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Chronique d’un scandale européen
Décembre 2009 : les «agences de notation» livrent la Grèce aux vautours des marchés financiers en dégradant sa « note ». Les grands argentiers européens accablent aussitôt le faible pour rassurer les puissants : un super-plan d’austérité est imposé à la Grèce. Athènes se plie aux injonctions et présente un plan d’économies drastique. Pourtant, « l’aide » n’arrive pas. Nouvel espoir le 11 février : Nicolas Sarkozy annonce qu’Angela Merkel et lui-même allaient « soutenir la Grèce et son plan». Sans suite. 3 mars : pressé par Bruxelles de décider des « mesures additionnelles » pour répondre aux doutes persistants des «investisseurs», le gouvernement Papandréou s’exécute. Mais d’aide, point.
25 mars : le Conseil européen finit par adopter un « plan de sauvetage » de la Grèce. En fait, il espère que sa seule déclaration suffira à rendre confiance aux « investisseurs ». L’accord ne prévoit des financements qu’« en dernier ressort », si les États membres de la zone euro le décident à l’unanimité, et seulement après évaluation de la situation par la Commission européenne et la Banque centrale. En tout état de cause, il s’agirait de « prêts bilatéraux » de chaque État et à un taux supérieur à la moyenne de la zone euro pour ne pas encourager le laxisme ! Enfin, le Fonds monétaire international, outre l’envoi d’« experts » sur le terrain, devra participer au « sauvetage » financier. On en a froid dans le dos. En attendant, l’Europe continue de laisser un pays meurtri se débattre contre les « investisseurs » qui lui imposent désormais des taux d’intérêt jusqu’à 150 % plus élevés que ceux offerts a l’Allemagne – pays à la fois le plus riche et le plus rétif à toute aide effective. La Grèce est dès lors enfermée dans un piège : plus elle a de difficultés, plus l’argent emprunté coûte cher, et plus l’argent coûte cher, plus elle a de difficultés ! Cela ne peut durer.
11 avril : les argentiers de la zone euro, par crainte d’un effet de contagion, sont acculés à bouger. Ils précisent enfin les conditions de leur « aide » à la Grèce. Comme prévu, les 30 milliards d’euros mis à disposition pour 2010 seront prêtés sur trois ans à un taux d’intérêt de l’ordre de 5 %. Ce taux, très au-dessus du taux moyen du marché dans la zone euro, permettra aux généreux prêteurs de gagner beaucoup d’argent dans l’opération ! Rappelons qu’une tout autre solution était possible en court-circuitant les marchés : ainsi la Banque centrale européenne prête-t-elle aux banques tout l’argent qu’elles désirent à… 1 % ! Mais les traités européens lui interdisent formellement d’accorder des prêts aux États membres !
Un comble : le prêt complémentaire concédé à la Grèce par le Fonds monétaire international sera accordé à un taux sensiblement plus avantageux que celui des « partenaires » de la Grèce dans la zone euro !
Tout un symbole… La sévérité européenne a, selon Jean-Claude Junker, président de l’Eurogroupe (les ministres des Finances de la zone euro), une sorte de vertu pédagogique. Elle vise à « encourager (la Grèce) à retourner le plus rapidement possible à un financement normal sur les marchés », autrement dit à mener une politique économique et sociale susceptible de regagner « la confiance des investisseurs ».
Il aura donc fallu quatre mois pour que les principaux décideurs de la zone euro mettent concrètement au point ce laborieux mécanisme, payé au prix fort par le peuple grec. Quand on pense à la rapidité avec laquelle ces mêmes États avaient secouru les banques et au volume des crédits alors mobilisés, on mesure la place respective des institutions financières et des peuples dans l’ordre des priorités des principaux dirigeants européens.
La Grèce est-elle au moins sauvée à présent ? Pour beaucoup d’économistes, notamment outre-Atlantique, les plus grands doutes sont de mise. Dans les jours qui viennent, les marchés scruteront de près le verdict des « agences de notation ». En l’espace de quatre mois, ce véritable scandale aura cruellement révélé jusqu’à quelles extrémités peut conduire le fait de toujours différer l’incontournable : changer l’Europe !
Chronique pour l’H.D.
15/04/2010
ZONE EURO : LA MAISON BRULE!
Le drame de la Grèce n’en finit pas de révéler les dangers que recèle la perpétuation de l’actuel modèle européen. Ses principaux promoteurs n’hésitent plus à fouler au pied des principes constitutifs du projet européen. On mesure chaque jour un peu plus l’urgence d’une relance d’un débat de fond sur un « nouvel ordre économique européen » (Voir H.D du 18/02/2010).
Le recours au Fonds monétaire international (FMI) pour « aider » un pays membre de la zone euro -la Grèce – est, à cet égard, très symbolique. Angela Merkel a imposé cette solution et tous ses collègues de l’ « Eurogroupe » s’y sont finalement pliés. Or, que n’avaient-ils dit à ce propos, encore quelques heures avant de s’aligner.
Le Président de la Banque centrale européenne (BCE), Jean-Claude Trichet en personne, y voyait une « humiliation », un « très très mauvais » choix « qui irait dans le sens de la déresponsabilisation des membres de la zone euro ». Un éminent membre du directoire de la BCE, Lorenzo Bini Smaghi, estimait, lui, carrément, que le fait de laisser le FMI se mêler de nos affaires donnerait à l’euro « l’image d’une devise qui ne peut survivre que grâce à l’aide d’une organisation où les Américains et les pays asiatiques ont de plus en plus d’influence ». Nombre de chefs d’Etat se sont eux aussi désolés de ce cinglant aveu d’impuissance politique. Autant en emporte le vent… L' »accord » Merkel-Sarkozy, confirmé jeudi dernier par tout l’Eurogroupe, appelle bel et bien à la rescousse l’institution financière de Washington. Jusqu’alors, le Président français considérait qu’une telle intervention serait « un échec » de l’eurozone. A présent, il se félicite de voir « la zone euro prendre son destin en main » !
Toutes ces tergiversations, ces voltefaces, ces compromissions auront-elles, à tout le moins, abouti à satisfaire la demande minimale du Premier ministre grec, à savoir la possibilité d’emprunter sur les marchés internationaux à des taux d’intérêts « normaux » les 15 milliards d’euros dont le pays a besoin dans le mois qui vient ? Absolument pas! L' »aide » décidée n’est disponible que dans le cas ultime où la Grèce n’arriverait plus à se refinancer sur le marché. Pas question de court-circuiter les spéculateurs en prêtant l’argent à moindre coût. Pire: alors qu’Athènes avait – à force d’écraser son peuple sous une avalanche de mesures d’austérité – « rassuré » le marché et obtenu un léger abaissement des taux d’intérêt, ceux-ci se sont à nouveau envolés suite aux menaces de la Chancelière allemande de refuser tout concours financier! Ses collègues de l’eurogroupe n’ont rien trouvé à redire. L’Europe livre le peuple grec aux usuriers.
Dernière exigence de Berlin, elle aussi acceptée sans coup férir: le renforcement des « instruments de prévention et de sanction » contre les Etats fautifs. Cette super-police budgétaire ne vise pas que la Grèce mais tous les suivants de liste désignés par les « agences de notation ». Déjà a sonné le tour du Portugal -malgré les gages que son chef du gouvernement avait donnés aux « investisseurs » en annonçant un sévère plan d’austérité ainsi qu’une vague de 18 privatisations ! Que l’Espagne et l’Italie se préparent. L’agence Fitch vient même d’avertir la France: elle pourrait « dégrader sa note », faute de mesures « plus crédibles » de réduction des déficits publics. Une enquête d’opinion révèle qu’une majorité de citoyens de ces pays redoute de connaître le même sort que les Grecs.
C’est dire si nous gagnerions à développer le dialogue et l’action avec les mouvements sociaux et les forces de progrès des pays voisins et de l’Union européenne en général ! Et d’abord sur la question des questions: changer le pouvoir sur l’argent pour sortir de cette dépendance étouffante et paralysante des marchés financiers. Ce qui passe par un changement profond des missions de la BCE et un contrôle sur l’utilisation de l’argent, depuis les entreprises jusqu’a la Banque centrale européenne.
CE QUE NOUS REVELE LA « CRISE GRECQUE »
Personne ne nie les spécificités de la situation de la Grèce et notamment les responsabilités propres aux gouvernements successifs qui ont présidé aux destinées de ce pays, toutes ces dernières années. Pourtant, ce que l’Union européenne – et les media – désignent un peu trop facilement comme la « crise grecque » dépasse en réalité très largement les limites d’un cas particulier.
On peut d’abord y voir une illustration flagrante d’un vice de conception essentiel de la monnaie unique européenne: un même euro fort appliqué à des économies aussi divergentes que l’allemande et la grecque, parce que le but qui lui est assigné est d’allécher les capitaux avides de rendements élevés, et non de favoriser le développement économique et social et la résorption des inégalités entre les pays de la zone.
La crise grecque nous éclaire également sur le degré de « solidarité » qui règne au sein de la zone euro! Non seulement la pauvre Grèce se voit clouée au pilon par les grands argentiers de « l’Union »: la Banque centrale, l’Eurogroupe, le Conseil économique et monétaire, de même que la Commission Barroso – qui l’ont placée sous tutelle et la soumettent à une pression toujours plus impitoyable. Mais voilà que ses propres voisins, – pourtant dirigés comme elle par des gouvernements socialistes, comme le Portugal et l’Espagne, eux aussi dans le collimateur des « investisseurs » – loin de songer à s’entraider pour faire face à la meute, s’évertuent à prouver aux « marchés » que leur propre situation n’a décidément rien à voir avec celle du mouton noir athénien sans parler de l’Italie de Berlusconi qui se démarque bruyamment de pestiféré grec en se déclarant en superforme… malgré son record absolu d’endettement public. Quant à Nicolas Sarkozy, il compte tirer profit de la situation pour justifier une cure d’austérité. Nous reviendrons sur chacun de ces symptômes d’une Europe libérale décidément bien mal en point.
Mais c’est sur une autre révélation de la « crise grecque » que je veux m’arrêter aujourd’hui: à savoir ce nouvel imbroglio financier mêlant Wall Street, nombre d’Etats européens – et pas seulement la Grèce – voire diverses institutions européennes, sur le dos des peuples concernés et de la cohésion européenne elle-même.
Rappel: tout commence avec une nouvelle charge contre la Grèce, accusée d’avoir falsifié les comptes publics du pays pour pouvoir afficher des déficits allégés. Raison de plus – disait-on à Bruxelles – pour surveiller ces « cueilleurs d’olives » pas sérieux et tricheurs! Manque de chance, on apprend que c’est le gratin des banques américaines, et notamment le géant Goldman Sachs, qui ont aidé le gouvernement grec – contre la modique somme de 300 millions de dollars – à maquiller ses bilans. Angela Merkel se drape aussitôt dans sa vertu libérale en jugeant « scandaleuse » cette complicité. Las: de vieux secrets refont surface. Il apparait que de tels montages acrobatiques ont cours depuis dix ans, qu’ils ont concerné non seulement les gouvernements grecs successifs – Pasok et droite – mais d’autres pays membres, et non des moindres. Et ce, en toute légalité! On appelait cela de l’ « innovation financière » quand il s’agissait de « titrisation des dettes » (Italie) – des dettes sont revendues au marché sous la forme de titres financiers, faisant disparaître les créances correspondantes dans la présentation des déficits – ou bien « créativité comptable », quand cela ne concernait « que » des jeux d’écritures exploitant les zones grises des règles en vigueur (Allemagne ou France). Et les institutions européennes savaient, laissaient faire, voire s’en rendaient complices, comme le laisse entendre un ancien ministre socialiste grec à propos de M. Barroso.
Tout cela ne peut en rester là. La transparence s’impose et les leçons doivent en être tirées! Non celle, hypocrite et perverse, qui menace d’émerger: celle d’aller vers une sorte de super-pacte de stabilité encore plus contraignant, mais celle d’un diagnostic global de cette construction européenne qui prend l’eau de toutes parts et de la mise en débat d’un nouveau projet européen.
Chronique pour l’H.D.
22/02/2010
![manifestation-jeune-grece[1]](https://franciswurtz.net/wp-content/uploads/2010/03/manifestation-jeune-grece1.jpg?w=455)




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