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Face à l’horreur des attentats terroristes, si les polémiques politiciennes sont insupportables, la réflexion politique est, quant à elle, éminemment nécessaire. Que penser, à ce propos, de l’idée que « la France est en guerre » ? Qu’on nous permette de contester fermement cette posture, à la fois perverse et dangereuse. Sur le plan intérieur, elle induit subrepticement la possibilité de s’affranchir d’un certain nombre de garanties démocratiques de l’Etat de droit ( « A la guerre comme à la guerre » ! ) . Et concernant l’action extérieure, elle ouvre la voie à une stratégie à la George W. Bush -« la guerre au terrorisme »- dont nous subissons aujourd’hui même les terribles conséquences.
L’enjeu de cette bataille d’idées est à prendre très au sérieux. En ce moment-même, on discute dans les cercles dirigeants européens du contenu d’une nouvelle « Stratégie européenne de sécurité » . On appelle ainsi un document de référence qui fixe la doctrine des Etats membres en matière de sécurité. Le premier texte de ce genre avait été adopté il y a 12 ans et avait alors été pompeusement intitulé : « Une Europe sure dans un monde meilleur »…Elle est toujours en vigueur.
Ce texte avait été rédigé à l’initiative de Javier Solana, alors « Haut-Représentant de l’UE pour la politique extérieure et de sécurité » ( après avoir été Secrétaire général de l’OTAN ). On était à la veille d’un Sommet Europe-USA particulièrement sensible, à Washington, en juin 2003. L’objectif était de tourner la page de la grave brouille transatlantique consécutive au refus sacrilège de Paris et de Berlin de suivre les Etats-Unis dans la guerre d’Irak trois mois plus tôt. L’heure était à la grande réconciliation. Il fallait, dans cet esprit, présenter au Président américain un front uni de ses alliés européens . Ce fut fait avec cette « Doctrine stratégique » le 25 juin 2003, autrement dit juste après la « Victoire triomphale » du chef de guerre du monde libre à Bagdad ! (1)
On ne sera donc pas étonné de lire dans ce document que « l’Europe doit être prête à partager la responsabilité de la sécurité internationale et de la construction d’un monde meilleur »; que face aux « nouvelles menaces », en particulier le terrorisme, « nous devons développer une culture stratégique propre à favoriser des interventions en amont, rapides, et, si nécessaire, robustes »; qu’un « engagement préventif ( formulation délibérément ambiguë pour se rapprocher du concept de « guerre préventive » chère à G.W. Bush ) peut permettre d’éviter des problèmes plus graves dans le futur »; que « le partenariat stratégique UE-OTAN reflète notre détermination commune à faire face aux défis du nouveau siècle »; ou encore qu’ « en agissant ensemble, l’Union européenne et les Etats-Unis peuvent constituer une formidable force au service du bien dans le monde » !
Entretemps, tout le monde est , peu ou prou, contraint de reconnaître que les aventures militaires occidentales en Afghanistan, en Irak, en Libye et, dernièrement au Yémen , loin d’avoir rendu l’Europe plus sure et le monde meilleur, ont grandement contribué au désastre actuel dont l’émergence terrifiante de Daech est le summum . Il serait désastreux que , sous l’effet d’une relance de l’idée de « guerre au terrorisme », la France et l’Europe s’enfoncent dans l’impasse où la doctrine Bush nous a entrainés. Certes, personne ne conteste la nécessité de recourir à la force contre cette mouvance criminelle et ses structures. Mais l’essentiel demeure le projet politique dans lequel ces frappes doivent impérativement s’inscrire. Un projet dans lequel les peuples concernés, du Moyen-Orient et d’Afrique , toutes communautés confondues, puissent se reconnaître. Ce projet ne peut être porté par « l’Occident » mais relève des Nations Unies. Les droits des peuples, la lutte contre les inégalités de développement, la diplomatie pour prévenir ou résoudre les conflits : voilà notre boussole. Pas la guerre.
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(1) Le document en question subira quelques modifications après ce Sommet et sera officiellement adopté par tous les Chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union européenne le 12/12/2003. L’adoption de la nouvelle « Stratégie européenne de sécurité » est prévue fin juin 2016.
19 novembre 2015 at 3:06
Il y avait beaucoup d’attention et d’émotion, le 21 octobre dernier, dans la salle du groupe de la « Gauche Unitaire Européenne » (GUE-NGL ) au Parlement européen : pour la première fois, deux leaders politiques parmi les plus représentatifs de chacune des deux grandes communautés -grecque et turque- de Chypre y dialoguaient ensemble, trois heures durant, avec des dizaines de représentant-e-s de la société chypriote dans toute sa diversité.
L’initiative de cette belle rencontre revient au parti AKEL, le très influent parti communiste de la République de Chypre. Travailler au rapprochement des différentes composantes de la population chypriote est une constante de la stratégie de cette formation, majoritairement -mais non exclusivement- composée de Chypriotes grecs. Elle tire en partie son audience exceptionnelle de son combat , ininterrompu depuis l’invasion turque de 1974, en faveur de la réunification du pays et de l’égalité politique entre ses communautés , séparées depuis 41 ans.
Ce parti est membre de notre groupe GUE-NGL depuis l’entrée de la République de Chypre dans l’Union européenne, en 2004. Les habitants de la partie occupée, eux, ne peuvent pas, en revanche, envoyer de député à Strasbourg et Bruxelles, car leur entité échappe à la souveraineté de la République de Chypre. L’événement , cette fois, était donc la présence conjointe, au Parlement européen, du Secrétaire général d’AKEL, Andros Kyprianou, et du Président du Parti républicain turc, de la partie Nord de l’île, Mehmet Ali Talat, qui fut, jusqu’en 2010, le premier dirigeant de la communauté chypriote turque.
Pour qui a suivi, en ce temps-là, l’actualité de cette île politiquement ultra-sensible au cœur de la Méditerrannée , Monsieur Talat n’est pas un inconnu. C’est lui qui négocia, sous l’égide des Nations-Unies, de 2008 à 2010, avec le Président -communiste- de la République de Chypre, Demetris Christofias, pour tenter de parvenir à un accord ouvrant la voie à une réunification de Chypre. Tâche éminemment complexe ! D’abord, en raison des différends accumulés qui touchent à des problèmes clés : répartition du territoire; partage du pouvoir; structure du futur Etat; garanties démocratiques; droits des réfugiés sur leurs propriétés situées dans « l’autre » partie de l’île; relation à l’Union européenne et à ses règles; questions économiques; enjeux sécuritaires…Ensuite, et surtout, du fait de l’opposition de la puissance occupante -l’Etat turc , ses colons et …ses quelques 40 000 soldats présents sur ce petit territoire- à toute idée d’émancipation de son « bébé » ( dixit Erdogan ! ) . Au terme de leur mandat respectif, Christofias et Talad n’en parvinrent pas moins à un ensemble de « Convergences » sur des points majeurs .
Gelées depuis cinq ans, suite à la victoire des nationalistes dans la partie Nord de l’île, les négociations reprennent aujourd’hui avec l’arrivée à la tête de la communauté chypriote turque d’un nouveau leader , Mustafa Akinci, visiblement favorable à la réunification en même temps qu’apparemment décidé à résister à l’obsession hégémoniste du Président turc. C’était donc le bon moment pour rappeler l’acquis des négociations en 2010 , comme base de départ pour de nouvelles avancées, qu’on espère, cette fois, décisives et incontournables, y compris pour le dangereux maître d’Ankara.
29 octobre 2015 at 11:32
On peut être « Directeur de recherche émérite à Science-Po » et se livrer à des analyses abracadabrantesques ! C’est ce que vient d’illustrer Gérard Grunberg sur une demi-page du « Figaro » (1) . A ses yeux, « La victoire de Tsipras est une catastrophe pour la gauche radicale en France ». Rien de moins ! Il y a d’ailleurs des masochistes parmi ces « radicaux » puisque, note-t-il : « C’est une nouvelle désastreuse, même si le Parti communiste français s’en est réjoui ». Le raisonnement de l’universitaire est simple et sans appel : en réélisant Alexis Tsipras, « le peuple grec (…) a exprimé clairement sa volonté que son pays reste dans la zone euro tout en sachant que le prix à payer serait lourd » . Or, « Puisque le PCF s’est prononcé pour le maintien de la France dans l’euro, au nom de quoi pourfendra-t-il encore la politique du pouvoir socialiste à l’égard de l’Europe ? » Une telle accumulation de sottises en si peu de mots tient de la prouesse ! Revue de détail :
D’abord, pour exprimer leur volonté -réelle- de rester dans la zone euro, les électeurs et les électrices grecs décidés à aller voter avaient l’embarras du choix des candidats. Si près de 36% d’entre eux se sont prononcés pour Tsipras et son parti, c’est donc qu’ils leur reconnaissent une spécificité majeure, prouvée par l’expérience de l’impitoyable confrontation entre le pôt de fer européen et le pôt de terre grec : ils se battent jusqu’au bout du possible, avec comme seule limite le refus du chaos pour leur pays, et ils sont d’une loyauté exemplaire vis à vis de leur peuple. En confiant à nouveau à Tsipras la direction des affaires publiques, les électeurs de Syrisa ont voulu se donner les moyens de continuer le combat aussi loin que les rapports de force le permettront. Et ces derniers ne dépendent pas des seuls Grecs mais de tous les Européens !
Ensuite, le PCF ne se prononce pas simplement « pour le maintien de la France dans l’euro » , autrement dit pour le statu quo ! Il insiste au contraire sur « l’exigence de transformations radicales (de l’euro) rompant avec l’austérité », telles qu’ « une création monétaire par la Banque centrale européenne favorisant l’emploi, les salaires, les services publics, la production réelle efficace » (2). Dans l’immédiat, il agit pour la création -possible sans même changer les traités !- d’un Fonds de développement social et écologique européen : une proposition d’ailleurs reprise par le Parti de la Gauche Européenne (PGE) dont le président est Pierre Laurent et le vice-président…Alexis Tsipras.
Enfin, la politique européenne de la France n’a rien à voir avec celle du nouveau gouvernement grec ! Athènes subit un diktat, tandis que Paris le co-organise ! La Grèce a été marginalisée par le pouvoir allemand , que la France courtise ! Tsipras a été brutalement empêché de tenir ses promesses de campagne, alors que Hollande les a délibérément trahies ! En quoi la solidarité avec Syriza serait-elle contradictoire avec la critique fondamentale de la politique du gouvernement français ?
La vérité est que certains , amers de la victoire de Tsipras malgré les rudes coups qu’ils lui ont assénés ou laissé asséner, tentent de l’instrumentaliser en louant son « réalisme » et en faisant mine d’y voir les prémices d’ une « rénovation de la social-démocratie » ! Invitons-les à méditer l’image de la tribune du dernier meeting géant , à Athènes, à la veille des élections du 20 septembre : en y voit , entourant Alexis Tsipras, l’Espagnol Pablo Iglesias, leader de Podémos; le Français Pierre Laurent, président du PGE ; l’Allemand Gregor Gysi, figure emblématique de « Die Linke », auxquels s’est jointe la jeune Allemande Ska Keller, vice-présidente des Verts au Parlement européen, qui fut la porte-parole de sa famille politique lors des dernières élections européennes de 2014. Elle est là, la rénovation de la gauche !
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(1) » La victoire de Tsipras est une catastrophe pour la gauche radicale en France » (23/9/2015)
(2) « Refonder l’Europe » PCF – Front de gauche (15/11/2013)
1 octobre 2015 at 6:51
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