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BREXIT : LA PAGE EST LOIN D’ÊTRE TOURNÉE !

Quatre ans et demi après le vote en faveur du Brexit et plus de deux ans après la conclusion des négociations sur les conditions du divorce, nous voici au lendemain de la signature de l’accord sur la « relation future » entre les « 27 » et le Royaume Uni. Est-ce à dire que la page du Brexit serait enfin tournée ? Hélas, non : il s’en faut ! Revue de détail des enjeux à surveiller comme le lait sur le feu…
Commençons par un morceau de choix : les services financiers. Les négociations qui ont abouti au deal « historique » du 24 décembre dernier n’ont porté que sur le commerce des marchandises. Les services, qui représentent 80 % des richesses (PIB) du Royaume-Uni, et pour lesquels Londres est en excédent commercial, n’ont, quant à eux, pas fait partie des discussions. C’est particulièrement vrai des services financiers, véritable cœur stratégique de l’économie britannique. Pour eux, une négociation spécifique va s’ouvrir à présent. Les deux parties espèrent aboutir d’ici mars prochain à un protocole d’accord sur les conditions nouvelles de leur coopération en la matière. Une vigilance particulière est de mise sur ce point névralgique, d’autant que le ministre des finances de sa très gracieuse Majesté, Rishi Sunak, a déjà des fourmis ultra-libérales dans les jambes : « Maintenant que nous avons quitté l’Union européenne, nous pouvons faire des choses un peu différemment » vient-il de faire savoir. Comprenez : « diverger des normes et réglementations qui pèsent sur les banques, fonds et assurances européens (…) Les discussions s’annoncent tendues » préviennent des spécialistes (1). Bruxelles ne manque, certes, pas d’atouts pour tempérer les appétits de la City : les groupes financiers britanniques réalisent, en effet, 40 % de leurs échanges avec l’UE. La question est de savoir si la volonté politique de résister à la frénésie dérégulatrice de Londres sera à la hauteur des nouvelles exigences !
Autre enjeu à suivre avec attention : le respect par les responsables britanniques de l’engagement à ne pas se livrer au dumping social, fiscal ou environnemental. Leur tentation sera grande d’y déroger, notamment sur le plan fiscal, au nom de la nécessité de veiller à la compétitivité d’une économie affaiblie par la crise sanitaire et menacée de turbulences dues au Brexit. L’accord signé n’évoque que des limites à ne pas franchir « de façon significative »: c’est flou ! D’autant que les litiges seront tranchés par ces tristement fameux « tribunaux arbitraux » privés. Et, d’ailleurs, comment s’y prendra l’UE pour reprocher à Boris Johnson d’instituer les « ports francs » (zones à taxation attrayante pour les entreprises) envisagés, alors qu’elle tolère en son sein de véritables paradis fiscaux !
Enfin, si la fiabilité de l’actuel gouvernement britannique est incontestablement faible, la garantie du respect de la parole donnée par les dirigeants européens est, elle aussi, hélas, sujette à caution : il faudra donc veiller au grain en ce qui concerne les promesses d’aides exceptionnelles, telle que la création annoncée d’une « réserve d’ajustement » de 5,3 milliards d’euros destinée à faire face aux « conséquences imprévues » du Brexit (Charles Michel, Président du Conseil européen). Bonne année de luttes 2021 !
——–(1) Les Échos (28/12/2020)
« BONNE ANNÉE, BONNE SANTÉ »…!

Jamais la formule la plus classique des vœux du nouvel an n’aura sonné aussi juste qu’aujourd’hui : « Bonne année, bonne santé » ! Cette évidence a , semble-t-il, échappé à une partie des gouvernements européens : à quelques jours de Noël, les 27 Etats membres de l’UE et le Parlement européen viennent, certes, de trouver enfin un accord sur le financement du programme « EU4Health » (L’UE pour la santé) pour les sept années à venir. Mais avec un budget finalement amputé de moitié par rapport à la proposition initiale de la Commission européenne et du Parlement européen ! L’histoire de ce bras de fer mérite d’être connu. Il révèle une fois de plus que ce sont, le plus souvent, ni la Commission ni le Parlement européen qui freinent les dépenses utiles, mais les gouvernements !
Récapitulatif.
Rappelons tout d’abord que les Etats membres n’ont pas souhaité jusqu’ici que la santé soit une compétence européenne. Aussi les traités actuels ne prévoient-ils qu’un rôle « d’appui » de l’UE aux politiques nationales. À quel niveau de dépenses ? Deux institutions européennes doivent en décider d’un commun accord : le Conseil (les représentants des Etats membres) et le Parlement européen, les deux seuls décideurs en matière budgétaire . En l’occurrence, la pression sur les gouvernements était d’autant plus forte que l’expérience d’une quasi-totale absence d’Europe au début de la pandémie Covid-19 avait été très mal vécue par les opinions publiques. Cette fois, il apparaissait donc vital de faire en sorte que cela ne se reproduise plus.
Dans cet esprit, la Commission proposa au mois de mai dernier que près de 10 milliards d’euros soient consacrés, entre 2021 et 2027, à la prévention sanitaire et la « surveillance des menaces transfrontalières sur la santé »; à la constitution de réserves d’urgence de médicaments et au renforcement des systèmes de santé des pays européens afin de les préparer à mieux affronter les épreuves sanitaires à venir. La grande majorité des députés européens approuva d’emblée ce montant. Les représentants des Etats membres ne l’ont, quant à eux, pas entendu de cette oreille : 1,7 milliards d’euros doivent suffire, ont-ils rétorqué en juillet ! Depuis lors, le dialogue de sourds entre les deux branches de l’autorité budgétaire empêcha tout compromis. A quelques jours de l’échéance, le couperet finit par tomber : on coupa la poire en deux avec un montant final de 5,1 milliards d’euros, soit, quand même, trois fois plus que l’objectif de départ des gouvernements…
Prochaine étape à suivre de près (aussi attentivement que l’industrie pharmaceutique…) : la création, annoncée pour fin 2021 avec une entrée en service en 2023, d’une Autorité européenne de santé, officiellement présentée comme devant marquer « une révolution (…) pour notre capacité à anticiper les menaces, à avoir une réaction commune »(Stella Kyriakides, Commissaire européenne à la santé) . En attendant : à toutes et à tous : « Bonne année, bonne santé ! »
« ET SI LE MONDE OCCIDENTAL APPRENAIT LA MODESTIE ? »

Le monde est loin d’en avoir fini avec la crise sanitaire. Et nous sommes loin d’en avoir tiré tous les enseignements. Voilà pourquoi, à l’heure du bilan de cette année douloureusement atypique, il n’est pas déraisonnable de prendre un peu de recul sur l’agitation du quotidien. C’est ce que nous permet la lecture du dernier ouvrage de Pascal Boniface sur « ce que nous révèle la crise du coronavirus » (1).
D’une lecture facile, ce livre, très documenté, a le grand mérite de replacer la pandémie dans son contexte historique, car, explique d’emblée le directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), « La crise déclenchée par le virus n’a pas créé de tendances qui n’existaient pas, qu’il s’agisse de la compétition entre la Chine et les Etats-Unis, de la crise du multilatéralisme, des interrogations européennes ou des limites de la mondialisation. Mais elle en a changé profondément les termes. Elle a accentué, amplifié, exacerbé tant leur réalité que leur perception ».
Chacun de ces enjeux est décortiqué sans œillères -ce qui n’est pas le moindre intérêt du livre. Ainsi, si la Chine n’échappe pas aux critiques légitimes, tant sur la gestion de la crise à ses débuts qu’en ce qui concerne les ombres de la politique de XI Jinping en général , l’auteur souligne sans détours les succès époustouflants du grand rival stratégique des Etats-Unis. Même démarche à propos de l’Union européenne : l’auteur aborde avec franchise l’épisode affligeant de l’abandon de l’Italie au début de l’épidémie. Il revient, en particulier, sur l’égocentrisme financier de la classe dirigeante allemande. Mais il développe une analyse tout aussi juste -à mes yeux- du revirement sans précédent de Berlin, quelques semaines plus tard, sur la mutualisation du grand emprunt pour financer le « Plan de relance européen » de 750 milliards d’euros . Très appréciable est également, par ailleurs, le rappel de quelques vérités, un peu vite oubliées, sur l’Organisation mondiale de la santé (OMS).
Mais ce sont les passages appelant avec éloquence les dirigeants occidentaux à ouvrir les yeux sur les réalités du monde qui méritent sans doute une attention particulière. « Et si le monde occidental apprenait la modestie ? » : que voilà une interpellation pertinente ! Et l’auteur de rappeler le sort de la majorité des citoyens dans cette Amérique great again : deux-tiers de ses habitants « ne peuvent faire face à une dépense imprévue de 500 dollars. C’est le coût, dans ce pays, d’un test de détection du Covid-19, qui n’est pas remboursé » ! Précision du Dr Fauci, responsable de la cellule de crise de la Maison Blanche -publiquement vilipendé par Donald Trump : « Le diabète, l’hypertension, l’obésité et l’asthme affectent de manière disproportionnée les populations minoritaires, en particulier les Afro-Américains ». Les « élites » occidentales -européennes comprises- continuent pourtant d’arborer leurs « valeurs » comme la marque de leur supériorité sur le reste du monde. Concluons avec le journaliste François Bonnet : « Le Covid-19 vient de leur rappeler que leur négligence ou leur hostilité à un multilatéralisme efficace a aujourd’hui un coût politique et sanitaire » (2). Stimulant.
———-(1) Pascal Boniface : « Géopolitique du Covid-19 – Ce que nous révèle la crise du coronavirus » Editions Eyrolles (13,90 €)(2) Médiapart, 16/4/2020 (cité dans le livre ci-dessus).



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