Posts filed under ‘Francis Wurtz’
« LA GUERRE PAR PROCURATION » : JUSQU’OÙ ?
« Oui : c’est une guerre par procuration ! » lâcha le général Trinquant dans le débat de la Fête de l’Humanité auquel il avait accepté de participer, le week-end dernier. L’ancien chef de la mission militaire de la France à l’ONU ne dira pas s’il approuve ou regrette ce choix stratégique de l’OTAN contre la Russie en Ukraine, mais il en a reconnu l’évidente réalité. Rappelons que cette option -qui n’a rien de banal-, la France ne l’avait pas faite sienne aux débuts du conflit, alors même que l’armée russe menaçait tout le territoire ukrainien, y compris Kiev. S’adressant aux Françaises et aux Français depuis l’Elysée, Emmanuel Macron déclarait le 2 mars : « Initiatives diplomatiques, sanctions contre les dirigeants (sic) politiques et économiques de la Russie, soutien à la population ukrainienne vont ainsi se poursuivre et s’intensifier avec pour seul objectif : obtenir l’arrêt des combats (re-sic !) ». Et le Président ajoutait pour écarter toute ambiguïté : « Nous ne sommes pas en guerre contre la Russie. Nous savons tout ce qui nous lie à ce grand peuple européen qui a tant sacrifié durant la seconde guerre mondiale pour sauver l’Europe de l’abîme ».
C’était avant le retournement stratégique de Washington. Le 24 mars, Joe Biden s’invita…au Conseil européen , qui réunit les Chefs d’Etat et de gouvernement de l’UE. Le communiqué commun UE-USA soulignera à l’issue de cette rencontre « la réponse coordonnée et unie de l’UE et des Etats-Unis à l’agression russe ». Le contenu de cette « réponse » sera explicitée à Kiev par le ministre de la défense américain (hors de toute présence européenne) : il faut « gagner la guerre » pour « affaiblir la Russie ». Suit, depuis lors, une avalanche ininterrompue de livraisons d’armes lourdes et sophistiquées de l’imposant arsenal des Etats-Unis, complétées par celles des alliés de l’OTAN, France comprise. Pour mesurer ce que cette décision trace comme perspective au conflit russo-ukrainien , il faut savoir que les dépenses d’armements des pays de l’OTAN dépassent allègrement les 1000 milliards de dollars par an contre 66 milliards pour la Russie…Que se passera-t-il quand l’armée conventionnelle russe se sentira acculée ? Le general Desportes, ancien directeur de l’Ecole de guerre, y a répondu dès le mois d’avril, en des termes qui méritent réflexion : « La question en stratégie est toujours de savoir comment va réagir l’autre. Poutine va monter dans les gammes, et il n’y a pas d’autre possibilité que d’aller frapper avec le nucléaire, d’abord en Ukraine sûrement et possiblement ailleurs par la suite (…) Je suis très inquiet (…) On se rapproche de la troisième guerre mondiale (…) Cette guerre doit s’arrêter ! » (1)
Il n’y a dans cette exigence nulle trace de complaisance à l’égard de Poutine dont l’agression criminelle est injustifiable et impardonnable. Seulement de l’esprit de responsabilité ! Pour s’annoncer extrêmement longue et difficile, la négociation aurait pour premier mérite d’arrêter l’effusion de sang en même temps que celui de permettre de mettre à plat les lourds contentieux accumulés depuis 30 ans, sans la résolution desquels il n’y aura pas de paix durable.
———-
(1) Radio Classique (27/4/2022)
« VITE, GAGNER LA PAIX ! »
Voici un livre bienvenu en ces temps de guerre où la bataille des idées fait rage, où le piège du manichéisme rend les échanges difficiles, où les approximations tiennent souvent lieu de « vérités » et où triomphent les rhétoriques belliqueuses : avec « Les raisons de la guerre en Ukraine », Patrick Le Hyaric, ancien directeur de « l’Humanité », apporte une contribution utile à la recherche de repères dans l’écheveau de contradictions que soulève cet insupportable conflit. Le contenu de l’ouvrage dépasse d’ailleurs le sujet suggéré par son titre, tout un chapitre étant consacré à l’enjeu crucial, dramatiquement occulté par cette guerre anachronique, de la « sécurité humaine globale » (*).
Évacuons d’emblée toute ambiguïté : en s’efforçant d’analyser les racines de la tragédie qui se déroule sous nos yeux, l’auteur ne recherche aucune circonstance atténuante à celui qui, en décidant d’envahir un pays souverain, en porte toute la responsabilité. « M. Poutine a déclenché l’infernale mécanique des atrocités, le retour de la barbarie au cœur même de l’Europe et aux frontières de l’Union européenne », souligne-t-il dès les premières lignes du livre. En plus de la descente aux enfers infligée à « un peuple cousin », nous devons à l’initiative injustifiable du Président russe la réhabilitation de l’OTAN, le retour en force des Etats-Unis en Europe ainsi que « la déstabilisation et le remodelage du monde », dont la nouvelle course aux armements n’est pas la manifestation la moins inquiétante.
Comment a-t-on pu en arriver là ? Le livre a le mérite de n’éluder aucune des réponses -fussent-elles embarrassantes à développer dans le contexte actuel- à cette question incontournable : « savoir ce qui aurait pu être fait pour éviter » (la tragédie), car « y répondre peut contribuer à ouvrir les portes de la négociation ». Le parti-pris de Patrick Le Hyaric est, en effet, clair : « L’enjeu n’est pas de gagner la guerre, mais de gagner la paix ». Sont passés en revue tant le non respect , de la part des autorité ukrainiennes successives, de l’engagement d’accorder un statut spécial au Donbass (Protocole de Minsk de 2015), que la stratégie irresponsable des puissances de l’OTAN , malgré les alertes répétées , depuis 30 ans, de responsables américains -et non des moindres- contre l’élargissement de l’organisation militaire occidentale vers l’Est. Autant de fautes , dont l’accumulation a nourri « cette idéologie grand russe d’extrême-droite, fondée sur l’identité nationale, la religion, le nationalisme », qui n’a cessé de faire des émules depuis la chute de l’Union soviétique jusqu’à en faire le moteur de l’aventure guerrière du Chef du Kremlin. La production de citations accréditant cette analyse -des ministres de George H.W. Bush (« Pas un pouce de la juridiction militaire actuelle de l’OTAN ne s’étendra dans une direction Est »-février 1990) à Joe Biden en personne (« Il va y avoir un nouvel ordre mondial et nous allons le diriger »-mars 2022) n’est pas le moindre apport de ce livre , à mettre entre toutes les mains.
———
(*) Patrick Le Hyaric , « LES RAISONS DE LA GUERRE EN UKRAINE,
Pour une sécurité humaine globale » (Editions de l’HUMANITÉ, 2022), 12,50 euros.
HOMMAGE À MIKHAÏL GORBATCHEV
La disparition de Mikhaïl Gorbatchev ravive des souvenirs contrastés. Son élection à la tête du parti communiste de l’Union soviétique en 1985 suscita chez bien des communistes français, dont moi-même, un immense espoir : celui d’une rénovation en profondeur du socialisme soviétique dont le déclin tous azimuts sous l’ère Brejnev avait fait dire à Enrico Berlinguer qu’il avait « perdu sa force propulsive ».
Le nouveau visage de la pérestroïka
Après le décès de Brejnev puis celui, aussi soudain qu’inattendu, du prometteur Iouri Andropov, le bref et caricatural règne de Constantin Tchernenko, proche de la sénilité, confirmait dramatiquement la prédiction du leader communiste italien. C’est dire le soulagement et l’espérance suscitée par l’émergence de l’antithèse de cette sorte de déliquescence du pouvoir soviétique : la nomination de Gorbatchev ! La «pérestroïka» allait enfin donner ou rendre à cette expérience grandeur nature d’alternative au capitalisme le visage attractif qui lui manquait si cruellement.
Et ce fut effectivement le cas. Du monde entier, les plus éminentes personnalités -dirigeants politiques progressistes, écrivains de premier plan, autorités morales- firent le voyage de Moscou à l’invitation du nouveau chef du Kremlin. Les mesures emblématiques -tant sur le plan intérieur qu’en matière de politique internationale- se succédèrent à un rythme impressionnant, tranchant avec la stagnation du passé : de la libération de prisonniers d’opinion à la lutte contre le fléau de l’alcoolisme et du désarmement nucléaire à la proposition de « Maison européenne commune », l’ère Gorbatchev tint ses promesses. Comment cette dynamique vertueuse n’aurait-elle pas enthousiasmé la génération de militants et de militantes qui n’avait pratiquement connu du socialisme que sa lente décadence, au point de devoir en peser les acquis positifs et les effets pervers pour tenter d’en sauver «globalement» l’honneur…
La révision de la stratégie soviétique envers les «démocraties populaires»
Par la suite, cet engouement fut progressivement tempéré par l’accumulation des contradictions du processus de démocratisation en Union soviétique même, qu’elles fussent dues à la résistance des «conservateurs» de l’ordre ancien, à l’obsolescence des structures du régime ou aux erreurs de jugement -reconnues- de Gorbatchev. Puis vint l’époque -inévitablement douloureuse bien qu’inévitable- de la révision de la stratégie de l’URSS envers les «démocraties populaires», à commencer par la République démocratique allemande. En annonçant à ses dirigeants qu’ils ne pourront plus compter sur une quelconque intervention soviétique pour sauver leur pouvoir, Gorbatchev les plaça devant leurs responsabilités historiques : engager sans tarder de profondes réformes car « Celui qui est en retard est puni par la vie », un langage inaudible pour un Erich Honecker totalement dépassé par les événements.
Aurait-il pu tenter d’arracher à ses interlocuteurs occidentaux -notamment américains et allemands- un accord plus équilibré, évitant une annexion de fait de la RDA par la RFA ? A-t-il fait preuve de toute la fermeté requise pour s’assurer par écrit que l’engagement pris par le Secrétaire d’État de George Bush (senior), James Baker, que « la juridiction militaire actuelle de l’OTAN ne s’étendra pas d’un pouce vers l’Est » soit effectivement tenu ? La réponse à ces questions doit intégrer la réalité des rapports de force mondiaux à l’époque de la chute du Mur.
Séance d’humiliation au G7 en 1991
Comme l’a souvent rappelé Bertrand Badie, « Mikhaïl Gorbatchev fut humilié par le G7 tenu à Londres en juillet 1991 et qui avait mis à l’ordre du jour l’aide à apporter à Moscou. Le Président fragilisé dut attendre de longues heures dans l’antichambre, alors que la plupart des Chefs d’État et de gouvernement, réunis derrière la porte, s’entendaient pour garder l’essentiel de leurs moyens financiers… en faveur de son probable successeur, Boris Eltsine. » (1) Selon Hubert Védrine, Washington aurait même demandé à son allié, l’Arabie saoudite, d’augmenter sa production de pétrole pour en faire effondrer le prix, afin de priver l’Union soviétique des revenus nécessaires à son éventuel redressement et ainsi «condamner à l’échec la pérestroïka» ! (2).
À méditer alors que les hommages au «père de la pérestroïka» pleuvent dans toutes les chancelleries occidentales…
(1) «Le temps des humiliés» (Odile Jacob, 2014) (2) Préface à Andreï Gratchev : «Gorbatchev, le pari perdu ?» (Armand Colin, 2011)




Commentaires récents