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MENACES SUR CHYPRE
On ne le rappellera jamais assez: il existe encore un pays de l’Union européenne dont près de 40% du territoire sont occupés militairement par une puissance étrangère! Le pays occupé, c’est Chypre. La puissance occupante, c’est la Turquie, par ailleurs membre de l’OTAN et candidate à l’entrée dans l’UE. La raison invoquée il y a 37 ans par la Turquie pour justifier l’invasion de la partie nord de l’île était le coup d’Etat fasciste perpétré par le régime des colonels grecs avec le concours de l’extrême-droite nationaliste chypriote-grecque. Ankara disait vouloir protéger la communauté chypriote-turque, alors effectivement menacée (tout comme les démocrates chypriotes-grecs, particulièrement les communistes). Il va sans dire que ces justifications n’ont plus aucun sens aujourd’hui! L’actuel Président de la République de Chypre, Demetris Christofias, leader du parti AKEL (communiste – 33% des suffrages au premier tour) est même une figure emblématique du combat pour une réunification du pays fondée sur l’égalité politique entre les deux communautés et le partage équitable du pouvoir. 
Pourtant, l’obstination des dirigeants turcs bloque toute perspective se solution. Pire, le Premier Ministre, Erdogan, se montre de plus en plus arrogant et même menaçant vis-à-vis de Chypre et, plus généralement, de quiconque a l’outrecuidance de traiter normalement avec cet Etat souverain. Bousculé comme tant d’autres par le « printemps arabe », il a tourné le dos à ses anciens amis devenus encombrants, pour se présenter en leader du Moyen-Orient, allié privilégié du peuple palestinien. Fort de cette posture avantageuse, il redouble d’agressivité vis-à-vis de Chypre.
Ainsi menace-t-il directement le gouvernement de Nicosie, sans exclure un conflit, si celui-ci ne fait pas stopper les explorations de gaz offshore dans la zone économique chypriote! Les explorations en question ont pourtant lieu au sud de Chypre, face à Israël ou au Liban, et non au nord, près de la Turquie. En outre, les autorités chypriotes avaient, d’emblée, précisé que les éventuelles retombées de ces recherches profiteraient à l’ensemble des Chypriotes – tant Turcs que Grecs. Il n’empêche: Ankara ne reconnaissant pas la République de Chypre et n’ayant pas signé la Convention des Nations Unies sur le Droit de la Mer (entrée en vigueur en 1994) s’octroie le pouvoir d’envoyer ses propres navires dans la zone, escortés de torpilleurs, de frégates, de F16! Sur sa lancée, le gouvernement turc va jusqu’à annoncer que « ses relations avec l’Union européenne prendraient brutalement fin » si la République de Chypre était appelée – comme le prévoit naturellement le calendrier des rotations semestrielles – à exercer la présidence tournante de l’UE à partir du 1er juillet 2012…
C’est dans ce contexte international tendu que le Président chypriote doit faire face, à l’intérieur du pays, tout à la fois à de sérieux problèmes économiques (effet de la crise sur l’activité touristique, exposition des banques à la dette grecque; mise hors service d’une centrale électrique stratégique suite à l’explosion dramatique d’un dépôt d’armes, etc.) et à une grave crise politique: tout ce que le pays compte de forces hostiles à l’accession d’un communiste aux responsabilités suprême se ligue pour tenter de le faire chuter, quitte à laisser le champ libre à la stratégie d’Erdogan, grosse d’une dangereuse crise en Méditerranée orientale. C’est dire si nos amis chypriotes ont besoin de solidarité. Ils la méritent.
Manuel BARROSO passe du lyrisme…aux aveux
Le Président de la Commission européenne, M. Barroso, n’a pas la réputation d’être un grand poète. Il s’est pourtant essayé au lyrisme, le 28 septembre dernier, au Parlement de Strasbourg, en prononçant son désormais rituel « Discours sur l’Etat de l’Union ». J’ai ainsi compté pas moins de sept références à la dernière des valeurs auxquelles on pense en ce moment à propos de l’Union européenne: la fierté! « La fierté d’être Européen, ce n’est pas seulement notre grande culture, notre grande civilisation, tout ce que nous avons créé dans le monde » s’est écrié ce champion de l’Europe des marchands et de la finance, avec la modestie d’une grenouille voulant se faire aussi grosse que le bœuf. « Ce n’est pas seulement la fierté du passé. C’est la fierté de notre avenir » a-t-il poursuivi. « C’est cette confiance-là qu’il nous faut récréer entre nous. »
Pourquoi, subitement, cet exercice un peu laborieux de méthode Coué? C’est qu’en haut lieu, on est à présent conscient de la
profondeur de la « crise de confiance », reconnait M. Barroso, « tant à l’égard de nos dirigeants en général, de l’Europe elle-même, que de notre capacité à trouver des solutions. » On peut le dire, en effet! « Nos concitoyens (sic) nous observent et se demandent: sommes-nous vraiment une Union? » confesse même le président de la Commission, en tirant de ce sévère constat la conclusion qu’il faut « un renouveau européen ». Diable! La grâce aurait-elle touché l’exécutif bruxellois? Trois fois hélas, la suite fut plus prosaïque et moins inattendue dans sa bouche. D’abord, il s’est félicité du soutien majoritaire des parlementaires européens à son projet de réforme du pacte de stabilité, renforçant la « discipline » budgétaire et étendant la « surveillance » aux politiques économiques des gouvernements. Ensuite, il a annoncé que « nous devons aller plus loin » dans le sens d’une « intégration » permettant de « réaliser pleinement les objectifs convenus à Maastricht » – une intégration que « pas seulement les fédéralistes réclament, mais aussi les marchés. » C’est donc cela, le « renouveau »!
Sans attendre, M. Barroso situe les urgences notamment dans « une véritable libéralisation des services en Europe » ainsi que dans « les réformes à mettre en œuvre sur nos marchés du travail, dans nos finances publiques et nos régimes de retraite » – réformes dont il ne doute pas qu’elles « appellent des efforts considérables de chaque composante de la société ». Et n’allez pas dire que la Commission est indifférente au fait qu’ « un jeune sur cinq ne trouve pas de travail ». La preuve: M. Barroso « appelle nos entreprises (à) leur offrir des stages ou des possibilités d’apprentissage »…
C’est dans ce contexte, à l’évidence explosif, que M. Barroso, après Nicolas Sarkozy et Angela Merkel, s’est senti obligé de lâcher du lest sur une revendication emblématique de la gauche (pourtant réputée « utopique », car, nous répétait-on depuis une bonne décennie, « totalement irréalisable autrement qu’à l’échelle du monde ») en se disant « très fier (encore) d’annoncer que la Commission a (ce jour même) adopté une proposition…de taxe sur les transactions financières. » Voilà un aveu involontaire de taille: dans le contexte actuel, des idées alternatives, dès lors qu’elles sont massivement portées par les citoyens et les mouvements sociaux, peuvent devenir incontournables. Une leçon à méditer! Nelson Mandela (que M. Barroso s’est sur un autre sujet, aventuré à citer) a décidément raison: « It always seems impossible, until it is done. Let’s do it ».[1]
Zone euro : n’entrons pas dans leur « guerre »
« La France doit passer d’une économie de paix à une économie de guerre »: le premier que j’aie vu utiliser ce mot hideux de « guerre » à propos de la crise de l’euro était François de Closet, dans le JDD de fin août. « Face à l’urgence, précisait-il dans une formule très éclairante sur ses motivations, (les) clivages (gauche-droite) n’ont pas cours. » Foin du débat démocratique, de l’analyse rationnelle des causes, de la confrontation des options, du choix politique clairement assumé: c’est « la guerre »! Bon, me suis-je dit, on connait l’oiseau, passons. Mais voilà que, dix jours plus tard, ce fut au tour de l’éditorialiste du « Monde » d’en appeler, à la une, à l’adoption de « l’économie de guerre ». Nicolas Sarkozy a présenté « un diagnostic très sombre de la situation »: la « pusillanimité » n’est donc pas de mise si l’on veut être « crédible aux yeux des marchés » Re-CQFD!
Le surlendemain, sans doute soucieux de prouver à la sourcilleuse et impitoyable « troïka » (Commission européenne, Banque centrale et Fonds Monétaire international) sa détermination à rajouter encore une couche de « rigueur » à son programme et à accélérer les privatisations attendues impatiemment par les créanciers, voilà que le Premier Ministre grec Georges Papandréou, s’y mettait lui aussi: « Nous devons défendre le pays comme si nous étions en guerre » a-t-il expliqué lors d’une conférence de presse. Et je ne parle pas de la sortie très raffinée du ministre polonais des finances, relatant la semaine dernière, dans l’hémicycle du Parlement européen, une observation que lui avait faite « une vieille connaissance » disant carrément craindre « de voir éclater une guerre dans les dix prochaines années. »
Cette brusque inflation de références à la guerre – à propos d’une construction européenne qui s’est toujours enorgueillie d’avoir éradiqué ce cancer dans la réalité comme dans les consciences – traduit quelque chose de profond. Une récente manchette des « Echos » l’a exprimé sans détours: « le grand désarroi de la zone euro: les dirigeants européens en panne de solutions ». Comme le reconnait avec humilité Nouriel Roubini, économiste américain devenu mondialement célèbre pour avoir annoncé la crise des subprimes bien avant son éclatement en 2008: « Après avoir tout essayé, les voici démunis ». De fait, un à un, leurs dogmes s’écroulent. « Il semble donc – ajoute même Roubini – que Karl Marx avait au moins partiellement raison. »
N’attendons pas des dirigeants européens ou des idéologues de leur modèle en capilotade qu’ils acceptent sans coup férir d’envisager des solutions qui remettent en cause les intérêts qu’ils servent et la doctrine qui les exprime. Ce débat de fond sur une vision alternative de la construction européenne, c’est aux forces de gauche de l’ouvrir. C’est le moment ou jamais.




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