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La face la plus noire de Schengen

Le 6 janvier 1941, le Président des Etats-Unis, Franklin Roosevelt, prononça le célèbre discours dit « des quatre libertés »: la liberté d’expression, de religion, de vivre à l’abri du besoin, ainsi qu’à l’abri de la peur.  Les « pères de l’Europe », quinze ans plus tard, ont tenu à placer eux aussi leur œuvre sous l’égide de « quatre libertés fondamentales », mais plus prosaïques que les précédentes: la libre circulation des marchandises, des capitaux, des services et des personnes sur le marché européen.

La première de ces libertés à avoir été intégralement
réalisée fut celle accordée aux marchandises de circuler sans
entraves.  La généralisation de la libre circulation des capitaux
intervint en 1990.  Puis vint le tour des services.  A partir de 2004,
aux yeux des dirigeants européens, l’adhésion à l’UE d’un grand nombre
de pays à bas salaires rendit plus cruciale et plus urgente la
suppression de tous les obstacles à la possibilité effective de tout
prestataire de services -notamment de ces pays- d’exercer son activité
dans n’importe quel autre Etat membre …en y appliquant les règles
« du pays d’origine ». La directive Bolkestein fut conçue à cet effet.
Cela étant, le principe de la libre prestation des services tout comme
celui de la liberté d’établissement des prestataires de services
étaient clairement reconnu dès 1957.

Il faudra, en revanche, attendre 1995 pour qu’entre en
vigueur la convention d’application des accords de Schengen et 1999
pour que soit intégrée aux traités européens la liberté des personnes
de circuler dans un espace sans frontières composé de 22 pays de
l’UE et de 3 pays associés: l’Islande, la Norvège et la Suisse (la
Grande Bretagne et Irlande ont obtenu le droit de conserver leurs
frontières. La Roumanie, la Bulgarie et Chypre attendent que le
Conseil européen les juge aptes à ouvrir les leurs.)  Enfin, un beau
symbole dira-t-on? Oui, mais la médaille a un revers…

Certes, nul ne conteste la légitimité, pour les Etats qui
ont aboli leurs frontières intérieures, d’une surveillance des
frontières extérieures du nouvel espace commun, ni même de l’existence
d’une clause de sauvegarde permettant, dans des cas extrêmes, de
rétablir ponctuellement, des contrôles à l’entrée de leur territoire.
Mais les tendances à l’œuvre – dont le couple Sarkozy – Berlusconi est
un protagoniste zélé – sont d’une tout autre nature.  Il s’agit de
détricoter maille par maille un acquis démocratique, en ne conservant
de « Schengen » que sa face noire, hyper-sécuritaire et attentatoire aux
libertés.  Ainsi, le système d’information Schengen (SIS) qui stocke
dix millions de données concernant un million et demi de personnes
dans une opacité totale va-t-il être encore renforcé.  En outre,
l’Agence Frontex, véritable bras armé de Schengen, auquel les Etats
membres délèguent des moyens colossaux (des dizaines d’hélicoptères,
d’avions, de navires et des centaines de radars, de caméras
thermiques, de détecteurs de battements de cœur, ainsi que des
patrouilles de gardes- frontières et autres « groupes d’intervention
rapide ») pour traquer et refouler les migrants dont 4200 ont payé de
leur vie, depuis 2003,leur recherche éperdue d’un havre de paix et
d’une vie meilleure doit, elle aussi, être encore promue.  Ayant perdu
leurs fidèles auxiliaires – de Ben Ali à Kadhafi – qui assuraient
jusqu’il y a peu l’externalisation des contrôles au mépris des droits
fondamentaux, ils choisissent la fuite en avant et entraînent l’Europe
dans une aventure démagogique et xénophobe.  Ne tombons pas dans leur
piège!

13 Mai 2011 at 12:46 Laisser un commentaire

NOUVELLE DONNE AU PROCHE-ORIENT!

Enfin de bonnes nouvelles de Palestine!  On sentait depuis quelques temps Mahmoud Abbas manifestement décidé à tirer les leçons de l’autisme des dirigeants israéliens et de la capitulation de la Maison Blanche face à Netanyahou.  Le Président de l’Autorité palestinienne et son brillant Premier Ministre, Salam Fayad, ont bel et bien repris l’initiative.  En sortant enfin d’un statu quo intenable et humiliant, ils ont surpris tout le monde et placé tant Israël que le « Quartet » (USA, Union européenne, Russie et ONU) devant leurs responsabilités.  Déjà, ils avaient fait le choix stratégique de porter devant les Nations Unies, en septembre prochain, la demande de la reconnaissance internationale de l’Etat palestinien dans les frontières de 1967.  Il vient de s’y ajouter cet accord de « réconciliation » totalement inattendu entre le Fatah et le Hamas, prévoyant la formation d’un gouvernement transitoire et la préparation, pour dans un an, d’élections présidentielles et législatives.

Comment un tel résultat a-t-il pu être obtenu alors même que les divergences sont – et demeurent – très profondes entre les deux principaux courants du mouvement palestinien?  Voilà encore une manifestation du « printemps arabe », et en particulier un nouvel « effet place Tahrir ».  Le 12 mars dernier, les jeunes Gazaouis étaient descendus massivement dans la rue pour exiger la réunification du peuple palestinien.  Dès le lendemain, le Président Abbas avait saisi la balle au bond, se déclarant prêt à se rendre à Gaza « dès demain ».  Le Hamas, en perte de vitesse, ne put ignorer la montée de cette exigence de rapprochement.  Son leader, Khaled Mechaal, réfugié en Syrie, est également rendu plus enclin au dialogue par l’instabilité croissante du régime à Damas.  Les nouvelles autorités égyptiennes, de leur côté, entendent montrer leur capacité à faire bouger une situation bloquée sous leur prédécesseur.  Dans ce contexte, l’improbable est devenu réalité.  Un nouvel espoir est né.

Attention, cependant, à ne pas sous-estimer les énormes pressions en cours, visant à faire échouer le plan palestinien!  Israël fulmine.  Netanyahou s’apprête à prononcer un discours vengeur devant…le Congrès américain, à l’invitation du Parti Républicain – ce qui ne manquera pas de peser sur la position d’un Obama déjà peu enclin à résister aux pressions dans ce domaine.  Shimon Pérès annonce la couleur: « le monde ne peut pas soutenir l’établissement d’un Etat en partie gouverné par une organisation terroriste ».  Peu lui importe qu’il ait été clairement annoncé que le gouvernement palestinien de transition ne comprendra que des « experts » affiliés à aucun parti.  Heureusement, d’autres voix s’expriment-elles en Israël, en faveur d’un Etat palestinien dans les frontières de 1967 – et parmi elles, celle de 17 personnalités lauréates du « Prix Israël », la plus haute distinction culturelle et scientifique du pays.

Quant à l’Union européenne, à l’heure où ces lignes sont écrites, elle n’a pas pris position sur cette nouvelle donne au Proche Orient.  Rappelons le précédent de 2007: déjà le président Abbas, grâce au prestige de Marwan Barghouti, prisonnier des Israéliens, auprès de la jeunesse palestinien, avait réussi à mettre sur pied un gouvernement d’unité nationale.  L’Union européenne refusa de le reconnaitre, contribuant au tour dramatique que prit la situation dans la région.  Saura-t-elle tirer les enseignements de cette erreur fatale et jouer, cette fois, le rôle qu’on attend d’un grand acteur mondial en faveur de la justice et de la paix?

5 Mai 2011 at 8:20 1 commentaire

Sortir de l’Euro ? Ma réponse à un lecteur

La publication du programme économique de la candidate du FN a relancé le débat sur la « sortie de l’Euro », voire « de l’Europe ». Un lecteur m’interpelle : « Changer l’Europe, c’est flou et lointain ; sortir de l’Euro, c’est clair et immédiat. Allons-nous laisser Marine Le Pen grimper dans les sondages ? Un pays comme la France n’est pas voué à dépendre du bon vouloir de Bruxelles. » Je suis d’accord sur un point : « changer l’Europe » ne doit en aucun cas rester un slogan « flou et lointain », mais devenir un objectif de luttes très concrètes, dès aujourd’hui ! Car s’ils laissaient s’accentuer la dérive populiste qui menace, les artisans du « non de gauche » à l’ex-traité constitutionnel européen se laisseraient voler un acquis essentiel de leur succès éclatant de 2005 : l’expression conjointe d’une opposition radicale à l’« Europe libérale » et d’un engagement résolu pour une « Europe sociale » –clouant au sol et les inconditionnels de l’UE et les anti-européens d’extrême droite. A l’opposé de tout repli nationaliste, illusoire et dangereux, les progressistes se doivent d’opter pour un combat solidaire, en convergence avec les millions d’Européennes et d’Européens confrontés aux mêmes problèmes et intéressés aux mêmes transformations. 

Mais je veux répondre aux deux remarques de mon interlocuteur. D’abord, il n’y a pas de lien mécanique entre la montée de l’extrême-droite et sa position sur l’Euro. Ainsi, la poussée récente des partis nationalistes en Europe touche des pays comme la France, les Pays-Bas, la Belgique, l’Italie, l’Autriche ou la Finlande – membres de la zone Euro. Mais ce phénomène se manifeste tout autant en Grande-Bretagne, au Danemark, en Suède, en Lettonie, en Hongrie, en Bulgarie – extérieurs à la zone Euro, ou en Norvège et en Suisse non membres de l’UE du tout. Quitter l’Euro ou l’UE ne « règlerait » donc pas les problèmes – réels et profonds !– qui poussent une grande partie de cet électorat dans la désespérance et le désarroi politique. Quels changements promouvoir dans et hors l’UE : voilà la question. 

Dans le cas de la France, est tout aussi inexacte l’idée selon laquelle « Bruxelles » nous dicterait la conduite à tenir, et que, dès lors, se libérer de cette tutelle nous ouvrirait en soi une perspective de changement dans notre pays. On ne le sait pas assez : la « classe dirigeante » française occupe des postes-clé dans l’actuelle construction européenne. C’est, symptomatiquement, à un ancien Président français, Valéry Giscard d’Estaing, que les dirigeants européens ont fait appel pour rédiger le projet de Constitution qui a conduit au traité de Lisbonne. L’actuel président du plus puissant groupe du Parlement européen, le PPE (droite) est un Français (Joseph Daul). Le Commissaire européen chargé du porte-feuille-vedette, le marché intérieur et les services, notamment financiers (Michel Barnier), est Français. Le Secrétaire général du Conseil, qui pilote les travaux des représentants des 27 gouvernements (Pierre de Boissieu) également, tout comme le Secrétaire général du Service d’Action Extérieur Européen, le « Quai d’Orsay » européen (Pierre Vimont). Sans oublier l’ineffable Jean-Claude Trichet, le très puissant Président de la Banque centrale européenne ! Et bien sûr Nicolas Sarkozy lui-même auprès de ses alliés privilégiés : Angela Merkel pour l’hyperaustérité et David Cameron pour la guerre humanitaire… Quelle meilleure illustration du lien indissociable des dimensions nationale et européenne (et internationale) de la lutte pour un vrai changement ? La question n’est donc pas de « sortir de l’Europe », mais bien de changer de structures et d’orientations tant à Bruxelles (et Frankfort) qu’à Paris.

29 avril 2011 at 1:08 1 commentaire

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