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LE SURSAUT
Contre l’abjection, pour la liberté et pour le « vivre ensemble », le peuple vient de se mobiliser spectaculairement et dans une grande dignité. Dans le contexte politique actuel, un tel hommage à une équipe de dessinateurs anticonformistes , amis du journal des communistes , antiracistes notoires, n’avait rien d’évident. Dans toute l’Europe et bien au-delà, de simples gens bouleversés ont exprimé leur solidarité. C’est la perspective de cette levée en masse qui a conduit les Chefs d’Etat et de gouvernement, à commencer par ceux de l’Union européenne, à participer exceptionnellement au rassemblement populaire parisien.
Nous venons de vivre un événement historique qui aura des suites. Mais la nature de celles-ci n’est pas écrite d’avance. Elles feront -et font déjà !- l’objet d’une bataille d’idées acharnée. La chef du FN , que tant de commentateurs voyaient volontiers « dédiabolisé », voire « normalisé », n’a-t-elle pas d’emblée réclamé le rétablissement de la peine de mort ? D’autres dirigeants politiques en ont appelé, dans une ambiguité de mauvais aloi, à la « défense des valeurs de l’Occident ». D’autres encore ont brandi l’épouvantail d’une « guerre de civilisation »…Mais, dans le même temps, que de beaux témoignages anonymes -ou de commentaires de proches des victimes- mettant en garde contre l’islamophobie et rejetant l’intolérance, le racisme, l’antisémitisme et toute forme de violence ! Est-ce le signe d’un sursaut de notre peuple ? En tout cas, c’est une chance à saisir: en faisant vivre ce courant d’opinion, en y favorisant des rapprochements progressistes, en travaillant à une perspective dans laquelle il puisse à nouveau se reconnaitre! Voilà une belle feuille de route pour une gauche digne de ce nom ! À cet égard, le fait que tant de regards européens soient aujourd’hui tournés vers la France renforce l’enjeu politique de cette confrontation d’idées.
La réponse européenne à ces attentats ne peut, en effet, se limiter au nouvel « agenda de sécurité intérieure » auquel travaille la Commission de Bruxelles ! Celle-ci vise en particulier à instaurer un système européen de collecte de « données passagers » (PNR) semblable à ce qui existe pour les voyageurs désirant se rendre aux États-Unis : une mesure que rejette jusqu’ici le Parlement européen, soucieux de concilier sécurité et protection des données personnelles. La Commission Juncker envisage en outre de développer encore le « Système d’Information Schengen » (SIS) , énorme fichier informatique comportant déjà plus 1,2 million de signalements de personnes ( Chiffres de la CNIL datant de 2009 !) . Bruxelles prévoit également un renforcement du cadre juridique « si besoin par une modification de la décision-cadre relative à la lutte contre le terrorisme et les législations nationales concernées ». Or, autant il serait irresponsable de négliger les mesures préventives et les coopérations nécessaires dans le domaine du renseignement, autant ce type de fuite en avant sécuritaire est à bannir. Non seulement, il fait fi des libertés individuelles, mais il a largement prouvé son inefficacité en termes de sécurité publique. Et surtout, il passe à côté de l’essentiel, à savoir l’ éradication des sources du terrorisme.
On ne soulignera jamais assez, à cet égard, les effets dévastateurs de toutes les guerres menées par « l’Occident » au nom de ses « valeurs »en Afghanistan, en Irak, en Libye ou ailleurs ! Et que dire du soutien apporté à des « combattants de la liberté » (ainsi appelés tant qu’ils s’opposent aux adversaires de l’Occident), qui ne deviennent des djihâdistes que lorsqu’ils se retournent contre leurs anciens parrains ? Sans oublier le cœur de ce Moyen-Orient incandescent, symbole par excellence des identités blessées des peuples arabes et musulmans qui « ont le sentiment d’être poussés hors de l’Histoire » (Mahmoud Darwich) : la Palestine occupée ! Or, combien de nos concitoyens ressentent-ils intimement les effets de ces humiliations en plus des atteintes quotidiennes à leurs propres droits et à leur dignité en France même ! Voilà les sources auxquelles s’abreuvent les fanatiseurs criminels , à la recherche de proies pour la « guerre sainte ». C’est pourquoi , la vraie suite à « Je suis Charly »s’appellent la justice, le respect et la paix.
ROBERT CHAMBEIRON : UN GRAND MONSIEUR !
Nous sommes le 17 juillet 1979, jour de l’ouverture solennelle du Parlement européen après sa première élection au suffrage universel . Tous les « pionniers » de ce nouveau chantier s’organisent au sein de leur famille politique respective. Le groupe communiste compte parmi ses députés plusieurs « apparentés », autrement dit des femmes ou des hommes non adhérents à l’un des partis membres, mais engagés à leur côté sur les enjeux européens. Parmi eux, un homme alors peu connu des jeunes de mon espèce, mais manifestement honoré par celles ou ceux qui ont plus de « bouteille »: Robert Chambeiron, 64 ans, prend place en toute discrétion parmi ses camarades. Je ne mesurais pas , à ce moment-là, la dimension du personnage qu’il me sera permis de côtoyer dix ans durant: un grand Monsieur.
J’avais alors 31 ans. A cet âge, Robert Chambeiron avait déjà derrière lui l’expérience de membre du cabinet de Pierre Cot, le Ministre de l’Air du gouvernement du Front Populaire -où il fit la connaissance de Jean Moulin- , puis celle de Secrétaire général adjoint du Conseil National de la Résistance ! Je ne l’ai su que plus tard, car rien dans son attitude ne laissait deviner un acquis aussi prestigieux. De nous tous, il était l’un des plus assidus et consciencieux dans ses nouvelles fonctions: de la commission juridique à la Délégation permanente pour les relations Europe-Chine, et naturellement en séance pleinière, il donnait l’impression d’avoir toujours exercé ce mandat. Par la suite, une agréable complicité s’était établie entre nous. Robert me gratifiait alors souvent de remarques incidentes ou d’anecdotes éclairantes tirées de son inépuisable réserve de souvenirs. J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer dans l’Humanité Dimanche les convictions que j’ai retirées de ces moments privilégiés -véritable revue d’histoire vivante relatée par l’un de ses plus éminents acteurs. J’y reviens une nouvelle fois.
La première est, de toute évidence, l’indicible courage qu’il a fallu à d’innombrables anonymes sans l’engagement desquels un organisme comme le CNR n’aurait tout simplement pas pu exister. Robert Chambeiron a, ainsi, souvent évoqué la question ultra-sensible du logement mis à disposition par des héros inconnus pour permettre aux plus hauts responsables de se retrouver, à chaque fois dans un lieu différent pour d’évidentes raisons de sécurité. Nul n’ignorait le danger mortel que représentait ce geste apparemment banal, surtout après l’arrestation de Jean Moulin, moins d’un mois après sa désignation comme Président du CNR…
Un autre constat impressionne : la capacité remarquable dont ont fait preuve les membres du CNR à réunir des forces de la Résistance beaucoup plus diverses, voire disparates, qu’on ne l’imagine parfois.Si les communistes, les gaullistes, nombre de chrétiens et d’autres résistants avaient en commun la détermination à agir pour libérer le pays de ses envahisseurs nazis, cette forte convergence n’abolissait pas pour autant les oppositions de classe entre certains authentiques conservateurs et ceux qu’ils avaient durement combattus, peu de temps auparavant, sous le Front Populaire. Or, sans l’union de toutes ses composantes, il aurait manqué à la Résistance la légitimité indispensable à tout espoir de succès.
Le plus extraordinaire, dans ce contexte, est l’inclinaison clairement progressiste qui marquera le programme du CNR…pourtant adopté à l’unanimité de ses membres ! Ce programme , que -quelque six décennies plus tard- Denis Kessler, ténor du patronat, demandera au gouvernement de « défaire méthodiquement » , comportait en effet des mesures porteuses de la véritable transformation sociale qui vit le jour dans la France libérée (jusqu’à l’éviction des ministres communistes en 1947…). Et encore s’agissait-il d’un compromis conclu au fil de quatre mois de discussions , à partir d’un « projet élaboré par Pierre Villon » représentant le Parti communiste français. Robert Chambeiron insistait sur ce point, rendant ainsi hommage à la contribution décisive des communistes à l’oeuvre majeure du CNR.
Un dernier mot, mais il est crucial à l’heure où des imposteurs aux thèses nauséabondes tentent d’usurper l’idée de nation pour abuser des citoyens désorientés. Quand on interrogeait Robert Chambeiron sur les motivations qui l’ont conduit à s’engager dans la Résistance, il soulignait le rôle-clé qu’a joué dans sa prise de conscience « la guerre d’Espagne ». Autrement dit, c’est la solidarité internationale contre le fascisme qui a éveillé dans cet esprit généreux la volonté de combattre pour la libération de son pays. Anatole France l’avait écrit à sa manière: « Un peu d’internationalisme éloigne de la patrie, beaucoup d’internationalisme y ramène ». La vie de Robert Chambeiron en fut une magnifique illustration.




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