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UKRAINE : « GAGNER LA GUERRE » OU FAIRE TAIRE LES ARMES ?
Les Ukrainiens « peuvent gagner s’ils ont les bons équipements » : on se souvient de cette sortie du chef du Pentagone, dépêché à Kiev le 24 avril dernier. Six semaines plus tard, marquées par des livraisons massives d’armements de plus en plus performants pour une pluie de milliards de dollars, la barbarie continue. Le courage des combattants ukrainiens impressionne, mais les faits sont là : malgré le soutien militaire spectaculaire de l’Occident, les embargos économiques sans précédent censés tarir les recettes du Kremlin et les lourdes pertes subies par l’agresseur, aucune issue du conflit n’est en vue et son bilan humain et matériel donne le tournis. Un constat s’impose : cette guerre « n’aura pas de vainqueur. (Elle) doit cesser » vient de rappeler le coordinateur de l’ONU dans le pays.
Que les Ukrainiens décident de tenter à tout prix de vaincre militairement l’envahisseur relève de leur choix souverain que nul d’entre nous n’a le droit de discuter. Que, par ailleurs, une partie de l’opinion publique européenne estime que la solidarité avec le peuple ukrainien exige que « les bons équipements »lui soient, dès lors, livrés jusqu’à la victoire finale, peut s’expliquer. Rien de plus insupportable, en effet, que de se sentir confortablement installé et impuissant face aux images du calvaire subit par les victimes d’une impitoyable machine de guerre ennemie -et, qui plus est, des victimes proches de nous et qui nous ressemblent. Le problème est qu’il n’est, jour après jour, que trop évident que les sacrifices indicibles consentis par la population ukrainienne ne nous rapprochent pas d’un pouce de la paix.
Pourquoi alors un certain nombre de dirigeants du monde occidental, à commencer, bien sûr, par Washington, persévèrent-t-ils dans leurs encouragements à « gagner la guerre » contre la Russie plutôt qu’à favoriser l’option, fût-elle très complexe, de la négociation ? Pour le Secrétaire à la défense américain, la raison de cette stratégie est claire: « Nous voulons voir la Russie affaiblie à un degré tel qu’elle ne puisse pas faire le même genre de choses que l’invasion de l’Ukraine ». Un pari hasardeux, dans la mesure où les six trains de sanctions européennes n’ont jusqu’ici entamé ni la détermination de Poutine ni même le soutien massif des Russes à son offensive, et surtout un choix cynique, car il revient à faire une guerre à la Russie par procuration, les bénéfices stratégiques escomptés se payant en vies humaines ukrainiennes, sans oublier les victimes « collatérales » dans les pays du Sud .
Il faut saluer à cet égard l’initiative originale du Président de l’Union africaine, Macky Sall . Il a condamné l’invasion russe, mais a fait le choix de tenter d’obtenir par la voie diplomatique ce que les Occidentaux ont échoué à réaliser par la confrontation : en l’occurrence, la libération des stocks de céréales et d’engrais dont les Africains ont un besoin vital.
Souhaitons qu’il réussisse et qu’il inspire d’autres acteurs conscients que cette guerre « n’aura pas de vainqueur ».
LA SUPPRESSION DU CORPS DIPLOMATIQUE : TOUT UN SYMBOLE !
Grève au Quai d’Orsay, ce 2 juin ! Le fait est suffisamment rare pour que l’on s’y arrête : il n’y a qu’un seul précédent (en 2003) dans toute l’histoire de ce ministère emblématique. Le malaise du « Quai » ne date pas d’hier, tant l’écart s’est creusé, année après année, entre l’ambition affichée en haut lieu d’une diplomatie universelle et les moyens, en recul constant , mis à la disposition de cette administration jadis si prestigieuse (Diplomatie : -30% en 10 ans; défense : + 23% en 5 ans !) . Macron aura réussi à faire déborder le vase. L’ironie du sort veut que ce soit le Président dont nombre de diplomates attendaient un sursaut en matière de politique étrangère qui assène à ce secteur le coup le plus rude : la suppression -par décret- du corps diplomatique ! Si cette « réforme » voit effectivement le jour, comme prévu, le 1er janvier 2023, les futurs « conseillers des affaires étrangères » et autres « ministres plénipotentiaires », chargés de représenter la France dans le monde et d’analyser, en retour, les réalités internationales en transformation perpétuelle -à une époque où les interdépendances impactent tous les domaines de la vie- ne seront plus des professionnels de la diplomatie. Ils seront choisis parmi les « administrateurs de l’Etat », vaste vivier de hauts fonctionnaires interchangeables : préfets, inspecteurs des finances ou…diplomate à Abidjan, à Bogota ou à Pékin !
Ancien parlementaire européen, j’ai pu, au gré de mes missions internationales, mesurer et apprécier -à de rares exceptions près- les compétences interdisciplinaires , la culture enrichie au fil des expériences successives et l’indispensable motivation à exercer ce métier si particulier, de nos diplomates . Maîtriser l’histoire des peuples, sinon leur langue; être à l’aise dans les arcanes des relations internationales; savoir gérer avec doigté des crises délicates ou des rapports de force complexes, cela ne s’improvise pas. Être Consul général à Jérusalem-Est, en charge du suivi des Territoires palestiniens occupés et en négociations constantes avec les autorités israéliennes, ne s’apprend pas dans un Institut chargé de former des « administrateurs » ! Représenter dignement la France au Brésil ou en Afrique du Sud a peu de choses à voir avec les prérogatives d’un Préfet de région ! Siéger au Conseil de sécurité des Nations unies suppose d’autres affinités que d’exercer ses talents -au demeurant utiles, mais d’une tout autre nature- d’inspecteur des finances.
Cette décision, qui risque de faire de la France le seul grand pays sans diplomates professionnels, est tout un symbole: celui d’un déclassement de la diplomatie française au profit d’une illusoire « puissance » militaire; celui d’un hyper-présidentialisme accordant au Chef de l’Etat le privilège de nommer « ses »représentants à travers le monde; celui, enfin, d’un mépris pour tout corps intermédiaire, fût-il aussi spécifique et indispensable que le corps diplomatique, les discours flamboyants ou les coups de com’ médiatiques du Prince tenant lieu de « Parole de la France ».
Toute notre solidarité aux diplomates en rébellion contre cette régression historique !
LA SUÈDE DANS L’OTAN: LA 2ème MORT D’OLOF PALME
Ainsi donc, Stockholm rejoint Helsinki dans son projet d’intégrer l’OTAN ! Si pour la Finlande, il s’agit d’un changement historique de sa relation avec la Russie, la Suède, elle, rompt avec une composante, longtemps vue comme essentielle, de son identité-même, qui lui a valu de n’avoir pas connu de guerre depuis plus de 200 ans : une neutralité parfois limitée au refus de toute alliance militaire, parfois enrichie d’une diplomatie dynamique, progressiste et pacifiste.
Nul, parmi les dirigeants du royaume nordique, n’a mieux incarné cette vision active et engagée de la neutralité qu’Olof Palme, l’emblématique Chef du gouvernement des années 70 jusqu’à son assassinat le 28 février 1986. « Non aligné » par excellence sur l’une ou l’autre grande puissance de l’époque, il ne s’est privé de condamner avec force ni la guerre des USA au Vietnam ni l’intervention de l’URSS en Tchécoslovaquie. Pour autant, nulle posture « centriste » chez ce social-démocrate atypique : il s’est systématiquement dressé contre l’antisoviétisme et refusé toute allégeance à « l’Occident », condamnant l’apartheid, le régime de Pinochet , les pratiques néocolonialistes et apportant son soutien à l’OLP et à son président, Yasser Arafat. Opposé au militarisme, il s’engagea activement pour le désarmement. Les Suédois étaient, dans leur grande majorité, fiers du prestige international dont bénéficiait alors leur pays. Beaucoup d’entre eux voyaient, à cette époque, dans cette neutralité-là, l’ADN inaliénable de la Suède. Malheureusement, si cette aspiration reste forte dans une partie de la population suédoise, il y a belle lurette que la politique du pays a rompu avec l’ère Palme !
Aussi peut-on relativiser l’appréciation du journal « Le Monde » (19/5/2022), pour qui « en l’espace de quelques semaines, la guerre en Ukraine a conduit la Suède à tourner la page de 200 ans d’histoire ». D’un côté, c’est un fait que l’opinion publique suédoise -encore il y a peu massivement hostile à toute alliance militaire- a récemment, en majorité, basculé en faveur d’une intégration à l’OTAN. Mais -à l’exception du Parti de gauche et des Verts- la « classe politique » suédoise, les milieux d’affaires et l’armée s’étaient, quant à eux, rangés depuis fort longtemps -à pas feutrés, car sans le consentement de la société- dans le camp occidental et attendaient avec impatience l’occasion leur permettant de gagner une majorité du peuple à l’idée de sauter le pas : cette occasion maudite, Poutine, hélas, vient de la leur fournir. Mais ils n’ont pas attendu cette guerre pour préparer le terrain.
Rappelons que la Suède rejoignit dés 1994 le « Partenariat pour la paix » une structure d’association « soft » à l’OTAN. Son armée participa par la suite aux « opérations » de l’Alliance en Bosnie-Herzégovine, au Kosovo, en Afghanistan, en Irak…Le gouvernement suédois se distingua également en 1999, en justifiant le bombardement, 78 jours durant, de Belgrade et d’autres villes de Serbie. Plus récemment, en 2017, la Suède « neutre » opta pour la « coopération militaire renforcée » au sein de l’UE, tout en achetant au prix fort un système de défense antiaérien aux Etats-Unis. Désormais, elle veut franchir le Rubicon.
C’est la deuxième mort d’Olof Palme.




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