausse-trapes et autres manœuvres d’arrière-garde que tenteront , d’ici l’accord définitif , les adversaires d’une normalisation des relations avec Téhéran -au premier rang desquels Nétanyahou et les pétro-monarchies du Golfe !
Une première suite pourrait être la relance sérieuse de la mobilisation internationale contre la prolifération nucléaire dans la perspective d’une dénucléarisation. L’Iran -qui a toujours nié avoir l’intention de se doter de la bombe atomique- vient donc d’accepter d’arrêter toute activité susceptible de lui permettre, le cas échéant, de rompre cet engagement. Téhéran a également consenti à laisser les inspecteurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique s’assurer, sur le terrain, du respect effectif et durable de la parole donnée. En un mot, l’Iran appliquera désormais à la lettre le Traité de Non Prolifération (TNP -1975). Si cela se confirme dans les six mois à venir, la question logique devrait être: « Et maintenant, à qui le tour? » En effet, si l’Iran était suspectée de vouloir acquérir l’arme nucléaire ,n’oublions que d’autres pays la possèdent bel et bien! Non seulement les « cinq » détenteurs officiels (qui doivent, eux aussi, aux termes du TNP, se défaire progressivement de leur arsenal nucléaire ), mais des pays aussi pacifiques et aussi respectueux du droit international que…Israël, le Pakistan ou la Corée du Nord, ainsi que l’Inde! Qu’ils aient ou non signé le TNP, ils sont directement concernés par l’impératif de la non prolifération . Qu’attend la « communauté internationale » pour s’adresser avec la même détermination à ces Etats qu’elle l’a fait vis-à-vis de l’Iran -à tout le moins pour cesser toute complaisance à leur égard ?
Une autre leçon du succès diplomatique historique de Genève, c’est que, selon l’expression juste et responsable du ministre russe des Affaires étrangères Lavrov: « Tout le monde (y) gagne. Il n’y a pas de perdant. « Les Iraniens conservent la possibilité d’enrichir de l’uranium jusqu’à 5% : cela correspond à un usage exclusivement pacifique , ce qui était le but officiellement recherché par les « six »; mais cela ménage aussi la dignité nationale de l’Iran, qui n’entendait pas renoncer à ce droit reconnu à tout pays. Et surtout, la levée progressive des sanctions signifiera le grand retour d’un Iran -sans bombe- sur la scène internationale . Une négociation ne doit pas être une capitulation. La paix durable suppose la confiance.
Enfin, chacun pourra , une fois encore, juger sur pièces de l’irresponsabilité du Premier Ministre israélien. Alors que la perspective d’une renonciation , par l’Iran, à l’arme nucléaire , internationalement contrôlée, constitue un évident progrès pour la sécurité de son pays, M. Nétanyahou , seul contre tous, fustige cet accord et tente de le faire capoter en dépêchant au Congrès américain son ministre d’extrême droite Bennet, chef du parti des colons, pour qui » Israël n’est pas engagé par cet accord »: une menace à peine voilée d’un recours unilatéral à la force! De quoi faire réfléchir à la prochaine priorité pour la sécurité internationale…
« NSA » COMME : »NON À LA SOUMISSION À L’AMÉRIQUE » !
« En agissant ensemble , l’Union européenne et les États-Unis peuvent constituer une formidable force au service du bien dans le monde » : cette perle est extraite de la « Stratégie européenne de sécurité », document adopté en 2003 par tous les chefs d’Etat et de gouvernement de l’UE et pompeusement intitulé « Une Europe plus sûre dans un monde meilleur « . Ce texte,toujours en vigueur, avait été élaboré à la veille d’une rencontre officielle entre les dirigeants européens de l’époque et le Président américain George W.Bush, quelques semaines seulement après que celui-ci a eu proclamé fièrement , depuis le porte-avions USS Abraham Lincoln, son fameux « Mission accomplie! »dans la guerre en Irak .
Cette allégeance au « leader du monde libre » , véritable péché originel de l’actuelle construction européenne, s’est tout naturellement manifestée tout au long de la période de « guerre froide ». Mais le plus étonnant est qu’elle se poursuive contre vents et marées malgré la chute du mur de Berlin et la disparition de l’Union soviétique il y a plus de vingt ans,au nom de prétendues « valeurs communes ». Les révélations qui tombent comme à Gravelotte depuis six mois -grâce au courageux Edward Snowden, qui entrera dans l’Histoire- sur les dimensions invraisemblables de la surveillance américaine au sein-même de la « famille occidentale » apportent à cet égard un éclairage nouveau . On peut même dire qu’elles couvrent de ridicule les adorateurs zélés de l’Oncle Sam qui se targuaient de leurs « liens de confiance » avec la Maison Blanche et placent les dirigeants européens face à un dilemme stratégique: assumer leur servilité atlantiste au grand jour, devant leurs concitoyens ou prendre enfin le taureau par les cornes pour s’émanciper de la tutelle cynique de Washington . Et , accessoirement, mettre Londres devant ses responsabilités.
En effet, voilà qu’on apprend qu’il existe une « Five Eyes Intelligence Community » , une communauté de services secrets de cinq nations anglophone-saxonnes (États-Unis,Canada,Australie,Nouvelle Zélande et…Grande Bretagne ) , autrement dit un club très fermé de partenaires « sûrs », qui ne s’espionnent pas entre eux,mais coopèrent étroitement dans l’interception des communications des autres, à commencer par leurs « alliés stratégiques » aux « valeurs communes ». Circonstances aggravantes pour le Royaume Uni, jusqu’à nouvel ordre toujours membre de l’Union européenne : plus « cheval de Troie » que jamais, il a créé en 2011 le programme de surveillance électronique Tempora , grâce auquel il recueille secrètement pour le compte des États-Unis toutes les données de ses partenaires européens qui transitent sur fibre optique par la zone que le suzerain américain lui a assignée. On croit lire un polar!
La plupart des États membres de l’UE, ont estimé,comme la France, que toutes ces pratiques étaient « inacceptables »…avant de les accepter et de passer à autre chose. L’Allemagne n’a pas fait exception: ses dirigeants actuels rêvent de pouvoir intégrer à leur tour le « groupe des cinq », le saint des saints du renseignement occidental, et se contentent donc de quelques remontrances à l’égard de ceux qui ont poussé la délicatesse jusqu’à mettre sur écoute le portable de la Chancelière. Mais l’opinion outre-Rhin ne l’entend pas de cette oreille: une majorité de citoyens s’y déclare favorable à un gel des négociations européennes sur le « grand marché transatlantique ». Même le Président , social-démocrate allemand, du Parlement européen , Martin Schulz, se sent obligé de défendre l’idée d’une « pause » des négociations pour ne pas se couper de la gauche allemande et européenne ! Voilà qui permet de travailler à une véritable contre-offensive. Puissent ces révélations salutaires faire mûrir cette exigence incontournable dans une optique de refondation de la construction européenne : NSA, comme Non à la Soumission à l’Amérique!




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