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QUESTIONS APRES LA TRAGEDIE D’OSLO
Nous devons être très clairs: distinguer les vues et opinions extrêmes qu’il est complètement légal et légitime d’avoir,et le recours illégitime à la violence pour tenter de mettre en oeuvre ces vues extrêmes. » Ces propos du Premier ministre norvégien,Jens Stoltenberg,après la tragédie du 23 juillet,méritent discussion. Certes,l’on ne peut que saluer l’esprit de tolérance que ce pays tente traditionnellement de faire vivre et souhaiter qu’il perdure malgré cette épreuve sans précédent. De même,personne ne songe à interdire à quelqu’un d’ « avoir » une opinion fût-elle « extrême ». En revanche,continuer à considérer « complètement légal » et même « légitime » la banalisation d’un discours de haine,raciste et xénophobe,sur « la colonisation islamique de l’Europe »,débouchant sur un appel à la « croisade » et l’encouragement à « tuer (plutôt)trop que pas assez » pour ne pas risquer « de réduire l’impact idéologique désiré de cette frappe »(extraits du « Manifeste » publié par Anders Breivik peu avant le carnage) reviendrait à défendre une conception de la liberté d’expression hautement problématique.
Il n’est pas sans intérêt,à cet égard,de prendre un peu de recul par rapport à l’image un peu mythique des « démocraties paisibles » de Scandinavie.Les mouvements populistes ne cessent d’y étendre leur influence. En Norvège même,le « parti du progrès » -auquel le tueur d’Oslo a appartenu jusqu’en 2006- est depuis 2009 la premiere force d’opposition et recueuille 23% des suffrages. Certes,pour devenir des partis de masse,ces formations s’efforcent d’user d’un langage audible par le plus grand nombre. Cela ne les empêche nullement de constituer de puissants viviers de l’idéologie islamophobe.Il n’est,dès lors,pas étonnant que,nourris à ce lait empoisonné,les plus radicaux de leurs sympathisants pousse la « logique » du « choc des civilisations » ou de l’ « Eurabia » jusqu’au bout…Le cas de la Norvège est,de ce point de vue,dramatiquement éclairant: voilà une société longtemps ethniquement et culturellement « homogène »et qui, comme d’autres,s’ouvre depuis deux ou trois générations à des immigrés de diverse origine. Compte tenu de sa situation économique relativement favorable et de ses traditions de tolérance,elle était parfaitement en mesure de réussir ce brassage humain.C’était sans compter avec le travail insidieux de déstabilisation identitaire mené « légalement » par des mouvements xénophobes au nom de la « résistance à l’islamisation rampante »du pays.On voit aujourd’hui jusqu’où peut conduire l’expression libre de ces « vues extrêmes » sans bataille politique appropriée:l’islamophobie tue.
Souhaitons pour le moins que le choc d’Oslo serve de révélateur et provoque un sursaut.Qui n’a pas,d’emblée,en apprenant la nouvelle de l’attentat dans la capitale norvégienne,pensé à un attentat terroriste…islamique? Désormais cette « évidence » n’a plus de raison d’être: il y a des terroristes BCBG ( blanc,chrétien,blond,glabre)! Plus généralement et surtout,on ne peut plus laisser sans réagir se développer des campagnes, frontales ou subreptices, contre l’islam, « les musulmans » ou « les arabes ». Ce débat ne concerne évidemment pas que les pays nordiques. Il vaut notamment pour la France où la démagogie islamophobe est devenue un marqueur de premier plan de la bataille politique,non seulement à l’extrême droite mais jusqu’au plus haut niveau de l’Etat.Attention danger! Après Oslo, personne ne pourra plus dire: »Comment une telle horreur est-elle possible chez nous ?
EUROPE-GRECE: SCANDALEUSE HUMILIATION

« La souveraineté de la Grèce sera énormément restreinte » a averti Jean-Claude Juncker au début du mois dans un entretien accordé au magazine allemand Focus. »Pour la vague de privatisations à venir,il faudra une solution qui se fonde sur le modèle de la Treuhand allemande » a poursuivi le président de l’ « eurogroupe »(les ministres des finances de la zone euro).Pour mesurer à quel point la référence à ce « modèle » constitue une scandaleuse humiliation vis à vis de la Grèce,il convient de revenir sur la terrible épreuve imposée à partir de 1990 à la population de l’ex-République démocratique allemande.Les « vainqueurs » de l’ Ouest avaient alors créé une agence « indépendante »(la Treuhand) chargée de privatiser qelque 14 000 entreprises d’Etat est-allemandes -mission dont cet organisme honni s’était acquittée à la hussarde en moins de quatre ans. Bradant sans scrupule le patrimoine économique d’un pays de 17 millions d’habitants pour un dixième de la valeur estimée au départ, la Treuhand organisa la destruction de plus de 2,5 millions d’emplois et offrit aux grands groupes de la République fédérale un nouveau et énorme marché vierge de tout concurrent. Ce dépeçage colossal fut, en outre, ponctué par une série d’affaires de corruption et de spéculations dont on n’a jamais connu toute la substance,les conclusions de la commission d’enquête chargée de faire la lumière…ayant été classées « secret d’Etat ».
Voilà donc l’expérience historique dont le responsable politique de la zone euro entend s’inspirer pour réaliser l’énorme programme de privatisations de biens publics engagé en Grèce,comme condition du déblocage d’une tranche de 12 milliards d’euros de prêts consentis par l’UE, la BCE et le Fonds monétaire international.De fait,une « agence de privatisation »,formellement créée par un vote du Parlement d’Athènes,a été chargée de la besogne,sous la houlette d’ « experts européens ».Comme en Allemagne,il y a vingt ans,les gros prédateurs sont sur les rangs pour s’octroyer à vil prix les « actifs » grecs les plus rentables, parmi lesquels les principaux ports et aéroports,les compagnies d’électricité,de chemins de fer et de téléphonie,la poste,les plages ,les mines…Gageons que les « plans d’assainissement » sont fin prêts.Et tant pis si le produit de ces gigantesques enchères réalisées au pas de charge (une privatisation tous les dix jours en moyenne selon la « Tribune » qui juge ce pari intenable) ne résoudra en rien les problèmes de solvabilité du pays ou de productivité de son économie! La leçon,espère-t-on à Bruxelles,portera en Grèce et au-delà: la « crise de l’euro » est appelée,dans les prochains temps, à tout justifier- la superaustérité,les privatisations ,et ,au besoin,la mise sous tutelle d’un pays au mépris de toute souveraineté -ce que l’ancien Secrétaire général de la Confédération européenne des syndicats, John Monks, avait appelé,non à tort, un régime « semi-colonial ».
Ce n’est vraiment pas le moment, pour un parti se réclamant d’une alternative de gauche,de mettre le doigt dans l’engrenage de cette caricature de solution à la crise de l’euro! Avis aux principaux candidats à la candidature du PS à l’élection présidentielle, qui viennent -pour prouver le « sérieux » de leur programme…- de s’engager à respecter à la lettre non seulement le principe mais le calendrier comminatoire de Bruxelles d’un retour aux mythiques 3% de déficits publics d’ici 2013,quoiqu’il en coûte à la société. Voilà un vrai sujet de débat politique en vue de 2012.
MORALE EN TROMPE L’OEIL
A propos du livre de Pascal Boniface
« Les intellectuels faussaires »
(Editions Jean-Claude Gawsewitch)
Nul besoin de partager toutes les idées que développe Pascal Boniface, Directeur de l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), dans son nouvel ouvrage (« Les intellectuels faussaires ») pour s’y plonger utilement. D’abord, parce que l’auteur y affronte sans faux-fuyant des points particulièrement durs de la bataille idéologique qui fait rage au sujet des grands enjeux internationaux de notre époque. Ensuite, parce que ce livre est une véritable mine de citations, plus éclairantes les unes que les autres, sur le profil réel et l’« apport » effectif de quelques ténors du petit cercle des intellectuels médiatiques. Enfin, parce qu’une lecture attentive de ces pages aide à cerner quelques lignes de force qui structurent la décennie tourmentée qui nous sépare de la tragédie du 11 septembre 2001.
Les thèmes abordés dans le livre sont familiers aux lecteurs de l’Humanité, pour une raison simple: l’on ne peut être franchement engagé à gauche sans s’y heurter brutalement. J’en évoquerai trois. « L’occidentalisme » -cette tendance détestable à considérer que « notre civilisation est supérieure », qu’elle incarne des « valeurs » si élevées que nous serions en droit de les imposer au monde entier, fût-ce par la force-; le « fascislamisme » -ce néologisme pervers lancé par George W. Bush et repris par ses disciples avoués ou honteux jusque dans des milieux « de gauche » français, qui renvoie en fait à l’islamophobie-; enfin ce que j’appellerais « l’israélomanie », autrement dit le soutien systématique et quasi obsessionnel aux dirigeants israéliens, quel qu’ils soient et quoiqu’ils fassent, hors de toute référence au droit international valable partout ailleurs, voire le soupçon d’antisémitisme jeté sur qui s’aventure à critiquer la politique d’Israël.
Les citations des gourous du « politiquement correct » sont légion dans le livre de Pascal Boniface. Certaines d’entre elles rappellent opportunément que le ton péremptoire des brillants analystes qui guident notre pensée n’est pas toujours synonyme de perspicacité. Ainsi, Alexandre Adler avait-il annoncé que la guerre d’Irak n’aurait pas lieu; que France et Allemagne allaient divorcer sous Schroeder ainsi que Etats-Unis et Grande-Bretagne sous Tony Blair; que la Russie allait adhérer à l’OTAN et qu’on apprendrait que Saddam Hussein était derrière les attentats contre le World Trade Center. La finesse d’analyse du même idéologue apparaîtra également à travers sa galerie de portraits: de Chavez « le primate », de Morales « le trafiquant de drogue », d’El Baradei (ancien Directeur général de l’Agence internationale de l’Energie atomique, opposé à la guerre d’Irak) le « pervers polymorphe » ou de Rony Brauman (ancien Président de « Médecins sans frontières », opposé à la politique d’occupation d’Israël en Palestine), le « traître juif »… D’autres citations produites dans l’ouvrage sont, pour moi, des révélations stupéfiantes, tel ce « jugement » de Philippe Val, aujourd’hui Directeur de France Inter, écrivant en 2005: « la politique arabe de la France a des racines profondes qui s’enfoncent jusqu’au régime de Vichy, dont la politique antijuive était déjà, par défaut, une politique arabe. » Le chapitre consacré à Bernard-Henri Lévy (Président du Conseil de surveillance d’Arte, membre du Conseil de surveillance du Monde, actionnaire de Libération…) est à lui seul une illustration éblouissante de la tyrannie maccarthyste à laquelle peuvent conduire la proximité des puissants et l’adulation des media. La citation de Frédéric Taddei, qui en fut victime, est éloquente à ce propos. D’autres sont, tour à tour, dramatiques ou franchement désopilantes…
D’une façon générale, on retiendra de la lecture des « Intellectuels faussaires », le rôle structurant qu’ont joué à des moments-clé de cette décennie des choix courageux comme celui de refuser la guerre d’Irak et surtout, de façon continue, les mobilisations autour de l’exigence d’une solution juste au problème palestinien. Le pouvoir des « intellectuels médiatiques » est, certes, non négligeable, mais l’expérience montre qu’ils peuvent n’avoir pas le dernier mot. « Le souci de la vérité doit être sacré » dit un auteur cité par Pascal Boniface. Voilà qui doit être notre boussole.




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